Bien qu’elle soit héritière de la civilisation persane par la langue et par les aspects fondamentaux d’une identité culturelle fortement affirmée, la nation tadjike n’a guère attiré l’attention jusqu’à ces dernières années. Englobé dans l’Union soviétique après avoir appartenu à l’empire russe, le Tadjikistan a connu toutes les conséquences qui ont résulté de l’effondrement du système collectiviste et de la centralisation moscovite.

I. – Le Tadjikistan, une existence problématique

Le pays (143 000 km2) est inscrit dans des frontières compliquées tracées à l’époque stalinienne de telle manière que les Républiques soviétiques d’Asie centrale ne puissent pas se séparer sans connaître des difficultés de tous ordres – qu’il s’agisse des liaisons terrestres ou des liens avec leur histoire. Ainsi, Douchanbé est une capitale artificiellement créée pour administrer une nation privée de Boukhara et de Samarkand, ses deux principaux centres historiques, constituée par des régions – celle de Hodjent, celle de Kouliab – séparées par de hautes montagnes et qui réunit des groupes historiquement et culturellement diversifiés : Tadjiks, Ouzbeks, Kirghizes… L’effondrement de l’Union soviétique a entraîné, comme partout ailleurs, la désarticulation du système économique.

Cette difficile période de transition a été considérablement aggravée par plusieurs années d’une guerre civile longue (1992-1997), sanglante et ruineuse pour l’économie nationale.

Malgré cette tragédie, le Tadjikistan a continué d’être plus ou moins confondu avec ses voisins d’Asie centrale, ignoré par les médias et négligé par les intellectuels spécialisés dans l’humanitaire. Ce qui ne l’a pas empêché de bénéficier des programmes d’aide définis et mis en œuvre par les grandes organisations internationales, par l’Union européenne, et par plusieurs nations de l’Ouest européen – l’Allemagne et la Suisse notamment.

Les opérations militaires menées en Afghanistan par les pays membres de l’OTAN à l’automne 2001 ont donné au Tadjikistan un rôle important dans la stratégie des puissances occidentales : c’est à cette époque que la France a installé un Détachement-Air sur l’aéroport de Douchanbe, afin d’assurer la liaison avec les troupes positionnées à Kaboul et leurs approvisionnements. L’armée russe dispose quant à elle d’une base dans le pays.

Malgré l’amélioration relative de la situation en Afghanistan, le Tadjikistan reste une zone géographiquement sensible car le pays se trouve sur la « route de la drogue » et voisine avec des nations soumises à des régimes dictatoriaux à la fois violents et fragiles (Ouzbékistan, Turkménistan) ou qui sont exposés à l’instabilité du pouvoir gouvernemental (Kirghizistan).

Telle qu’elle s’affirme depuis l’effondrement de l’Union soviétique, la nation tadjike (6,2 millions d’habitants) dispose d’un avantage primordial : un régime politique légitime qui s’incarne dans la personne du président de la République élu en 1999 avec 98% des suffrages et qui se présente pour un nouveau mandat de sept ans en 2006. Le président Rakhmonov bénéficie d’une large majorité au Parlement.

Fragilité économique

La situation économique du pays demeure très difficile mais elle est en voie d’amélioration. Selon les plus récentes données publiées par le gouvernement, le produit intérieur brut était de 1,6 milliards de dollars en 2004, le taux de croissance atteignait 10,6% en 2004 (10,2% en 2003), la production avait progressé en 2004 de 14,4% dans l’industrie, de 11, 3% dans l’agriculture et l’inflation a été maîtrisée : 60,6% en 2000, 13,7% en 2003. La dette extérieure – 1, 031 milliard de dollars en 2003 – a été réduite à 822 millions de dollars en 2004, soit 41% du PIB. La balance commerciale reste cependant déficitaire : 1,37 milliards de dollars pour les importations, 914,9 millions de dollars pour les exportations – d’aluminium et de coton principalement.

