John Maynard Keynes est trop souvent réduit à quelques formules. Comme toute œuvre majeure, sa théorie ne cesse cependant d’être l’objet de lectures et d’interprétations stimulantes. Le dialogue entre Paul Jorion et Keynes retient tout particulièrement l’attention.

On dit que les économies des Trente glorieuses ont été keynésiennes. On parle d’une politique keynésienne du déficit budgétaire. On évoque la relance keynésienne de la demande des ménages et l’on fait de Keynes le champion de la lutte contre le libéralisme économique. Bien entendu, cela ne permet pas de caractériser l’œuvre de l’ancien étudiant de Cambridge – tellement britannique par sa rigueur et ses pas de côté.

Pour comprendre une œuvre, il faut au moins l’avoir lue tout entière. Alors qu’on se contente d’ordinaire de la Théorie générale… (1) ou de fragments de ce livre, Paul Jorion a lu ou relu tous les textes, les explique et s’explique avec Keynes au fil d’un long dialogue savant (2). Sans nier l’importance théorique du débat sur la formation des prix et sur le calcul du taux d’intérêt, mais sans oublier qu’ils trouvèrent après la guerre des solutions pratiques dans le système des prix administrés et dans la nationalisation partielle du crédit, il importe de souligner les apports décisifs et les ambiguïtés de la pensée keynésienne telle qu’elle se développe entre le Traité de Versailles et les accords de Bretton Woods.

Keynes, c’est d’abord une pensée de l’incertitude. Face aux « données » chiffrées et aux évidences mathématiques des experts, Keynes affirme que nous n’avons qu’une idée très vague des conséquences de nos actes, à l’exception des plus directes. Le calcul rationnel effectué par l’individu égoïste est une fiction car on ne juge pas seulement selon ses préférences personnelles : dans le célèbre exemple du concours de beauté, celui qui gagne n’est pas celui qui choisit la fille la plus belle à son goût mais celui qui devine que la majorité des suffrages se portera sur un certain type de beauté. Le calcul est stratégique : comme dans le pari boursier, on se calque sur le comportement réel ou supposé des autres. Selon Paul Jorion, la théorie keynésienne de l’incertitude n’est pas pleinement satisfaisante mais elle fait exploser tous les calculs sur le prix des produits financiers et sur la gestion des risques dont nous sommes quotidiennement abreuvés.

Keynes dénonce la déflation – brûlante actualité. Dans l’entre-deux-guerres comme aujourd’hui, les libéraux affirment que les salaires doivent baisser en raison de la « dure réalité ». La réalité, c’est que la pente baissière n’est pas naturelle : les salaires baissent parce que la déflation provoque un chômage qui affaiblit les travailleurs face aux patrons. La réalité, c’est que l’idéologie dominante nous fait croire que les revenus du travail sont toujours négociables et compressibles, alors que les revenus du capital ne sont jamais négociables ni compressibles. Surtout, la déflation salariale est à combattre parce qu’elle détruit les conditions de la vie en commun.

Face à la Grande dépression, Keynes se prononce en 1933 pour l’autosuffisance nationale et dénonce la libre circulation des capitaux : « faisons en sorte que la finance soit essentiellement nationale ». Cette dénonciation porte en elle le programme d’une écologie à venir : « Nous détruisons la beauté des campagnes parce que les splendeurs inappropriées de la nature sont sans valeur économique. Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne versent pas de dividendes ».

Keynes n’a cessé de militer contre l’étalon-or rétablit par Winston Churchill en 1925 : ce système fondé sur une « relique barbare » aggrave les inégalités entre les nations et à l’intérieur de celles-ci puisque le règlement du déficit commercial par des sorties d’or pousse à la déflation salariale en vue de rétablir un bon niveau d’exportations. Après la guerre, Keynes défendra sans succès, à Bretton Woods, le principe d’un système monétaire international fondé sur une unité de compte commune, le bancor, permettant d’éviter que les nations en déficit soient livrées à la déflation et prohibant les mouvements spéculatifs de capitaux et l’évasion fiscale.

En assignant aux économies nationales un objectif de plein emploi, Keynes s’affirme-t-il socialiste ? Paul Jorion, qui examine longuement la question, souligne l’hostilité résolue de l’auteur de la Théorie générale à Karl Marx, d’une part, et à l’Union soviétique d’autre part. Il y a bien du socialisme dans son souci de justice sociale qui exclut tout amour de l’argent, dans son idéal du service public, dans sa dénonciation de l’utilitarisme et du laisser-faire. Mais l’euthanasie du rentier est un mot d’ordre dicté par la volonté de sauver le capitalisme dès lors que ses entrepreneurs se consacrent aux investissements productifs créateurs d’emplois.

Les faiblesses théoriques de l’œuvre keynésienne s’accompagnent d’ambiguïtés politiques. Keynes a justement critiqué l’idéologie du marché et ouvert la voie aux heureuses mises en œuvre des politiques dirigistes de l’après-guerre tout en récusant la planification qui fut l’un des facteurs du plein emploi. Comme l’écrivait François Perroux, « l’immense succès de J.M. Keynes est fait d’éléments que le meilleur de lui-même n’eût sans doute pas tous acceptés » (3).

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(1)  John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, réédition Payot, 1997.

(2)  Paul Jorion, Penser tout haut l’économie avec Keynes, Odile Jacob, 2015.

(3)  François Perroux, Marx, Schumpeter, Keynes, in Œuvres complètes, Vol. 5, Presses universitaires de Grenoble, 1993.