On dit que seul l’inattendu arrive, mais même les événements prévisibles finissent par survenir. Ainsi le risque majeur d’un effondrement des marchés boursiers qui avait été souligné ici même, et précisément décrit par d’autres confrères. Mais les experts, forts de leur savoir et de leurs convictions, méprisent les fantasmes des journalistes et leur goût de la dramatisation. Qui osait évoquer les jours noirs de 1929 était immanquablement accusé de naïveté ou de bêtise. Qui tentait de dénoncer l’idéologie du marché était rejeté dans les enfers de l’archaïsme. Pourtant la catastrophe s’est produite et les mêmes experts, imperturbables, évoquent la « purge » nécessaire, la « pédagogie » utile que représenterait la baisse, à la fois logique et folle, du cours des actions. Les innombrables victimes du krach apprécieront cette leçon hautaine …

MOLIÈRE

Comme les experts des compagnies d’assurance, ceux de l’économie et des finances constatent des dégâts qu’ils ne savent ni prévenir ni réparer. Dans « Le Monde » (1), Paul Fabra rappelle que spécialistes et responsables de l’économie avaient persuadé l’opinion publique de l’impossibilité du chômage et du caractère inéluctable de l’inflation, tandis que les étudiants des années soixante apprenaient respectueusement que le risque d’une crise mondiale était écarté à jamais, et que le Marché commun interdisait toute dévaluation. En politique économique, nous en sommes encore aux médecins de Molière, suffisants et diserts, mais d’autant plus nuls qu’ils sont séparés des milieux de la réflexion. A ce qui s’élabore à l’Université et dans les centres de recherches, ils préfèrent en général les élucubrations des cénacles américains et les fantaisies consacrées par la gloire médiatique.

Ces ignorances, ces inconséquences, ces illusions largement répandues ne doivent pas être oubliées dans la nouvelle crise qui nous frappe. Cela ne signifie pas qu’il faille négliger les causes, tant structurelles qu’immédiates, de la panique boursière. L’ampleur du déficit commercial américain, la flambée des taux d’intérêt, le risque d’une baisse du dollar, la frénésie de spéculation, ont été, à juste titre, mis en évidence. On ne saurait cependant s’en tenir à ces explications techniques, ni croire que l’on compensera les effets désastreux d’un système globalement pervers par des arrangements entre ministres des finances et des aménagements dictés par les circonstances.

Ce qui est en cause, c’est l’idéologie soi-disant libérale, c’est la religion d’un marché utopique dont Ronald Reagan est l’illustration dérisoire. A l’échec du président américain, quant aux déficits commercial et budgétaire, quant à la santé économique et financière de son pays, correspond la faillite des politiques qui se sont inspirées de son exemple. Pauvre Jacques Chirac, hâtivement converti à un « libéralisme » si contraire à sa propre tradition et à son expérience !

Ce qui est en cause, c’est ce qu’il faut bien appeler l’impérialisme américain, au risque de passer pour un esprit grossier, rétrograde et marxisant. Qu’importe. Le général de Gaulle avait raison lorsqu’il rejetait l’emprise militaire des Etats-Unis sur la France, et dénonçait les conséquences néfastes de leur domination économique et financière, leur prétention à gouverner les affaires du monde en utilisant le faux semblant d’une solidarité atlantique toujours conçue et mise en pratique selon leurs intérêts exclusifs.

Ce qui est en cause, c’est le capitalisme financier, le profit recherché pour lui-même, qui s’est développé au détriment des nécessités économiques comme nous l’avons expliqué cent fois, malgré la mode qui s’est répandue à droite comme à gauche. Le monde transformé en casino électronique, l’enrichissement sans cause, la spéculation éhontée, ont été célébrés comme la plus pure expression de la modernité. Dérégulation, déréglementation, privatisations, « capitalisme populaire » : il fallait que l’argent circule et se multiplie. Le résultat, prévisible mais encore incalculable, est sous nos yeux : des établissements financiers et des entreprises durement touchés, et combien de petits actionnaires, victimes habituelles des soubresauts boursiers, déçus et parfois dépouillés ?

DISCRÉDIT

Que vont-ils faire, ceux qui nous gouvernent ? Même si la tempête est venue des Etats-Unis, ils portent, dans ce qui arrive, une écrasante responsabilité. Ni Antoine Pinay, invoqué comme une divinité tutélaire, ni le rôle modérateur des banques, ni les bricolages techniques, ne parviendront à sortir notre économie des nombreuses crises qui la perturbent.

Oh ! certes, un gouvernement de gauche n’aurait sans doute pas mieux fait face à une telle tourmente. Mais l’équipe actuelle se retrouve aujourd’hui sans le moindre projet puisque les privatisations constituaient le seul succès dont ils pouvaient se targuer. Mais l’équipe actuelle est politiquement affaiblie et moralement discréditée. A l’échec de ses réformes de société (de l’enseignement supérieur à la télévision en passant par le code de la nationalité), à ses faiblesses et à sa peur face aux provocations et au chantage de l’extrême-droite, s’ajoutent les scandales qui menacent MM. Pasqua, Chalandon et la CNCL. Trafics d’influence, forfaiture, spéculations illégales, les bruits qui courent ces temps-ci ne sont pas fait pour inspirer la confiance …

Ces fragilités, intellectuelles et structurelles, politiques et financières, font craindre le pire même s’il faut se garder d’appliquer mécaniquement la sinistre logique des années trente. Il reste, pour nous en préserver, des institutions solides et un président paisible et déterminé. Souhaitons qu’il demeure, en 1988, là où il est.

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(1)    21 octobre 1987

Editorial du numéro 479 de « Royaliste » – 29 octobre 1987