En raison du caractère montagneux du pays (83% de sa superficie), des problèmes liés à son enclavement, de la faiblesse de son appareil productif et de l’usure des équipements collectifs réalisés à l’époque soviétique, le Tadjikistan demeure dans une situation sociale alarmante : en 2001, 21,8% de la population adulte avait accès aux services de santé et le chômage touchait 44% de la population ; en 2003, 57% de la population avait accès à de l’eau potable (51,2% en 2001). Parmi les facteurs positifs, un taux de scolarisation de base de 79,1% en 2003 (77,7% en 2001) et une forte réduction de la mortalité infantile : 36,7% en 2001, 16,7% en 2003. En 2001, 83% de la population vivait sous le seuil de pauvreté – taux qui se réduisait à 64% selon les chiffres officiels publiés en janvier 2005. Le salaire mensuel moyen est estimé à 21 dollars. L’aide des organisations financières internationales, de l’Union européenne et de divers pays donateurs se montait à 160 millions de dollars en 2004.

Le cas particulier du Pamir

Dans cette situation générale, la région autonome (oblast en russe, viloyat en tadjik) du Gorno-Badakhchan présente des caractéristiques particulières.

Séparé de l’Afghanistan par la rivière Piandj, trouvant plus au nord ses frontières avec la Chine et au nord-ouest avec le Kirghizistan, l’oblast s’étend sur une partie des très hautes montagnes du Pamir : les hivers longs et très rigoureux rendent impraticables des routes qui assurent la liaison entre les villes et les villages de la région autonome. La capitale régionale, Khorog, est reliée à Douchanbé par une route étroite et cahoteuse (en cours de réfection), ainsi que par des avions qui ne volent que par beau temps. L’isolement géographique était aggravé, au 20ème siècle, par la faiblesse de la production agricole (la terre arable représente 3% de la superficie de la région) et par l’absence d’industries.

Les soviétiques avaient compensé ces très lourds handicaps par le soutien qu’ils avaient accordé pour des raisons politiques aux pamiris à partir de 1940 puis, à partir de 1960 et jusqu’en 1990, par une politique systématique d’éducation et de développement intellectuel de la population du Gorno-Badakhchan : scolarisation de tous les enfants de la région, enseignement secondaire assuré dans toutes les disciplines par les meilleurs instituteurs et professeurs, création d’une université à Khorog. Dans cette région « autonome » directement administrée par les autorités moscovites, cette politique intensive avait donné des résultats remarquables : dans les années 1980, le Badakhshan comptait 50 000 diplômés (pour 200 000 habitants) qui avaient une prédilection pour l’enseignement et la médecine – si bien que le Tadjikistan compte aujourd’hui parmi ses élites une part notable de pamiris.

Ainsi éduquée, la population du Badakhshan était massivement russifiée, du moins sur le plan linguistique. À l’époque soviétique, 95% des pamiris parlaient russe, sans pour autant perdre l’usage du tadjik et du shugni, la langue originelle des pamiris qui est issue de l’ancien iranien mais qui est très éloignée du tadjik. Malgré les persécutions de l’époque stalinienne et la répression des activités religieuses qui avait continué par la suite, les pamiris avaient préservé leur croyance religieuse, selon la tradition de l’islam chiite ismaélien prédominante au Gorno-Badakhchan.

Lorsque l’Union soviétique s’effondra, les autorités de l’oblast et la population pamiri furent prises de court puisque la région n’avait aucun moyen, ni économique, ni financier, d’assurer son autonomie ni même sa survie dans un Tadjikistan confronté à la même épreuve, puis en proie à la guerre civile.

