Historien militaire, chercheur en études stratégiques au profit des Armées, Benoist Bihan a récemment publié « La guerre, la penser, la faire », aux éditions Jean-Cyrille Godefroy. Il a bien voulu répondre à mes questions sur la bataille d’Angleterre, dont c’est le quatre-vingtième anniversaire.

 

Quelles sont les capacités de la Royal Air Force en septembre 1939 ?

Benoist Bihan : Avant d’aborder ses capacités, il faut rappeler que la Royal Air Force existe depuis 1918 : c’est la première armée de l’air indépendante d’une armée de terre ou d’une marine. La RAF est créée pour répondre à un problème politique qui est, déjà, celui de la défense du Royaume-Uni. Traditionnellement, les îles britanniques sont défendues par la Royal Navy, “rempart de bois” pendant les guerres avec la France napoléonienne, et qui assure la même fonction défensive – le rempart est alors devenu d’acier – pendant la Première Guerre mondiale. La Royal Navy dispose à partir de juillet 1914 du Royal Naval Air Service (RNAS) : pas encore une véritable aéronavale puisque les porte-avions n’apparaissent qu’en 1916, et les avions basés à terre ont trop peu d’autonomie pour coopérer avec la flotte. Mais cette force intègre à ces missions la défense aérienne des Îles britanniques et notamment de Londres, sujette à des raids des Zeppelins (et de quelques bombardiers) allemands, sans grand succès faute d’organisation adaptée.

En 1918, des partisans de la force aérienne indépendante obtiennent du Parlement britannique la permission de regrouper dans une force aérienne autonome les moyens qui dépendaient auparavant de l’armée de terre – le Royal Flying Corps – et le RNAS de la marine. Les Britanniques sont les premier, dans les années vingt, à s’organiser de la sorte. Les Italiens les rejoignent en créant la Regia Aeronautica en 1923. L’Armée de l’air française est créée seulement en 1934. Aux Etats-Unis, l’US Air Force n’apparaît qu’en 1947 : pendant toute la Deuxième Guerre mondiale, l’arme aérienne, l’US Army Air Force, dépend officiellement de l’armée de terre quoiqu’elle dispose d’une large autonomie. Quant à la grande adversaire, la Luftwaffe n’est quant à elle créée qu’en 1935.

Disposant donc très tôt d’une force aérienne autonome, les Britanniques vont avoir le temps de se forger une doctrine qui, en 1939, est assez bien structurée. Ce qui n’est pas le cas pour l’Armée de l’air française qui ne sait pas si elle doit bombarder l’ennemi, couvrir les troupes au sol… Alors que depuis les années vingt, les Britanniques donnent la priorité aux bombardiers.

Pourquoi ?

 Benoist Bihan : Les Britanniques ont été traumatisés par leurs pertes pendant la Première Guerre mondiale et les militaires comme les civils ne veulent “plus jamais ça”. Ils s’emparent donc de toutes les idées qui pourraient leur permettre de faire la guerre sans mener de très coûteuses batailles terrestres, celle de la Somme en 1916 servant de repoussoir emblématique. Le bombardement stratégique des villes adverses ou des industries domine donc la pensée doctrinale de la Royal Air Force dès les années vingt. En réalité toutefois, dans les années trente la RAF ne dispose que de peu de bombardiers : c’est surtout une aviation de coopération terrestre dont la principale activité est la police coloniale, sous la forme de l’« Air control ». La Grande-Bretagne se réarme tardivement, lorsque la Luftwaffe devient réellement menaçante et fait preuve de ses capacités en Espagne. Cependant, en 1939, elle demeure fragile : ses bombardiers sont médiocres – sauf le Wellington, machine robuste – et ne sont acquis qu’en petites quantités. Les chasseurs sont encore dans une phase de transition entre des biplans tels que le Gladiator et les monoplans qui vont s’illustrer pendant la bataille d’Angleterre : le Hawker Hurricane, à la contribution majeure, qui arrive en 1937, et le célébrissime Supermarine Spitfire qui entre à peine en service au début du conflit.

Pour résumer, la Royal Air Force se mobilise tardivement, la structure de forces est fragile, les matériels ne sont que partiellement modernes. Quant aux pilotes, il y a un peu de tout puisque la Royal Air Force a hérité d’une culture aristocratique assez fermée de « gentlemen aviateurs », ce qui fait qu’elle n’a pas formé assez de pilotes avant-guerre.

