Maréchal de l’Armée rouge, Joukov a sauvé l’Union soviétique, l’Europe tout entière… et le stalinisme. Sur le théâtre continental de la Deuxième Guerre mondiale, ce grand capitaine n’a qu’un égal : Dwight Eisenhower.

 

Pour le commandant en chef des forces alliées en Europe, «…les Nations unies ont à l’égard du maréchal Joukov une dette plus grande qu’envers tout autre ». Sur l’échelle des créances, Eisenhower ne pouvait se comparer à Gueorgui Konstantinovitch mais Jean Lopez (1) place un signe d’égalité entre les deux soldats, qui entretenaient de très cordiales relations.

Le général américain et le communiste fervent ont suivi sur le plan militaire des itinéraires très différents. De milieu modeste, Eisenhower est sorti de West Point et n’a pas combattu avant 1942. Joukov fréquente l’école de son village pendant trois ans avant d’aller travailler dans la boutique de son oncle. Incorporé dans l’armée impériale en 1915, il devient sous-officier de cavalerie. Blessé en 1916, il rejoint l’Armée rouge le 1er octobre 1918 seulement, adhère au Parti communiste et participe activement à la guerre civile. C’est donc un Russe du peuple, un bolchevik tardif mais fidèle jusqu’à sa mort, doté au départ d’un faible bagage culturel, qui a battu les grands seigneurs de la Wehrmacht. Mais à quel prix !

A partir de 1918, l’histoire de Joukov se confond avec celle du communisme soviétique que Jean Lopez, connu pour ses excellents travaux d’histoire militaire (2), évoque magistralement. Le système est totalitaire, Staline est un authentique tyran et l’on imagine une administration et une armée robotisées. Au contraire ! Les luttes internes font rage, la doctrine militaire n’est pas fixée, l’administration politique de l’armée complique le commandement, le corps des officiers est médiocre, la discipline militaire relâchée malgré la brutalité ambiante. Communiste impeccable issu d’un milieu socialement correct, Joukov se fait remarquer par ses qualités personnelles et ses compétences militaires. Sa carrière est rapide et il a la chance, en 1929, de suivre des cours qui lui permettent d’étudier les théories de Triandafillov et de Svetchine qu’il mettra en application pendant la guerre. C’est là un point essentiel : l’art opératif soviétique (3) est supérieur à la stratégie allemande fixée sur la notion de campagne en vue de la bataille décisive.

Au milieu des années trente, lorsque Joukov commande la 4ème division de cavalerie, l’Armée rouge  modernisée sous l’égide de chefs prestigieux est la plus grande du monde. Elle dispose de chefs remarquables, d’excellents théoriciens et d’immenses moyens… En juin 1937, le Guide (Vojd) ordonne l’épouvantable purge du haut commandement et de l’encadrement. Joukov échappe, de peu, à la Grande Terreur qui prive l’armée de toute capacité opérationnelle alors que la crise s’aggrave en Europe. Il se croit encore sur le fil du rasoir lorsque, en mai 1939, Staline l’envoie en Mongolie face aux Japonais qu’il affronte victorieusement à Khalkhin-God. Joukov devient un héros mais reste sans illusion sur les capacités militaires soviétiques. La suite est connue : jusqu’en juin 1941, Staline est persuadé que les Allemands ne feront pas la guerre sur deux fronts et Joukov, devenu chef de l’Etat-major général (Stavka) en janvier, écrira qu’il « [n’avait] pas d’appréciation propre des faits » à une époque où il était vital d’être en accord avec le Vojd.

Les pages que Jean Lopez consacre à la Grande Guerre patriotique saisissent d’admiration et d’effroi. Les souffrances des soldats et des civils soviétiques sont inouïes. Leur résistance est prodigieuse. Intelligent, courageux, brutal – et amant passionné – Joukov se révèle pleinement dans l’immense désastre puis dans les victoires. Démis de ses fonctions à la Stavka le 29 juillet 1941, il sauve Leningrad puis assure la défense de Moscou lors d’une bataille qui est le véritable tournant de guerre. Il conçoit avec Vassilevski l’opération Uranus de 1942 et subit un échec sanglant à Rjev. Promu maréchal de l’Union soviétique, il remporte la bataille de Koursk en juillet 1943, participe à la conception de l’opération Bagration vers Minsk et Vilnius… Ses troupes conquièrent le cœur de Berlin, au terme d’une course haletante et confuse avec celles de Koniev.

Gueorgui Konstantinovitch est alors au faîte de sa gloire. C’est lui qui, sur un cheval blanc, commande la parade de la Victoire. Adulé, il inquiète. Les dirigeants soviétiques ont étudié la Révolution française et ils redoutent que celle de 1917 ne finisse avec un nouveau Bonaparte… qui pourrait  s’appeler Joukov. Le maréchal a sauvé la Russie. Il a sauvé l’Union soviétique d’une disparition possible et apporté une contribution décisive à la défaite allemande. Mais il a en même temps sauvé Staline car il n’était pas impossible que le peuple russe, et d’autres, se retourne contre le tyran. Le Vojd n’en a cure. Joukov tombe en disgrâce en 1947 puis connaît une réhabilitation partielle. Après la mort de Staline, il participe à l’élimination de Beria. Nommé ministre de la Défense par Khrouchtchev, il participe à la déstalinisation et à la répression de l’insurrection de Budapest avant d’être mis à la retraite en 1957 : toujours l’ombre de Bonaparte… La fin de vie est triste. Mais l’histoire a rendu justice à l’un des plus grands soldats du siècle dernier.

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(1)    Jean Lopez, Lasha Otkhmezuri, Joukov, L’homme qui a vaincu Hitler, Perrin, 2013.

(2)    Cf. notamment ses ouvrages sur les batailles de Stalingrad, de Koursk et de Berlin publiés aux éditions Economica.

(3)    Svetchine explique que « la tactique constitue les pas à partir desquels s’assemblent les bonds opérationnels. La stratégie montre le chemin que doivent suivre ces bonds ».

Article publié dans le numéro 1045 de « Royaliste » – 2013