Pendant les années les plus sombres de la crise, le Gorno-Badakhchan reste à l’écart de la guerre civile (beaucoup de pamiris habitants Douchanbé viennent s’y réfugier) et les autorités régionales parviennent à faire fonctionner les écoles : alors que le système éducatif national est détruit, 95% des enfants de l’oblast étaient scolarisés en 1995. Libéré des contraintes imposées par l’athéisme officiel, les habitants de la région réaffirment leur croyance religieuse et renouent les liens, totalement coupés depuis 1956, avec la communauté ismaélienne qui existe de l’autre côté de la frontière, en Afghanistan. Le prince Karim Aga Khan, 49ème iman des Ismaéliens, peut pour la première fois de sa vie se rendre au Gorno-Badakhchan en 1995 et rencontrer les fidèles lors du moment sacré (Dîdor) où ils peuvent voir le descendant du Prophète et où se réalise la réconciliation de la vie spirituelle et de la vie matérielle. Dans cette région plongée dans une situation critique, où une partie de la population est menacée par la famine, la Fondation de l’Aga Khan est présente depuis 1992 et entreprend une action de soutien qui ne se limite d’ailleurs pas aux membres de la communauté ismaélienne.

II. – La politique du développement au Pamir

A/ Conditions générales

Une enquête[1] menée sur le terrain en août 2004 et en août 2005 permet d’affirmer que la politique de développement menée au cours de la décennie écoulée porte ses fruits. Tout en soulignant la spécificité et la cohérence de la conception ismaélienne, il importe de ne pas sous-estimer le rôle, majeur, que jouent les autorités régionales et plusieurs partenaires étrangers dans la politique de développement du Gorno-Badakhchan.

Le gouverneur de la région autonome, Niio Zmamadov, se consacre énergiquement à sa tâche depuis dix ans : il donne l’impulsion, maintient un lien très étroit avec Douchanbé pour la conception, le financement[2] et la mise en œuvre des projets et coordonne l’activité des divers acteurs locaux : l’Union européenne et son organisation d’assistance humanitaire (ECHO), les Nations unies (United Nations Development Programm), l’Office suisse de coopération…

Mais il est vrai que les différentes organisations placées sous l’égide de l’Aga Khan sont en train de transformer la physionomie du Gorno-Badakhchan et son inscription dans l’environnement géopolitique.

Les Ismaéliens ont commencé par assurer la satisfaction des besoins alimentaires par une politique de dons qui a été très intense pendant quatre ans (800 dollars par habitant) et qui s’est réduite (de 20% chaque année) au fur et à mesure que la population retrouvait le moyen d’assurer par elle-même sa subsistance.

Par rapport aux classiques organisations non gouvernementales spécialisées dans l’aide humanitaire et l’assistance au développement, la Fondation Aga Khan et l’organisation humanitaire Focus (qui en est distincte) bénéficient d’atouts considérables, qui rendent le « modèle » ismaélien inimitable mais cependant exemplaire.

a) La Fondation Aga Khan trouve son identité dans l’unité d’une foi qui s’est transmise de génération en génération depuis Mahomet au fil d’une succession assurée par Ali, gendre du Prophète, et par ses descendants. Héritier de cette dynastie politique et religieuse, qui a parfois régné sur des territoires définis mais qui considère ces périodes comme des « accidents historiques », Karim Aga Khan exerce un pouvoir symbolique et effectif sur une communauté dont les membres sont persuadés qu’ils ont pour première tâche de mettre en acte l’idéal de justice.

Ce charisme ne peut se retrouver dans les organisations laïques, qui opèrent avec plus ou moins de bonheur sur le marché de la compassion et qui dépendent soit des États ou groupe d’États soit de donateurs privés pour assurer leur financement. La Fondation Aga Khan est quant à elle financée par les contributions des fidèles (vingt millions, selon les sources ismaéliennes) et par les institutions financières de la communauté ismaélienne ou dans lesquelles les Ismaéliens ont des participations.

b) La Fondation Aga Khan bénéficie d’une expérience ancienne et diversifiée en matière de développement. Pour des raisons qui tiennent à l’histoire de la communauté ismaélienne, la Fondation est agissante au Proche-Orient (Syrie, Egypte…), en Afrique de l’Est (Mozambique….), en Asie (outre le Tadjikistan, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Inde) où elle applique depuis des décennies ses méthodes de formation et de développement.