Comment les opérations aériennes se déroulent-elles pendant la bataille de France ?

Benoist Bihan : Plutôt mal, pour plusieurs raisons. Les forces britanniques déployées sont des forces de chasse et de coopération avec l’armée de terre. Pour les secondes, cela se passe assez mal : l’attaque menée sur les ponts de la Meuse, seule tentative sérieuse d’offensive aérienne alliée, est faite avec des avions médiocres – le Fairey Battle pour la RAF – ou des tactiques inadaptées (ou les deux !) ; les Britanniques comme les Français se heurtent d’abord à la Flak, redoutable, ensuite à la chasse allemande, et c’est l’hécatombe. Quant aux chasseurs, ils mènent un combat d’arrière-garde mais sans contrôle aérien structuré, ce qui les amène à être totalement surclassés par les chasseurs allemands, puis surtout complètement dépassés par le rythme des événements au sol. Toutefois, un premier noyau de pilotes britanniques acquiert ainsi une expérience des combats. Il y a aussi de timides bombardements sur l’Allemagne, notamment les villes côtières de la Mer du Nord, mais ils se terminent globalement mal faute d’escorte de chasse. Ceci amène très tôt les Britanniques à cesser les raids de bombardement de jour, l’absence de chasseurs d’escorte – Hurricane et Spitfire sont de purs intercepteurs au rayon d’action limité – étant une vraie lacune de la RAF. En revanche, à Dunkerque au début juin 1940, la Royal Air Force peut enfin engager ses chasseurs sous contrôle aérien britannique et ceux-ci parviennent pour la première fois de la campagne à infliger quelques pertes à la Luftwaffe, qui perd 156 appareils – pour 145 britanniques toutefois, sachant que les navires alliés s’arrogent 35 des pertes allemandes. C’est cependant à ce moment-là que la Luftwaffe commence à s’apercevoir que la Royal Air Force peut être un adversaire sérieux.

En juin 1940, comment la défense du territoire britannique est-elle organisée ?

Benoist Bihan : La défense du territoire britannique repose sur le Fighter Command, qui chapeaute toutes les unités de chasse de la Royal Air Force et qui est organisé sur le plan territorial en un certain nombre de groupes qui couvrent des zones précises du Royaume-Uni. Chacun de ces groupes, à son tour subdivisé en secteurs géographiques, dispose d’un système de commandement et de contrôle qui utilise les informations fournies par les radars mais aussi par tout un réseau d’observateurs disposés le long des côtes et qui renseignent en temps réel des salles de contrôle. Secteurs et Groupes assurent le contrôle tactique des chasseurs, en mettant en œuvre les escadrons de chasse qui sont dispersés sur un certain nombre de bases et qui sont, au long d’une journée, à différents niveaux d’alerte correspondant à une capacité à intervenir dans la bataille en un temps donné. Cette organisation, très structurée, est remarquablement bien pensée dès avant la guerre et elle permet une intervention très rapide de la chasse britannique tout au long de l’offensive aérienne allemande.

Qu’en est-il, plus précisément, du radar et de la DCA ?

Benoist Bihan : La DCA existe, mais elle n’a rien de commun avec les capacités de la Flak allemande. C’est en fait la grande oubliée de la bataille d’Angleterre, alors qu’elle joue un certain rôle autour de Londres au moment du Blitz, ces bombardements nocturnes qui limitent l’efficacité de la chasse. Mais elle n’est pas assez dense pour défendre efficacement les aérodromes, pas plus que les cités anglaises, et ne parvient pas à être davantage qu’une nuisance pour les Allemands.

Le radar, vrai atout, trouve toute son efficacité intégré au sein d’un réseau – dit Home Chain – distribué le long des littoraux et qui permet de couvrir jusqu’au nord de la France. Ceci permet de repérer les décollages allemands, et qui pose à la Luftwaffe un réel problème tactique car ses vols sont détectés dès l’origine ! J’ajoute que la Home Chain est un réseau très résilient car il est relativement difficile de neutraliser dans la durée les stations radars. Les Allemands essaieront de les détruire au début de la bataille mais renonceront assez rapidement. Antennes et stations sont de toute manière assez aisées à remplacer. Le facteur radar est ainsi important, mais ne doit pas être surévalué : il est moins important que l’organisation de la défense aérienne, qui aurait été moins performante mais tout de même suffisante sans le radar. À l’inverse, si la Luftwaffe avait pu éliminer tôt dans la bataille les salles de contrôle britanniques, en tuant les opérateurs – surtout des opératrices, d’ailleurs, ces femmes jouant un rôle tactique essentiel dans les combats de 1940, aussi important que celui des pilotes – la RAF aurait eu la partie bien moins facile…

Que veulent les Allemands quand ils déclenchent la bataille d’Angleterre ?

