La mort de Hassan II a provoqué, dans le peuple marocain, une douleur immense et manifeste qui contredit la thèse « politiquement correcte » d’un régime autocratique et répressif par essence. Les caractéristiques de la monarchie royale marocaine sont donc plus complexes qu’on ne le dit. Nous avons tenté de les comprendre, et de faire deviner à nos lecteurs la subtilité des relations qui unissent le roi et les Marocains, sans faire œuvre de propagande : c’est la première fois (en 29 ans) que notre journal consacre une analyse générale à la monarchie alaouite.

Le Maroc, si proche, et tellement exotique ! On ne s’étonne pas que les clichés surabondent tant ils sont faciles à prendre : roi à cheval, burnous immaculé, palais, murailles et minarets… Voilà qui déclenche les associations d’idées : société traditionnelle, pouvoir archaïque, monarque absolu, peuple opprimé, bagnes et prisons, émeutes et séditions. N’oublions pas le passéisme religieux… A quand la modernité qui viendrait bousculer des institutions désuètes et chambouler des rapports sociaux d’un autre âge ?

Cette vision politiquement correcte s’accompagne curieusement, à droite mais aussi à gauche, des éloges murmurés et des silences complices des clients et des hôtes de Sa Majesté. Les agréments de la Mammounia (1) incitent la classe politique et les journalistes français aux balancements circonspects.

Entre les dénonciations implacables et les mollesses corrompues, il est difficile de se faire une opinion. Pour y parvenir, la meilleure méthode est de mettre de côté les clichés (le roi sous son ombrelle, le bagne de Tazmamart) sans nier qu’elles correspondent aussi à un aspect de la réalité marocaine, présente ou ancienne, et d’engager la réflexion à partir de deux observations difficilement contestables :

-Quant au Maghreb, le Maroc est le pays qui a le mieux surmonté les difficultés de la décolonisation, puis les tentations (socialisme marxisant, dictature militaire) et les épreuves (modernisme capitaliste, fanatisme religieux) de la deuxième moitié du XXè siècle. La fragile Tunisie subit un régime policier, et l’Algérie est toujours en proie à la guerre civile. Les Marocains vivent en paix, mangent (à peu près) à leur faim, peuvent exprimer des opinions sans risquer leur vie. Ce qui ne signifie pas qu’ils vivent une idylle sociale, dans une démocratie exemplaire, sous la houlette d’un prince débonnaire…

-Alors que de nombreux journalistes français attendaient l’émeute populaire et la déstabilisation du régime lors de la mort de Hassan II, l’ensemble du peuple marocain a exprimé une douleur aussi vive et manifeste que celle du peuple jordanien lors des funérailles du roi Hussein, et le Maroc, comme la Jordanie ont vécu dans la paix civile le moment de la succession dynastique.

 

Une dimension universelle

 

Bien entendu, il est toujours possible d’interpréter l’émotion populaire selon une vision ethniciste : dès lors qu’il s’agit d’une foule arabo-musulmane, les journalistes occidentaux parlent volontiers d’hystérie. Mais lorsque le roi Baudouin est mort, les Belges – peuple de culture chrétienne à la peau blanchounette – exprimaient leur tristesse de la même manière et avec les mêmes mots que les citoyens marocains et jordaniens. Cela porte à penser que la monarchie royale a une valeur universelle, qui ne doit pas conduire à négliger les singularités nationales.

De fait, aux yeux des Marocainset des observateurs étrangers, la monarchie alaouite comme les monarchies européennes repose sur un principe successoral qui a fondé et qui continue d’assurer l’unité nationale. Son pouvoir symbolique procède à la fois de la sacralité du monarque et de son rôle politique, de la personne royale et de sa fonction institutionnelle. Elle est en mesure d’assurer l’alliance du pouvoir politique et du peuple grâce à l’arbitrage que cette monarchie royale assure, grâce à la continuité qu’elle garantit, grâce à l’identité et à l’indépendance nationale que le souverain incarne : déposé et exilé par la France comme sultan, Mohammed ben Youssef devient la figure suprême de la résistance, et revient dans son pays comme libérateur et roi…

Il faut bien sûr préciser que la fonction religieuse du roi du Maroc est plus importante que celle du souverain britannique, et que la démocratie marocaine est beaucoup plus problématique que celle d’Espagne. Encore faut-il se souvenir que la dynastie alaouite est récente (17è siècle), que le Maroc est une nation (au sens moderne du mot) en cours de constitution et qu’on ne peut demander à un pays (du Maghreb, comme de l’Est européen) de se conformer en quelques décennies à un modèle que les puissances européennes ont mis des siècles à élaborer – etauquel ils ne se conforment pas toujours (2).

Il reste que la dimension universelle de la monarchie marocaine était suffisamment affirmée(en puissance sinon en acte) au début du siècle pour qu’un royaliste catholique comme Lyautey appuie de toute son autorité la dynastie alaouite en la personne de Moulay-Youssef – ce qui permettra à ce sultan, descendant du Prophète, d’être reconnu dans sa pleine légitimité par le peuple marocain (3).