c) Les organisations ismaéliennes bénéficient d’un encadrement remarquable : les femmes et les hommes sélectionnés (sur curriculum vitae et après un entretien individuel approfondi) ont à la fois une forte culture religieuse et une culture scientifique ou technique de très haut niveau. De celles et de ceux qui bénéficient pour leurs études d’une bourse de l’Aga Khan, il est exigé des résultats excellents dans toutes les disciplines universitaires – et pas seulement une moyenne de résultats convenables.

d) Ces organisations ont l’avantage d’agir dans des régions majoritairement peuplées d’Ismaéliens, ce qui facilite la compréhension profonde des mœurs, des réactions et des vœux des populations : les conseils donnés par l’Imam et par ses représentants engendrent des dynamiques plus fortes que les effets classiques des expertises, des dons et des investissements.

Cependant, la pratique des Ismaéliens n’est pas sectaire (leur tradition d’ouverture intellectuelle est attestée depuis des siècles) et ne relève pas d’une logique communautariste : au Pamir, les actions entreprises par la Fondation Aga Khan bénéficient à l’ensemble de la population du Gorno-Badakhchan, donc à des villages et à des groupes (Tadjiks, Kirghizes de la ville et du district de Murghab) de confession sunnite ; au Mozambique, les Ismaéliens associent leurs efforts à ceux des organisations catholiques ; en Afghanistan, ils travaillent avec les pachtounes, les tadjiks et les hazaras.

B/ Mise en oeuvre

C’est en fonction de ces conditions fondamentales que les Ismaéliens mettent en œuvre leur politique de développement dans le cadre conjoint de la Fondation Aga Khan et de Focus[3]. Cette politique est à envisager selon sept projets qui sont accomplis selon une programmation précise et cohérente.

Projet éducatif

Communauté religieuse persécutée à l’époque soviétique, les Ismaéliens auraient pu choisir la voie d’une affirmation identitaire strictement religieuse et exclusivement tournée vers le raffermissement des croyances de leur groupe culturel.

À l’encontre de cette pratique sectaire, dans laquelle se sont repliés bien d’autres groupes religieux, les Ismaéliens ont inscrit leur action éducative dans la continuité de la politique soviétique et dans le respect du principe de laïcité proclamé par la Constitution du nouvel Etat tadjik. Phénomène rare dans les pays de tradition musulmane, ce projet s’adresse autant aux hommes qu’aux femmes, avec une priorité reconnue à ces dernières lorsque les finances familiales ne permettent pas une stricte égalité dans l’éducation des enfants.

Ce projet éducatif concerne tous les âges et porte sur toutes les disciplines. Les responsables ismaéliens veillent sur les écoles de village (l’une d’entre elles, menacée d’être emportée par un glissement de terrain, a été reconstruite sur un emplacement sûr), financent et équipent le lycée de Khorog, qu’ils ont ouvert en 1998. À côté de l’université d’Etat de Khorog, la Fondation Aga Khan est en train de construire, sur un plateau qui domine la ville, une Université d’Asie centrale qui aura des sections dans la capitale tadjike, au Kirghizistan et au Kazakhstan. Par ailleurs, des bourses sont attribuées à des étudiants tadjiks (270 en 2005) pour qu’ils puissent poursuivre leurs études à l’étranger – par exemple à l’Université de Moscou.

La Fondation Aga Khan se préoccupe, enfin, de l’emploi des diplômés : certains étudiants sont directement recrutés par la fondation, d’autres sont orientés vers le secteur privé en voie d’organisation – les banques locales étant incitées par les Ismaéliens à consentir des crédits aux jeunes entrepreneurs. À plus long terme, la Fondation Aga Khan cherche à contribuer à la formation de la future classe dirigeante de la nation tadjike – sans qu’on puisse suspecter les Ismaéliens d’un plan d’emprise religieuse sur les institutions politiques puisqu’ils aident les jeunes Tadjiks, pas nécessairement ismaéliens, à acquérir une instruction et une culture profanes. La diversité des traditions historiques et des cultures constitutives de l’identité nationale (zoroastrisme, sunnisme, culture persane, russe, soviétique, sans oublier diverses formes d’occidentalisation) découragerait d’ailleurs toute tentative « théocratique ».

