Les événements que nous vivons ont-ils encore un sens, et peut-on même parler d’événements ? Qu’il s’agisse de la crise de l’enseignement, des stratégies pour les municipales, de la politique du gouvernement, on note des tentatives, des activités, des conflits, mais sans parvenir à dégager une signification d’ensemble. Immense confusion, dans laquelle on ne discerne banalement que des rapports de force, des luttes d’intérêts, des stratégies de puissance.

Est-ce seulement cela, la politique ? Et la société, n’est-elle que cet agrégat instable de petites ou de grandes féodalités, de bandes et de clientèles, d’égoïsmes férocement opposés ? A Maurice Clavel qui espérait un Moyen Age sans les serfs, répond le spectacle dérisoire d’un Moyen Age sans la foi, sans la moindre conviction – non parce que cette foi et ces convictions auraient été détruites, mais parce que les puissants de l’heure ont décidé, au nom du réalisme, de mettre les idées au placard.

SÉPARATION

Cette impression ne doit rien à la thèse du déclin. Ce ne sont pas nos capacités qui sont en cause, ce n’est pas une fatalité qui nous conduit à quelque effondrement, mais la crise de certaines de nos élites, c’est à dire au sens premier de ceux qui sont élus et qui ont à répondre de notre destin commun, à inscrire nos passions, notre créativité, nos intérêts contraires dans un projet d’ensemble. Cet art difficile n’est pas affaire de technique ou d’administration, mais d ‘intelligence : faculté de relier les choses, les hommes, les événements, et de leur donner un sens.

Or il y a, comme on dit aujourd’hui, « déficit » d’intelligence dans la classe dirigeante. Je ne prétends pas que les élites politiques soient bêtes et incultes. Au contraire, leurs représentants sont en général des « héritiers », formés dans les meilleurs écoles et bardés de diplômes. De surcroît, les conditions de la réflexion et du débat politiques sont bien meilleures qu’à l’époque, pas si éloignée, où prévalaient les religions séculières, les catéchismes militants et la langue de bois. Mais, à la différence des intellectuels, la classe politique n’a pas profité de cette disparition des carcans idéologiques. Manque de temps ou de curiosité, crainte de nouvelles dérives ? Il s’agit plutôt d’un choix – idéologique lui aussi – en faveur de l’efficacité immédiate, et d’une volonté explicite d’exclure les idées de la « réalité ».

D’où une situation aussi grave qu’inédite: pour la première fois dans l’histoire de notre pays, le milieu politique est presque complètement séparé des milieux intellectuels. Grâce à Blandine Barret-Kriegel, nous savons le prix que la monarchie accorda aux études savantes. Et nul n’ignore que la République eut la religion de la science et la volonté constante de répandre le savoir. Les deux régimes agissaient selon leurs intérêts politiques, mais la société tout entière a bénéficié de ces encouragements à des recherches dont la nécessité n’était pas toujours apparente.

Certes, il faut que le savoir conserve son autonomie par rapport aux luttes politiques et aux idéologies. Mais une chose est de distinguer les domaines, autre chose de les séparer radicalement. Une chose est de réprouver l’embrigadement des intellectuels, autre chose de ne plus écouter ce qu’ils disent. Nous voulons, quant à nous, maintenir à la fois la distinction des domaines – qui préserve la liberté critique et permet la pluralité des apports – et la relation entre la réflexion et l’engagement. Mais nous ne souhaitons pas préserver jalousement cet avantage. Il faut répéter, une nouvelle fois, l’urgence pour les partis politiques et pour le gouvernement d’une réflexion approfondie sur eux-mêmes et sur la société : non seulement pour « enrichir le débat », mais pour que la politique en tant que telle retrouve son sens et son ambition.

DANGERS

Est-ce une vision intellectualiste, abstraite, indifférente aux contraintes, comme on nous le reproche parfois ? J’ose à peine rappeler que c’est à la suite d’une révolution intellectuelle que notre société a voulu, voici deux siècles, changer son régime politique et jusqu’à ses fondements. Plus près de nous, c’est par incompréhension que le gouvernement Chirac a été déstabilisé par la révolte étudiante et lycéenne, et c’est par méconnaissance de la société civile que l’actuel gouvernement a vécu un automne particulièrement éprouvant. De même, M. Jospin fait l’expérience des limites de la gestion des rapports de force au sein du monde enseignant, et les socialistes dans leur ensemble commencent à comprendre combien il est fâcheux de croire à la bienfaisante spontanéité des mécanismes économiques et financiers. Ajoutons que le désarroi des partis de droite et l’effondrement du parti communiste seraient moins grands si leurs dirigeants respectifs n’avaient pas cru bon de faire l’économie d’une pensée.

Ce refus de la réflexion et de la critique, cette crainte quant à l’affirmation d’un projet, sont également dangereux pour la société. Le champ laissé libre est maintenant occupé par un spectacle médiatique qui impose ses critères, ses fausses équivalences, et qui tend maintenant à se substituer aux institutions et aux procédures démocratiques : voici que la télévision organise ses propres procès, ses propres référendums, devient assistante sociale et investisseur médical. Malaise devant ces parodies, malaise devant ces mises en scènes de justes causes individuelles ou collectives, parce qu’il y a là le signe d’une démission du pouvoir politique, dont la raison d’être est la justice.

Ces carences sont reconnues, et chacun bat sa coulpe en incriminant la force des choses, ou un défaut dans la communication. Mais la politique n’a de sens que si elle inscrit les rapports de force dans un droit, et la communication n’a de valeur que par son contenu. Double piège de l’idéologie libérale, qui est la loi du plus fort, et des techniques de communication exploitées par les habiles. D’où la confusion actuelle entre la force et le droit, entre le message publicitaire et l’annonce d’un projet, et l’exaspération qui grandit. Faute de repères et de critères, on ne voudra bientôt plus rien entendre pour ne suivre que son avantage immédiat. Face au désarroi, il faut redonner un sens à la politique.

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Editorial du numéro 509 de « Royaliste » – 20 février 1989