Pendant l’incendie de Notre-Dame, nous avons craint la perte irrémédiable d’un monument qui signifie le sacré, la beauté architecturale et l’histoire. Les polémiques autour des travaux de restauration prolongent l’angoisse collective et nous allons longtemps nous affronter selon deux  doctrines esthétiques du salut – par la restauration à l’identique ou par l’innovation. J’y vois la reprise, en urgence, de la conviction qu’exprime le prince Mychkine dans « L’idiot » : « La beauté sauvera le monde » au sens où les œuvres conçues et réalisées dans la finitude font signe vers le divin.

Cette référence réconfortante à Dostoïevski doit cependant être mise à l’épreuve de la toute récente réflexion de Christian Godin qui conclut son livre (1) de manière lapidaire : « Non, la beauté ne sauvera pas le monde, elle ne nous sauvera pas puisqu’elle est perdue de manière irréversible. En revanche, elle est ce qui doit être sauvé ». Avant de nous interroger sur le deuil que nous aurions à faire, regardons le passé de notre vieille Europe. Grecs et Romains, Italiens, Français, Allemands, Russes… nous avons tous au fil des siècles créé de la beauté, que les plus grands penseurs ont aimée et méditée. Philosophe lui-même et universitaire éminent, Christian Godin présente dans la première partie de son livre ces philosophies de la beauté qui sont toujours enseignées dans nos lycées.

On se souvient que Platon décrit dans « Le Banquet » l’ascension de l’âme vers la beauté, du sensible vers l’intelligible, du particulier vers l’universel, du beau corps à tous les beaux corps jusqu’à la contemplation du Beau, dans son absolue transcendance et dans sa relation essentielle au Bien et au Vrai.

On n’a peut-être pas oublié que Kant rompt avec la conception classique de la beauté comme unité de l’homme avec le monde au profit d’une relation subjective. Il n’y a plus relation à la beauté mais jugement sur le beau dans une expérience esthétique qui réconcilie le sujet avec lui-même et qui procède des principes a priori du jugement esthétique. Ces principes recèlent des antinomies que le philosophe de Königsberg résout avec subtilité mais qui viennent rarement à l’esprit quand on contemple le Parthénon.

Et puis vient Hegel, pour qui l’histoire est histoire de l’Esprit. Dans son impressionnante « Esthétique », le philosophe d’Iéna expose une science du beau qui exclut la beauté naturelle. Pour lui, la beauté est l’idée, qui unit le concept et la réalité. L’idée prend une forme particulière et acquiert une existence autonome par un travail qui vise un idéal : faire disparaître l’opposition entre l’idée exprimée par l’œuvre d’art et sa matérialité. Dans son histoire, l’art a pris trois formes – symbolique, classique, romantique. La forme romantique est l’aboutissement de l’art, elle le conduit à sa mort, ou plus exactement à sa dissolution (Auflösung) dans la « prose du monde » qui limite l’autonomie de l’artiste en le soumettant au jeu des puissances.

Hegel annonce la dissolution de l’art en un siècle où commence l’enlaidissement du monde. Victor Hugo écrit que « le laid désormais existe à côté du beau » comme Quasimodo à côté d’Esmeralda. Rimbaud assoit la beauté sur ses genoux et la trouve « amère ». Puis Paul Valéry observe que « c’est en 1900 que le mot Beauté a commencé à disparaître. Il a été remplacé par un autre mot qui, depuis, a fait son chemin : le mot Vie ». La culture esthète de l’art annonce la mort de la beauté et l’apologie de la laideur.

L’enlaidissement du monde n’est pas dû à une défaillance du génie et à la déflation des talents. Il y a eu et il y a encore une haine religieuse de la beauté, dans l’iconoclasme byzantin comme dans l’islamisme. Mais il y a dans notre modernité une haine esthète de la beauté qui s’exprime dans la provocation, la transgression et l’agression – le « Vagin de la reine » installé à Versailles par Anish Kapoor étant l’une des plus récentes expressions de ce mouvement. L’enlaidissement du monde, c’est aussi le saccage et la pollution de la nature, la destruction des paysages et la dissolution des villes dans les banlieues – mais aussi l’enlaidissement des corps artificialisés. Tels sont les effets, visibles en tous domaines, de la volonté de puissance aboutissant au nihilisme prophétisé par Nietzsche.

Le constat désolé et désolant de Christian Godin est significatif d’une réaction conservatrice qui est l’une des marques de l’esprit du temps. Sauvons ce qui peut l’être de la beauté héritée du passé : tel est le mot d’ordre général qui inspire les politiques du patrimoine culturel et naturel. Cette réaction de sauvegarde, Christian Godin la tire dans un sens aristocratique. Pour lui comme pour Nietzsche « le beau appartient au petit nombre » et la démocratie, autant que le capitalisme, est fatalement portée à enlaidir le monde. Pourtant, c’est bien le peuple paysan qui a construit les villages et dessiné les paysages que nous admirons. Pourtant, c’est bien le peuple citadin qui choisit de se promener dans les quartiers anciens parce qu’il s’y trouve en accord avec les palais, les églises et les jardins.

Il n’est pas certain que la beauté soit à jamais perdue. Pour Hegel, la dissolution de l’art n’interdit pas sa résurrection, car le monde prosaïque peut recréer de la beauté. Telle est l’espérance, en ce temps de l’attente.

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(1)    Christian Godin, Qu’est-il arrivé à la beauté ?, Editions Kimé, 2019.

Article publié dans le numéro 1168 de « Royaliste » – mai 2019