Système de santé

Les magnifiques paysages du Gorno-Badakhchan ne sauraient faire oublier que, depuis la fin de l’Union soviétique, cette région, comme l’ensemble du Tadjikistan, cumule presque tous les types d’atteinte à la santé et à la sécurité des êtres humains : tremblements de terre et glissements de terrain, crues dévastatrices, extrême rudesse des hivers, pollution de l’eau, risques chimiques, effondrement du système de santé soviétique, absence de sécurité sociale…

L’hôpital de Khorog est une des pièces majeures du dispositif sanitaire. Alors que beaucoup de centre de soins des villes secondaires du Tadjikistan sont dans un état de vétusté alarmant, l’hôpital de Khorog est bien tenu et bénéficie d’une bonne équipe de médecins (certains sont des Ismaéliens du Pakistan) et d’infirmières.

Les soins classiquement administrés s’accompagnent d’un effort éducatif destiné à développer les réflexes salutaires – par exemple faire bouillir l’eau.

Prévention des risques

Prendre soin de populations fragiles et exposées consiste aussi à développer un système complet de prévention des risques dans lequel le gouvernement tadjik et Focus sont étroitement associés. L’organisation gouvernementale chargée des secours évoque notre gendarmerie nationale (hommes en uniforme, grades) mais n’a pas un statut militaire. Grâce à Focus, cette organisation (qui bénéficie de crédits ismaéliens et occidentaux) a atteint un niveau professionnel très élevé pour ce qui concerne les secours en haute montagne (deux hélicoptères sont disponibles) et l’assistance aux populations victimes de catastrophes : non seulement les tremblements de terre mais aussi la menace d’une rupture du barrage naturel qui retient le lac Sarez et qui inonderait les vallées sur des centaines de kilomètres. Les risques ont été cartographiés village par village, des itinéraires d’évacuation sont tracés, des conseils sont donnés quant aux sites de construction des nouvelles maisons et un système d’alerte assure la diffusion des informations par le biais d’une liaison informatique nationale. Pour Focus comme pour les autorités régionales, le risque est inclus dans le projet global de développement – ce qui n’est pas le cas dans le reste du Tadjikistan où les dispositifs de prévention et d’assistance sont encore très réduits[4].

Politique de l’énergie

La question de l’électricité est cruciale depuis la disparition de l’Union soviétique. Jusqu’en 1991, les habitants du Pamir étaient chauffés et éclairés grâce à des moteurs diesel, le carburant étant acheminé par hélicoptère dans les villages les plus isolés sans considération du coût. A Khorog, la construction d’une centrale électrique fut brutalement interrompue par le départ des ingénieurs russes et, depuis cette époque, la population subit d’innombrables coupures de courant, surtout pendant la période hivernale car le gel diminue fortement l’alimentation en eau des générateurs. Les travaux visant à l’achèvement de la centrale ont repris sous l’égide de Pamir Energy, grâce aux contributions financières de la Fondation Aga Khan, de la Banque mondiale et de divers autres investisseurs : creusement d’un vaste bassin de sédimentation en amont raccordé par un long tunnel qui permet d’alimenter les quatre turbines (dont deux nouvellement installées) de la centrale. Mise en fonctionnement en novembre 2005, la centrale fournit 7 à 8 mégawatts, ce qui assure désormais la consommation des habitants de Khorog – sans cependant permettre l’installation de nouvelles industries.