 

L’Ombre de Dieu

 

La monarchie alaoutite est cependant riche de singularités qui incitent à une extrême prudence dans les comparaisons entre le régime politique marocain et les monarchies européennes. Ces singularités procèdent évidemment de la culture arabo-musulmane, mais aussi de traits spécifiquement marocains. Le souverain cumule en effet un nombre impressionnant de fonctions religieuses et politiques que les européens séparent ou distinguent soigneusement : Hassan II, écrivait Bruno Etienne (4), « est sultan, l’autorité qui exerce le pouvoir, malik, le roi qui possède et exerce le contrôle,  ‘Amir al-mu’minin, le prince des croyants, ‘Amir al-muslimin, le prince des musulmans, et Imam, celui qui est chargé de la guidance de la communauté. On pourrait ajouter qu’il est aussi un calife de fait, bien que l’institution du califat ait été supprimée par Ataturk » puisqu’il préside le Comité al-Qods et l’Organisation de la Conférence islamique. Le roi est également chérif (noble) puisqu’il est descendant du Prophète. Le roi du Maroc est donc roi par la grâce divine (la théologie de l’origine et du fondement ultime du pouvoir est identique dans les religions juive, chrétienne et musulmane), il est « l’Ombre de Dieu » comme le roi de l’ancienne France était (moins modestement) Son « lieutenant », et il y a réunion de la légitimité religieuse et de la légitimité politique en une seule et même personne.

Absolutisme, donc ? Non. Le Maroc bénéficie d’une constitution écrite (révisée en 1992), qui organise les relations entre un exécutif fort, un Parlement élu ; des partis existent, l’opposition peut s’exprimer, les dernières élections (novembre 1997) ont été marquées par l’élection d’islamistes modérés et prolongées par la désignation, à l’initiative du roi Hassan II, d’un Premier ministre socialiste (février 1998). On peut donc soutenir que, comme en Europe, la monarchie royale est l’agent décisif du passage de l’autoritarisme à la démocratie, le vecteur d’évolutions paisibles. On remarquera d’ailleurs que les opposants politiques les plus déterminés ne réclament pas l’abolition de la monarchie, mais une accélération des réformes.

Ce pouvoir médiateur du roi est renforcé par le fait qu’il est l’arbitre suprême de ce système invisible mais puissant, laïc et pourtant traditionnel, qu’on appelle le Makhzen. L’explicitation de ce terme (qui a donné en français notre magasin) est difficile : le Dar-al-Makhzen, c’est la Maison royale, mais c’est plus que la Cour et autre chose qu’un clientélisme  : le Makhzen, c’est le pouvoir administrant les richesses matérielles (centres de production, commerce, douanes…) et assurant la régulation des diverses expressions de la violence politique, de la dissidence tribale, de la subversion religieuse, de la révolte sociale (5). Les relations entre l’Etat et la société marocaine, entre le pouvoir et ses opposants, ne sont pas intelligibles si l’on ignore les arcanes de ce système patrimonial qui existait au 18è siècle, que le Protectorat n’a pas aboli et qui s’est développé après l’indépendance, en même temps que les structures politico-administratives modernes.

 

Evolutions

 

La complexité des institutions symboliques et des agencements structurels répond à la complexité anthropologique et sociologique du pays (pensons aux fortes différences entre Arabes et Berbères, entre citadins et membres des tribus, entre Riffains et Sahariens, au rôle des émigrés…), tisse des relations diverses et subtiles entre le pouvoir et la population (amour du roi, respect du Commandeur desCroyants, vote démocratique, cérémonies d’allégeance – ba’ya – , relations administratives, clientélisme banal) qui créent une étonnante dialectique entre traditions et modernité.

Quels que soient les jugements de valeur que l’on porte sur ce mode d’exercice du pouvoir (6), il est certain que la monarchie marocaine n’empêche pas les évolutions politiques et les transformations économiques. Au contraire, le règne d’Hassan II a été marqué par d’importants progrès démocratiques (création d’un Conseil consultatif des droits de l’homme par le dahir du 1er décembre 1990, d’un Conseil constitutionnel par une loi organique de 1994), par des réformes juridiques majeures (Code de commerce, Code du Travail, création d’une juridiction administrative) et par un développement économique soutenu (les progrès de l’électrification sont spectaculaires) – qui ne doivent pas faire oublier la pauvreté et le chômage qui frappent une grande partie de la population.

Tous ces points font l’objet de débats, mais il serait absurde de plaquer sur les réalités marocaines le cliché d’un vieux roi archaïque et conservateur auquel succéderait un jeune prince sympathique et novateur. Il est plus judicieuxd’envisager une continuité dynamique, permettant le développement économique et social, dans le souci des droits de l’homme et dans le cadre d’un Etat de droit – selon les valeurs religieuses auxquelles la monarchie et le peuple marocains font référence. Tel a été le sens de l’allocution prononcée par Mohammed VI, au terme des quarante jours de deuil, le 2 septembre dernier : le nouveau souverain souhaite manifestement, comme Mohammed V et Hassan II, concilier la fidélité aux principes fondamentaux de la nation et de sa dynastie et les progrès que le peuple espère.

 

Avec Yvan AUMONT

 

(1) Superbe palace, situé à Marrackech.

(2) Point de relativisme dans cette remarque : un Etat qui se constitue et s’affirme doit être jugé sur son orientation.

(3) Pour plus de précisions, cf.André Le Révérend, Lyautey, Fayard, 1983.

(4) Cf. l’article de Bruno Etienne : « les Arcanes du sultanat » dans Maroc, Les signes de l’invisible, Revue Autrement, Série Monde H.S. n° 48, septembre 1990.

(5) Cf sur ces différents points l’ouvrage de Mohamed Tozy, Monarchie et islam politique au Maroc, Presses de Sciences Po, 1999.

(6) A condition qu’on ne prête pas une oreille complaisante aux rumeurs et aux fausses nouvelles. Cf sur ce point la réplique du quotidien marocain Libération (31 août et 3 septembre 1999) aux allégations diffusées par le correspondant de l’Agence France Presse à Rabat.

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Article publié dans le numéro 733 de « Royaliste » – 1999