Lourde d’innombrables dépits, la colère de Natalia Narotchnitskaïa est celle de très nombreux Russes, humiliés par les dirigeants du « camp occidental », constamment agressés par la grande presse de l’ouest du continent et menacés par les projets d’extension de l’Otan.

Voici un livre qui n’aura pas d’existence médiatique pour deux raisons :

– l’auteur, historienne et philosophe, est inconnue à Saint-Germain des Prés ;

– la notice de présentation nous informe que cette patriote russe, membre du parti Rodina, a été député à la Douma. Comme elle est la fille d’un académicien soviétique et qu’elle a travaillé de 1982 à 1989 au secrétariat des Nations Unies à New-York, il est facile de la cataloguer parmi les poutinistes. Son cas est donc réglé, à moins qu’une plume autorisée ne se serve du livre comme document à charge dans le procès intenté aux dirigeants russes depuis l’arrivée de Vladimir Poutine aux affaires.

Il est vrai que le livre de Natalia Narotchnitskaïa (1) pèche par maints excès et sacrifie par trop à la théorie du complot « occidental » contre la Russie pour qu’on puisse le compter parmi les textes de références. Il faut cependant lire cette histoire des relations entre les Russes et les Anglo-américains comme le symptôme d’un énorme malaise qu’il faut précisément connaître pour mieux le dissiper. D’où la nécessité d’une longue réponse sans complaisance mais fraternelle, solidement argumentée – celle qu’esquisse Jacques Sapir dans sa postface.

Pour qu’on saisisse la nature de ce qui est plus qu’un « malentendu », il faut se souvenir que les Russes et presque tous les peuples qui ont appartenu à l’Union soviétique sont fiers d’avoir gagné, au prix de sacrifices inouïs, la Grande guerre patriotique. Or, même en France, la classe dirigeante et des journalistes incultes, fascinés par une Amérique mythifiée, voudraient faire oublier aux Français une vérité historique connue et reconnue voici une quarantaine d’années : l’Europe a été libérée des armées allemandes et de la terreur nazie par l’Armée soviétique principalement : le tournant de la guerre, c’est Stalingrad, pas le débarquement de Normandie (qui fait d’ailleurs oublier le rôle majeur de l’Armée et de la Résistance françaises dans la libération du territoire national). Les Français doivent être les premiers à répondre à la question de Natalia Narotchnitskaïa : « que reste-t-il de notre victoire ? ». Ce qui nous permettra de nous retrouver nous-mêmes.

Les Russes doivent comprendre que c’est une petite fraction de l’intelligentsia française qui dénigre la Russie à la manière dont on brûle ce qu’on a adoré. Certains intellectuels médiatiques voudraient oublier leur longue complicité avec les régimes totalitaires de l’après-guerre. Mais beaucoup d’autres, qui furent communistes, ont gardé de leur engagement un amour profond de la Russie et une profonde intelligence de l’Union soviétique. Nous sommes par ailleurs nombreux à comprendre, malgré le tintamarre médiatique, que la plupart des Russes ont vécu l’expérience ultralibérale des années quatre-vingt dix comme une seconde catastrophe. Et Vladimir Poutine nous intéresse moins que la constitution (inachevée) d’un Etat démocratique et la reconstruction (en bonne voie) d’une économie nationale.

Il est vrai, enfin, que les Etats-Unis tentent d’encercler la Russie par l’extension de l’OTAN et par les opérations de déstabilisation politique qu’ils mènent ou qu’ils ont menées en Ukraine, dans le Caucase et en Asie centrale. Cette menace d’encerclement est pour nous une menace d’inféodation aux Américains et de participation accrue à des opérations militaires contraires à nos intérêts nationaux. La lutte commune, sur ce point, est une manière de se retrouver afin de réorganiser, sans que Washington s’en mêle, le continent européen.

Dans l’espoir de confrontations directes, nous apprécions les derniers mots de Natalia Narotchnitskaïa : « L’avenir de la Russie est l’avenir de l’Europe ».

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(1) Natalia Narotchnitskaïa, Que reste-t-il de notre victoire ? Russie-Occident : le malentendu, Editions des Syrtes, 2008. Préface de François-Xavier Coquin, postface de Jacques Sapir. 18 €.

Article publié dans le numéro 923 de « Royaliste » – 2008