Benoist Bihan : Ils ne le savent pas trop ! Le problème posé par la stratégie allemande à l’été 1940, c’est qu’on a du mal à savoir ce qu’elle est. Il y a eu la « divine surprise » de la défaite française, qui est arrivée beaucoup plus vite que ce que les Allemands imaginaient mais, à la fin du mois de juin, ils ne savent que faire vis-à-vis de l’Angleterre. Comme Hitler voit l’ensemble des pays du globe sous le prisme racial, il considère que les Britanniques sont des cousins qui seront naturellement amenés à s’entendre très vite avec les Allemands. L’existence en Grande-Bretagne de partisans de l’appeasment conforte la conviction du Führer… sauf qu’entre-temps Churchill est devenu Premier ministre ! Par ailleurs, Hitler fait de timides ouvertures de paix mais tout en faisant des discours menaçants : il n’y a pas de recherche sérieuse d’une paix négociée.

Quant à la Luftwaffe, elle est fatiguée. C’est toujours la première force aérienne d’Europe par le nombre d’appareils – et du monde par la qualité – mais les batailles de Pologne et de France lui ont coûté de nombreux pilotes. Au milieu de l’été 1940, lorsque s’engagent réellement les opérations au-dessus de l’Angleterre, elle a déjà derrière elle une année d’opérations continuelles. Et la question de savoir à quoi on va l’utiliser reste entière, puisque l’option du débarquement en Angleterre n’est pas réaliste : c’est un moyen de chantage vis-à-vis des Britanniques. Ce débarquement est par ailleurs planifié par la seule armée de terre, qui ne consulte pas les aviateurs. Quant à l’option d’une offensive purement aérienne, elle n’est pas pensée. La bataille d’Angleterre a ceci de particulier que la Luftwaffe n’a jamais eu de plan stratégique bien arrêté pour battre les Britanniques : les Allemands essaient une tactique, puis une autre, mais sans faire le bilan de la première. La menace allemande sur l’Angleterre doit être largement réévaluée à la baisse : le Royaume-Uni n’a jamais été véritablement menacé de succomber.

Quelles sont les principales phases de la bataille ?

Benoist Bihan : Traditionnellement, on situe la Bataille d’Angleterre entre juillet et septembre 1940. En fait, les opérations aériennes commencent dès le mois de juin par une première phase d’escarmouches et de reconnaissances au-dessus de la Manche, qui s’étale jusqu’au début du mois de juillet. A propos des reconnaissances, il faut souligner que les Allemands n’auront jamais de renseignements de qualité au-dessus de l’Angleterre. Pendant la bataille, ils ne sauront pas repérer et bombarder les bases de la chasse britannique, attaquant fréquemment des aérodromes d’autres portions de la RAF, ou de la petite Fleet Air Arm de la Royal Navy.

Les attaques s’intensifient cependant au cours de l’été, et jusqu’à la mi-août : ce sont surtout des attaques de convois sur la Manche et les Britanniques réagissent peu. La bataille s’engage vraiment à partir du 13 août et elle dure jusqu’au 6 septembre, sous le nom de Adlerangriff, « l’attaque de l’Aigle ». Cette phase de trois semaines est le cœur de la bataille d’Angleterre : les Allemands mènent une offensive aérienne assez systématique contre les bases du Sud-Est de la Grande-Bretagne en espérant briser la résistance britannique, ou du moins en cherchant à obtenir la supériorité aérienne en vue d’un potentiel débarquement. Mais les résultats sont médiocres, à cause du mauvais ciblage des aérodromes mais aussi de la résistance imprévue des Britanniques : les Allemands méconnaissent la chaîne britannique de commandement et leur organisation de défense aérienne, et ne savent pas comment la neutraliser. Ces trois semaines sont de toute manière insuffisantes pour obtenir des résultats.

Il y a aussi un facteur politique qui fait basculer la bataille dans le Blitz : faute de résultat militaire, et prenant prétexte d’un timide bombardement britannique de Berlin, on réoriente l’effort sur Londres, puis sur les principales villes à portée des bombardiers allemands, moins d’un mois après le début des opérations.