Réseau de communications

En concordance avec le plan routier national, établi jusqu’en 2009 et qui vise à désenclaver les diverses régions du Tadjikistan, les routes du Gorno-Badakhchan sont en cours de réfection (les difficiles travaux effectués par une entreprise turque sur la route Douchanbé-Khorog sont spectaculaires) et les Ismaéliens y ont apporté leur contribution en lançant deux ponts sur le Piandj – le principal étant situé près de Khorog. Il s’agit d’assurer, à terme, des liaisons rapides entre la région, l’ensemble du Tadjikistan, l’Afghanistan et le nord-est du Pakistan. La construction d’un hôtel très confortable (chaîne Serena) près du pont de Khorog par les architectes de l’Aga Khan montre que les responsables ismaéliens envisagent à moyen terme le développement du tourisme dans cette région qui dispose d’un système complet de secours en haute montagne.

Développement rural

Depuis 1993, le Moutain Societes Development Support programme (MSDSP) s’efforce de contribuer au développement de l’économie rurale du Tadjikistan. Alors que certaines organisations humanitaires privées agissent sans concertation avec les institutions légales et installent des équipements sans avoir recueilli l’avis des populations concernées, les actions menées par le MSDSP sont conçues et réalisées en concertation étroite avec les autorités régionales (le gouverneur du viloyat) et locales – tant celles du district et du canton (jamoat) que les communautés villageoises.

Dans les villages[5], l’autogestion communale (établissement et exécution du budget, organisation des travaux d’intérêts collectifs, vie scolaire, soutien aux familles démunies, lutte contre la drogue…) fait l’objet des conseils du MSDSP qui favorisent l’octroi de prêts à la communauté et de micro crédits aux particuliers. À l’échelle du district, les conseils et le soutien portent sur l’entretien des routes, l’alimentation en électricité, les projets de création de petites unités de transformation des produits agricoles.

Assistance humanitaire

Les organisations fondées sont l’égide de l’Aga Khan (MSDSP, Focus) ont joué un rôle décisif au début de la précédente décennie, en assurant des distributions massives de produits alimentaires aux pamiris menacés par la famine. Cette assistance humanitaire s’est peu à peu transformée en aide au développement selon les plans et les programmes exposés plus haut. Les dons de nourriture restent cependant décisifs dans les districts les plus déshérités du Tadjikistan, tout particulièrement celui de Murghab, en haute altitude (la ville qui porte ce nom est à 3 650 mètres). Chichement alimentée en électricité, (surtout l’hiver), victime d’un chômage massif depuis la fin de l’Union soviétique, souffrant du froid (la température peut descendre jusqu’à – 40°), la plupart des habitants (90%) dépendent de l’aide alimentaire qui est principalement fournie par le MSDSP aux sunnites kirghizes comme aux tadjiks ismaéliens.

Alors que nombre d’organisations non gouvernementales (ONG)[6] mènent leurs opérations d’assistance humanitaire et de « développement durable » en affirmant leur pleine indépendance à l’égard des gouvernements légitimes – par méfiance ou par hostilité de principe au pouvoir politique – les organisations ismaéliennes se déclarent au service de l’État et des autorités décentralisées. Cette attitude renforce l’efficacité des actions menées ; elle mérite d’être méditée par les différents acteurs publics et privés des politiques de développement – même si l’œuvre des Ismaéliens ne peut être considérée comme un modèle complètement reproductible en raison du principe spirituel et de la tradition religieuse spécifique et incarnée qui inspirent leur action dans le siècle.

Références bibliographiques :

Daftary F. (2003), Les ismaéliens, Histoire et traditions d’une communauté musulmane, Fayard, 370 p.

Fondation Aga Khan (2003 et 2004), Rapports annuels, http://www.akdn.org/agency/akf.html

Poujol C. (2001), Dictionnaire de l’Asie centrale, Ellipses, 352 p.

Roy O. (2002), L’Asie centrale contemporaine, « Que Sais-je ? » PUF, 125 p.

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L’auteur remercie les services de l’ambassade de France au Tadjikistan pour leurs indispensables concours et Mohira Odinachoeva pour ses conseils et la qualité de son travail d’interprète.

