Dans la bataille des « Nouveaux réactionnaires » (1), beaucoup de citoyens sont déconcertés. Est-ce là une vraie bataille ? Pourquoi se bat-on avec tant de rage ? S’il faut choisir son camp, où est la ligne de front ? Et sous quel drapeau se ranger ?

Et nous mêmes, à Royaliste, pouvons-nous analyser de manière sereine la situation et émettre un jugement rigoureusement fondé puisque nous avons contracté une importante dette intellectuelle envers Régis Debray, Marcel Gauchet, Daniel Lindenberg, Pierre Rosanvallon, Pierre-André Taguieff, Shmuel Trigano … qui se situent aujourd’hui dans des camps opposés ?

Sur ce dernier point, notre réponse sera brève : à l’égard des amis et des maîtres, devoir de vérité ! C’est que nous sommes dans un affrontement sérieux. Par son ampleur, par sa dureté, la polémique évoque la bataille des « nouveaux philosophes » qui avait marqué la fin de la prédominance marxiste. Et c’est le même type d’ouvrage qui a enflammé les esprits : un pamphlet, écrit à la va-vite par un intellectuel patenté. La Barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy était un essai brillant mais approximatif. Les Nouveaux réactionnaires ont jailli de la plume d’un solide historien des idées (2) qui, cette fois, ajoute aux erreurs manifestes – notamment sur le maurrassisme – nombre de jugements à l’emporte-pièce.

A juste titre, les historiens et les philosophes avaient corrigé, mais en vain, les copies de ces « nouveaux philosophes » qui n’étaient que de jeunes agrégés de philosophie. De même, le relevé des invraisemblables amalgames fabriqués par Daniel Lindenberg n’a pas étouffé le débat qui fait rage autour du livre. C’est que nous ne sommes pas dans une dispute philosophique (comme celle qui avait opposé les « républicains » et les « démocrates » voici une douzaine d’années) mais au début d’un règlement de comptes idéologique et politique. Le brulot de Daniel Lindenberg est utilisé comme une arme. Militant pris dans une bagarre qui tourne mal, il n’a pas eu le temps de forger une belle lame mais seulement de tailler un gourdin. Ce ne sont pas les vilains nœuds de l’objet contondant qui importent, mais l’usage qui en est fait.

Dans l’armée P.S., notre ami Daniel est colonel au régiment de la Gauche socialiste. Le 21 avril dernier, le général en chef, battu, a fui ses responsabilités laissant son état-major faire retraite. Dans un retranchement de fortune, le vaillant Lindenberg voudrait tenter une contre-offensive. Sur sa carte d’état-major, il tente d’y voir clair et place les figurines ennemies : des soldats de plomb en costume blanc, hors d’âge. Ce sont les Réactionnaires : un mélange baroque d’individualistes haineux, d’esthètes mélancoliques et de vieux imbéciles qui postent des manuscrits contre l’égalité en même temps que leurs feuilles de Sécurité sociale. Avec leurs pétoires rouillées, ces épouvantails ont cessé de faire peur.

Pour rendre crédible le Péril réactionnaire, pour qu’il serve à remobiliser le Parti socialiste dans un réflexe de « défense républicaine » laïque et égalitaire comme sous la 3ème République, notre stratège a ajouté aux débris de Coblence des républicains de Valmy et des démocrates exemplaires qu’il a baptisé « nouveaux réactionnaires » sous divers prétextes : l’un, qui écrit sur la religion, serait devenu clérical, l’autre qui s’interroge sur les paradoxes de la démocratie serait anti-démocrate, un troisième, adversaire de l’ultra-libéralisme économique, serait politiquement « illibéral ». Ayant constitué sa ligne de soldats de plomb, le vaillant colonel a pris son gourdin et s’en est allé frapper au hasard dans la nuit.

Bilan de l’attaque ? Les vrais réactionnaires sont ravis : on les cherche, on les frappe, on clame que les vieux spectres sont dangereux. Mais, hormis ces francs-tireurs, le champ de bataille est vide. L’élite rose, petits marquis trop vite montés en grade ou ganaches corrompues, se chamaille dans des abris douillets. L’armée « socialiste » est passée au centre droit de la galaxie « supranationaliste (3) tout le flanc gauche étant massivement occupé par les nouvelles recrues de la gauche classique – anti-libérale, anti-impérialiste, anti-belliciste – qui défient la citadelle oligarchique que démocrates et républicains d’autres tendances veulent détruire au plus vite. C’est contre celle-ci que la bataille se livre. Le colonel Lindenberg n’a organisé qu’une escarmouche, au cours de laquelle il a cabossé des crânes amis et reçu une volée de bois vert (4).

C’est d’autant plus triste que cette lutte contre les spectres réactionnaires a été engagée pour la défense de deux « pôles » devenus fantomatiques : une « droite libérale » qui s’est reniée en organisant le naufrage de nos institutions et en renonçant à l’indépendance nationale ; une « gauche égalitaire » qui a liquidé le secteur public et nationalisé – l’un des principaux moyens d’application du principe d’égalité. Le socialisme n’est plus dans le Parti socialiste et le socialiste Lindenberg, qui invoque « l’économie de marché » (p. 14), est un soldat perdu. Il faut espérer de tout cœur qu’il saura retrouver les siens.

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(1) Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre, Enquête sur les nouveaux réactionnaires, La République des idées, Seuil, 2002. 10,5 € .

(2) Cf. Les années souterraines 1937-1947 , La Découverte, 1990, et notre entretien avec l’auteur dans Royaliste n° 552.

(3) Voir pages 6-7.

(4) cf. le « Manifeste pour une pensée libre » signé entre autres par M. Gauchet, S. Trigano, Ph. Muray, P.-A. Taguieff, dans L’Express du 29 novembre 2002.

Article publié dans le numéro 805 de « Royaliste » – 2002