Cette phase centrée sur le bombardement de Londres se déroule de jour et de nuit, du début septembre à début octobre, avec encore comme objectif d’attirer la RAF à se battre au-dessus de ses cités attaquées. Mais bien vite, cela cède la place au Blitz proprement dit : cette dernière phase se déroule d’octobre 1940 au printemps 1941 et prend la forme de bombardements de nuit sur certaines villes. C’est pendant cette ultime période, la plus longue finalement, que les pertes civiles sont les plus élevées. Mais dès la fin 1940 il n’est plus question d’invasion de la Grande-Bretagne par la Wehrmacht : le 18 décembre, le quartier général d’Hitler publie la directive n°21, qui réoriente les efforts vers l’Est et décide de l’attaque de l’URSS.

Quel est le principal facteur de la victoire britannique ?

Benoist Bihan : Le principal facteur, c’est que les Allemands n’ont jamais eu de chances sérieuses d’obtenir la supériorité aérienne pour plusieurs raisons. D’abord, la Luftwaffe n’est pas faite pour cela : c’est une aviation conçue pour accompagner des opérations terrestres et oui, prendre le contrôle des airs mais dans le cadre d’une campagne aéroterrestre, où l’armée de terre et l’aviation agissent de concert. Techniquement, tactiquement même, elle est à son meilleur niveau en France en 1940 et continue de dominer la RAF jusqu’en 1942 – la correction reçue par les Britanniques en août 1942 au-dessus de Dieppe en témoigne. Les pertes subies pendant la Bataille d’Angleterre sont certes sévères, mais les Britanniques paient assez cher leurs succès : en août, les pertes allemandes montent à 18,5% des effectifs engagés, mais dans le même temps celles du Fighter Command atteignent 40%… En revanche, la Luftwaffe n’est pas capable de mener une guerre dans la durée, une guerre d’attrition qui suppose le choix des bonnes cibles et leur frappe régulièrement, un renseignement efficace et une bonne compréhension du système de défense adverse. Tout cela, les Allemands ne l’ont pas. Ils ne comprennent pas qu’il faudrait attaquer les centres de contrôle britanniques, car ils en méconnaissent totalement le rôle. Une certaine désorganisation, et au fond la fragilité de la machine de guerre allemande est le principal facteur de la victoire britannique car, au contraire des Allemands organisés pour des campagnes « courtes et vives », les Britanniques sont bien organisés pour durer. Un exemple : ils réussissent à remplacer leurs pertes en avions par une production industrielle bien mieux organisée dès 1940, tout en récupérant plus facilement les pilotes de la RAF qui s’éjectent au-dessus de l’Angleterre alors que les Allemands y sont faits prisonniers. Pour reprendre les chiffres cités plus haut, les 18,5% de pertes allemandes sont définitives, les aviateurs éjectés prenant la direction des camps de prisonniers, alors que dans les 40% britanniques le taux de récupération est élevé malgré tout – et ces pilotes reprennent le combat forts d’avoir survécu et appris de leurs erreurs. Dans la guerre d’usure qui s’installe en juillet, les Britanniques ont donc presque toutes les cartes en mains.

Les Britanniques sont-ils conscients de leur supériorité ?

Benoist Bihan : Pas vraiment ! L’Allemagne semble invincible en juillet 1940, les Britanniques ont l’impression d’être confrontés à une machine de guerre très efficace, ils sont persuadés de la faiblesse de leurs propres moyens aériens… et Churchill sait fort bien dramatiser les enjeux en évoquant une Angleterre qui aurait été seule contre tous comme au temps des guerres napoléoniennes ! Les Britanniques ont le sentiment d’une victoire difficile, ce qui est vrai tactiquement car les pilotes de la RAF sont finalement moins bons en 1940 que leurs adversaires. Cependant, très vite, les Britanniques voient que les Allemands n’ont pas la solution. S’il y a un moment de doute, il se produit au tournant du mois de septembre 1940, mais il s’efface très vite car la stratégie allemande apparaît telle qu’elle est : incohérente. La population subit alors le Blitz avec résignation, mais elle voit bien que les Allemands n’arrivent pas à passer la Manche et qu’il faut tenir le choc. Paradoxalement, le sentiment initial d’infériorité des Britanniques devient leur plus grand atout : s’ils ont réussi à tenir tête au IIIe Reich à son zénith, rien après l’automne 1940 ne peut plus les abattre.

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