[1]Enquête indépendante menée (1) en août 2004 au Badakhshan. Parmi les personnalités rencontrées : à Khorog : le Gouverneur du Gorno-Badakhchan, Zahur Aman Shah, coordinateur régional de Focus pour le Gorno-Badakhchan, le recteur de l’Université régionale, la directrice du lycée de Khorog, Zeenat Mackwani, Programme officer (études géologiques), l’équipe médicale de l’hôpital de Khorog… Les maires et les conseilleurs municipaux des villages de Bartavdem et de Roqshala, A Douchanbé : Hakim Feeresta, Resident Representative, The Aga Khan Development Network ; Hadi Huseini, chef de mission Focus pour le Tadjikistan ; Yves Manville, Premier conseiller, ambassade de France au Tadjikistan. Zamira Rakhmatova, économiste, Bureau de la mission Focus; (2) En octobre 2004 à Londres. Personnalités rencontrées : Docteur Shafik Sachedina, directeur des Affaires diplomatiques de SAR l’Aga Khan ; Shams G. Vellani, directeur de l’Institut d’Etudes Ismaéliennes ; Abdou Filali-Ansary, directeur de l’Institut pour l’étude des Civilisations musulmanes, Farhad Daftary, Historien; (3) en août 2005 au Badakhshan. Parmi les personnalités rencontrées : A Douchanbé : Pierre Andrieu, Ambassadeur de France au Tadjikistan ; Akim Feerasta, Resident Representative À Khorog, Hadi Husani, Zahur Aman Shah, le nouveau recteur de l’Université de Khorog, le directeur de Pamir Energy et ses collaborateurs, les responsables de la construction de l’Université d’Asie centrale, le chef de district de Rushan. A Murghab : le président du district de Murghab, les représentants de MSDSP et d’Acted …

[2]Par exemple, en 2002, un crédit de 15 millions de dollars sur 20 ans a été obtenu de la Banque d’Islam pour le Développement, et le gouvernement tadjik a bénéficié d’un crédit de 63 millions de dollars sur 40 ans ouvert par la Banque du Koweït pour un investissement routier.

[3]Focus Humanitarian Assistance (FOCUS) : Affilié à l’AKDN (Aga Khan Development Network), Focus Humanitarian Assistance est un groupe international d’agences établies en Europe, en Amérique du Nord et en Asie du Sud. Focus est organisé pour l’aide d’urgence mais favorise par ses actions la réduction de la dépendance aux secours humanitaires et s’efforce d’assurer la transition entre les situations de pauvreté et le développement à long terme. http://www.akdn.org/focus/index.html. Focus coopère avec le gouvernement de la République du Tadjikistan, l’Union européenne (par le biais de ECHO) et les Nations unies (UNESCO, UNDP).

[4]L’auteur remercie Hadi Huseini, chef de la mission Focus au Tadjikistan et Zahur Aman Shah, coordinateur de la mission Focus au Badakhshan, qui lui ont permis d’assister au séminaire qu’ils animaient sur le thème « Hazard, vulnerability, risk and assessment model », tenu le 4 août 2005 à Khorog. Participaient notamment à ce séminaire les responsables de l’organisation pamiri de secours ; Svetlana Jumaeva, Disaster Reduction Programme Manager, représentante au Tadjikistan de l’Agence Suisse pour le Développement et la Coopération ; Igor Bosc, Deputy Resident Representative, pour l’UNDP : United Nations Development Programm.

[5]Par exemple celui de Bartavdem, visité par l’auteur en 2004 et 2005.

[6]Les deux principales ONG opérant au Pamir coopèrent étroitement avec les autorités : Aga Khan Development Network (http://www.akdn.org) et ECHO, Service d’Aide Humanitaire de la Commission européenne (europa.eu.int/comm/echo). Autres organisations : ACTED, Agence d’aide à la coopération technique et au développement (www.acted.org) et Pamir Eco-Center (www.civilsoc.org/nisorgs/tajik/pamireco.htm) ou encore Pharmaciens Sans Frontières (http://www.psfci.org).

Article publié dans la revue « Monde en développement », 2005. Etude réalisée en aout 2005