A maintes reprises, nous avons déploré le divorce qui s’est établi au cours des années quatre-vingt entre les responsables politiques et la communauté savante, et longuement plaidé auprès des premiers pour qu’ils prennent le temps de la réflexion. Quelques progrès en ce domaine ont été enregistrés depuis le début de la décennie, notamment lors de la préparation du nouveau projet socialiste, et nous nous sommes réjouis avec beaucoup d’autres de la qualité du débat autour du traité de Maastricht.

Il reste que la période de stérilité intellectuelle des politiques – si tant est qu’elle soit terminée – aura des conséquences à long terme sur la rigueur des analyses, sur la qualité du débat démocratique et sur les capacités d’anticipation des dirigeants quant aux multiples dangers qui menacent notre pays et l’Europe tout entière.

DISTANCE

Nous reviendrons sur ces points aussi souvent que nécessaire, mais il faut maintenant élargir la réflexion. Le divorce entre les politiques et les intellectuels n’est en effet qu’un aspect de la crise qui marque les rapports entre les élites de notre pays et la culture. On sait que cette question beaucoup plus vaste donne lieu à des disputes rituelles sur le système d’enseignement et sur la politique culturelle, dont nous connaissons par cœur les arguments. Et l’influence de la télévision, dénoncée comme « machine à abêtir » ou rêvée comme outil éducatif, suscite des débats non moins classiques que les critiques récentes de la communication font peu à peu évoluer.

Dans tous les cas, la lancinante question culturelle est traitée par une fraction de l’élite, pour le peuple et en son nom, ou oppose différentes fractions de l’élite qui défendent ou revendiquent un surcroît de puissance ou de reconnaissance. Il est possible de voir les choses autrement, en avançant que la crise culturelle ne réside pas dans l’abêtissement supposé des téléspectateurs et dans la déculturation hypothétique des élèves, mais au contraire dans la distance croissante qui sépare les élites politiques, économiques et sociales, de l’héritage culturel dont elles se croient dépositaires :

– faute de temps, faute de goût pour certaines tâches, les textes par lesquels les élites affirment leur autorité et leurs compétences sont établis par des « nègres » hautement diplômés et très cultivés, ce qui s’est toujours fait, mais sans que ces travaux soient toujours compris par ceux qui les signent ;

– cette incompréhension n’est pas le fait de la bêtise mais tient au mélange de peur et de mépris qui crée puis élargit le fossé l’élite et « sa » culture. Selon les préjugés courants, la culture est pour les autres, mais les hommes de culture sont réputés « trop abstraits » donc inefficaces, et leurs œuvres sont déclarées « trop difficiles pour les gens »…

– dès lors, la culture n’est plus pour personne – ni l’élite, ni le peuple – à l’exception de ses « producteurs spécialisés » (professeurs, artistes) qui sont par conséquent assignés dans un domaine soigneusement clôturé. C’est bien ainsi qu’est considérée la nouvelle chaîne Arte, que l’élite ne regarde pas (« faute de temps » ou de « disponibilité d’esprit »), qu’elle décrète inaccessible au peuple et dont elle fait une « chaîne pour intellectuels » ;

– cette logique de ségrégation fondée sur la méconnaissance et le mépris de la culture engendre la méconnaissance et le mépris du peuple, puisqu’on lui dénie la capacité de s’intéresser à la culture tout en reprochant aux « gens » de se complaire dans la médiocrité des émissions « grand public ».

DÉSIR

Somme toute, les élites prétendent confisquer une culture qu’elles ne possèdent pas, organiser ce qu’elles méconnaissent selon leurs critères de rentabilité, et dire qui est digne d’y accéder. Ceci sous le regard de « nègres » intellectuels qui savent à quoi s’en tenir, et d’un public qui n’est pas dupe de la sous-culture qu’on lui distribue. Les élites oublient que le peuple est composé d’un nombre toujours croissant de bacheliers et de diplômés de l’enseignement supérieur, que le grand public assure le succès des films et des émissions de qualité (et non les esthètes qui se défient des productions populaires), que les salles de lecture publique sont pleines, que le désir de comprendre est d’autant plus grand que la classe dirigeante ne dit plus grand-chose d’intéressant.

D’où la situation inverse de celle qui est ordinairement évoquée : dans sa majorité, l’élite politique, économique et sociale est en train de se couper du peuple français et d’une intelligentsia qui, quant à elle, reste liée de manière complexe mais certaine à la nation – tant par l’enseignement que par les moyens de diffusion massive de la culture.

Cette hypothèse mérite d’être prise au sérieux. De fait, les élites actuelles ne pourront pas continuer longtemps à gouverner la France si, aux affaires d’argent, aux privilèges manifestes et au poids du mépris, viennent s’ajouter des doutes sur la compétence des élites (du scandale du sang contaminé à l’impuissance face au chômage) et le constat toujours plus clair d’une inculture empêchant ces élites de répondre aux questions sur le sens de l’aventure collective. D’ordinaire, ce genre de situation débouche sur une révolution. Réfléchir au projet qu’elle pourrait se donner devient chaque jour plus urgent.

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Editorial du numéro 593 de « Royaliste » – 25 janvier 1993.