Cette fois, ça y est ! La nouvelle est tombée peu avant Noël, sèche comme un couperet. La dette publique a dépassé fin septembre les 100% du PIB, soit 2 415 milliards d’euros. Tel est le “poids” de la dette.

Un poids insupportable !

Un poids qui pèse sur nos frêles épaules !

Un poids qui va retomber sur la tête de nos enfants !

Le discours officiel, relayé par les gens raisonnables, fait de nous tous des coupables. Coupables, parce que nous vivons au-dessus de nos moyens, comme le pays tout entier. Avec des mots moins sonores, on reprend le thème de “l’esprit de jouissance” et on en appelle à “l’esprit de sacrifice” : réduction du train de vie de l’Etat, modération salariale, pour que nos chers enfants n’aient pas à payer nos débordements individualistes. D’ailleurs, on ne pourra bientôt plus payer les retraites

Ce discours impressionne parce qu’il semble de pur et simple bon sens. En l’occurrence, le fameux bon sens n’est qu’une fiction – pas désintéressée.

A la base du récit sur la dette publique, il y a cette comparaison entre le porte-monnaie de la ménagère, qui ne peut pas dépenser plus que ce qu’elle a, et le budget de l’Etat. On oublie les cartes de crédit que les établissements financiers et les grands magasins proposent avec insistance à l’emblématique ménagère, dans le cadre d’un système qui pousse les consommateurs à vivre au-dessus de leurs moyens. On oublie surtout de nous dire qu’il n’y a pas de comparaison possible entre le budget de l’Etat et le budget personnel. Une ménagère a intérêt à ne pas s’endetter et, si elle le fait, elle sera légalement obligée de rembourser l’intégralité de sa dette – intérêts et principal. L’Etat a quant à lui une existence sans limites temporelles : il peut emprunter sans cesse pour financer sa dette, il fait rouler sa dette d’année en année, de décennies en décennies et n’en paie que les intérêts.

Puisque l’Etat ne paie que les intérêts de la dette, la relation entre la dette publique et le Produit intérieur brut annuel (PIB) est parfaitement fictive. Personne ne pouvait demander à l’Etat de rembourser avant la fin 2019 les 2 415 milliards qu’il a empruntés. Personne ne lui demandera de rembourser cette somme en 2020. Pour mesurer le poids de la dette publique de notre pays, il faudrait comparer celle-ci à l’ensemble des biens qui entrent dans le patrimoine public – et l’on verrait alors que la dette représente peu de choses…que les jeunes générations n’auront pas à rembourser.

Si l’on fait l’histoire de nos finances publiques, on s’aperçoit que le faible poids de la dette peut être facilement réduit. Comme le budget de l’Etat, la dette publique est une construction. Par exemple, les administrations de sécurité sociale (Asso) ont été intégrées au budget de l’Etat il y a une vingtaine d’années suite à une décision de Bruxelles et les dettes des régimes publics de retraites sont considérées comme des dettes de l’Etat – alors que la cotisation retraite entrait à juste titre dans la catégorie des transferts sociaux.

Il faut surtout souligner que la constitution d’une dette publique relativement importante résulte d’un choix délibéré de certaines autorités politiques et administratives – un choix sur lequel les Français ne se sont jamais prononcés, puisqu’il n’a jamais été mis en débat dans l’espace public démocratique. Le placement des titres de la dette française sur les marchés financiers n’est pas la seule voie possible. Après la Libération, l’Etat avait organisé le circuit du Trésor. Les banques étaient obligées de détenir des planchers de bons du Trésor à des taux qui étaient fixés par le Trésor lui-même. Quand les dépenses de l’Etat – par exemple le versement des traitements des fonctionnaires – se transformaient en dépôts sur les comptes bancaires, le financement de l’Etat était assuré par de la dette à très court terme. Comme l’Etat pouvait par ailleurs recourir aux avances de la Banque de France, il se prêtait à lui-même puisque la Banque centrale était alors nationalisée.

C’est à partir de 1962 que Valéry Giscard d’Estaing et certains hauts fonctionnaires se sont engagés sur la voie d’un financement de la dette publique par les marchés financiers et pour le bénéfice de la caste affairiste qui soutenait cette fraction de la droite. Leurs arguments étaient faibles : il s’agissait de faire comme les Américains, tout en affirmant que le circuit du Trésor, utile à la reconstruction, était désormais dépassé. Après 1981, la gauche ne reviendra pas sur ce choix, bien au contraire. Jacques Delors, Michel Camdessus et Michel Pébereau ont cultivé la thèse d’une dépense publique malsaine et du caractère salutaire de l’équilibre budgétaire qui sera par la suite imposé par Bruxelles.

Il est bien sûr possible de sortir du piège de la dette. Le retour au franc et la dévaluation de la monnaie nationale permettraient de se libérer d’une grande partie de la dette, puisqu’elle serait remboursée en monnaie dévaluée. Le rétablissement du circuit du Trésor, utilisant toutes les ressources d’un système bancaire entièrement nationalisé, permettrait de financer selon leurs besoins les administrations publiques.

Le règlement du faux problème de la dette, c’est une affaire de volonté politique.

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 Références :

Benjamin Lemoine, L’ordre de la dette, Enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité du marché, Editions de La Découverte, 2016. Préface d’André Orléan.

François Bloch-Lainé et Pierre de Vogüé, Le Trésor public et le mouvement général des fonds, PUF, 1960.

Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Le Cerf, 2016.

Article publié sur le site du Collectif national pour la souveraineté et la justice sociale