Ce n’est pas en niant le passé, ni en acceptant diverses formes de régression, que la France et l’Allemagne pourront, avec les autres nations européennes, participer de façon décisive aux affaires du monde. La leçon de Jean-Pierre Chevènement est à tous égards magistrale.

 

Un homme d’Etat doit régler sa démarche selon une histoire multiséculaire pleinement assumée mais sans jamais accepter qu’elle pèse sur le présent et l’avenir comme une fatalité. C’est ainsi que  l’action politique peut se renouveler, dans la fidélité à des principes d’autant plus solides qu’ils auront été sérieusement pensés. Ancien ministre, aujourd’hui sénateur, Jean-Pierre Chevènement est la seule personnalité politique capable de publier un livre de doctrine (1).

Ce constat accable autant qu’il réjouit : l’ancien candidat à la présidence de la République n’a pas d’interlocuteur dans un milieu dirigeant engoncé dans la gestion et éperdu de communication, mais ce livre de doctrine nationale et européenne est accueilli avec grande faveur dans le parti patriote – par Jacques Sapir (2), par Régis Debray, par de très nombreux citoyens. Les lecteurs de « Royaliste » y retrouveront des analyses, des critiques et des projets en tous points familiers. Il est par conséquent inutile que je reprenne les remarquables développements qui concernent les mondialisations des années 1900 et des années 2000, la logique post-démocratique de l’Union européenne et l’indispensable passage de la monnaie unique à la monnaie commune. Nous pouvons dès lors nous concentrer sur trois enjeux décisifs dans l’ordre des relations internationales :

Il faut refonder la relation franco-allemande. Les élites françaises cultivent une idéologie post-nationale qui s’accompagne étrangement de l’apologie du « modèle allemand » et le centenaire de la Première guerre mondiale risque d’être marqué par une inflation de Pensée correcte : la guerre a été provoquée par les nations et l’Europe sera en paix si elle dépasse les nations. Jean-Pierre Chevènement anticipe le discours officiel qu’il réfute pour une raison hautement politique. On ne peut construire la relation entre deux peuples sur des mensonges. Il faut « aborder les problèmes sans fioritures » selon le vœu d’Angela Merkel et affirmer tranquillement ce que les historiens ont établi : le Kaiser et le grand état-major sont responsables du déclenchement d’une guerre, évitable, qui avait pour but d’assurer la domination du Reich en Europe. L’année 1914 marque ainsi le début d’une « Guerre de trente ans » (3) qui s’achève en 1945 par la double défaite du pangermanisme, exacerbé par l’échec de 1918, et de l’idéologie raciste du national-socialisme.

Jean-Pierre Chevènement explique comment l’Allemagne de l’Ouest s’est relevée avec l’aide des Alliés et comment elle est devenue, après avoir récupéré la République Démocratique allemande, une puissance occidentale normalisée qui est fière de ses succès économiques et qui prétend imposer ses recettes à ses partenaires européens. Les Français auraient tort de craindre le retour d’une Allemagne qui n’a jamais été « éternelle » car les Allemands n’ont pas inquiété la France entre le traité de Verdun (843) et la fin des guerres napoléoniennes (1813), puisque l’Allemagne unifiée peut être paisiblement démocratique. Mais les dirigeants allemands se trompent lorsqu’ils veulent nous imposer un modèle de déflation salariale et d’exportation à tout-va qui peut être appliqué dans un pays mais qui ne saurait être érigé en impératif catégorique pour tous les pays d’une zone donnée : les exportateurs doivent trouver des importateurs. L’Allemagne est donc engagée dans une contradiction. Elle peut en sortir en cédant à la « tentation du grand large » longuement analysée par Jean-Pierre Chevènement ou en redéfinissant, avec la France, sa politique européenne.

Il faut affronter la question de l’hégémon au 21ème siècle, si les nations européennes veulent éviter d’être marginalisées par le jeu des anciennes et des nouvelles grandes puissances. Les principaux rivaux sont les Etats-Unis et la Chine, engagés dans une compétition qui n’aura pas nécessairement une conclusion militaire. Mais attention ! Après le partenariat transpacifique, les négociations transatlantiques rendent manifeste « l’intention stratégique des Etats-Unis [qui est] d’isoler la Chine et de renforcer leur emprise sur leurs alliés de part et d’autre des océans qui baignent l’Amérique ». A terme, « ils entendent bien resserrer leur leadership sur le reste du monde pour créer, s’il en était besoin, une vaste coalition face à la Chine ». D’où la nécessité d’un projet spécifiquement européen.

Il faut construire l’Europe européenne sous la forme d’une «confédération de nations » selon l’expression de Jean-Pierre Chevènement. Des nations souveraines car il n’y a pas de démocratie hors de la souveraineté nationale. Des Etats – à commencer par le nôtre – ayant renoué, contre l’oligarchie, avec la tradition républicaine du service de l’intérêt général qui n’implique pas le sacrifice du bien-être de tous et de chacun. Des peuples qui pourraient s’engager dans une nouvelle aventure historique – celle qui permettrait d’organiser « une grande Europe de Brest à Vladivostok, une Europe ouverte sur la Méditerranée et vers l’Afrique ».

Ce projet explicitement gaullien est le nôtre. Nous en rêvions au temps de la Guerre froide. Nous l’avons vu s’esquisser puis s’effacer après la chute du Mur. Il faudra bien des ruptures politiques pour qu’il soit relancé.

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(1)    Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014, L’Europe sortie de l’histoire ? Fayard, 2013.

(2)    Cf. l’analyse de Jacques Sapir : http://russeurope.hypotheses.org/1664

(3)    Charles de Gaulle, discours de Bar-le-Duc, 28 juillet 1946.

Article publié dans le numéro 1047 de « Royaliste – 2014