Tout au long de sa vie, l’incorruptible héros des Deux Mondes voulut instituer la liberté par la révolution et le gouvernement modéré de celle-ci. Tâche difficile mais point impossible, qui est l’ambition justifiée du libéralisme politique français.

La figure glorieuse de La Fayette a effacé son projet politique, que Jean-Pierre Bois explicite avec bonheur dans sa biographie (1) de ce petit noble auvergnat devenu populaire à 21 ans et qui le resta jusqu’à la fin de sa vie, par delà les haines et le mépris dont il fut non moins constamment accablé. Aujourd’hui encore, beaucoup ont tendance à le voir comme un « blondinet immature » vite dépassé par les évènements faute de voir plus loin que le bout de son nez. Comme si tous les acteurs de la Révolution française n’avaient pas été débordés, comme si l’échec tragique de Danton et de Robespierre renvoyait au néant l’intelligence politique du brave général…

L’intelligence de La Fayette n’est pas celle du théoricien mais de l’homme d’action qui se fixe un principe : tout jeune, le capitaine du Noailles-Dragons veut servir la cause de la liberté. Et ce service est immédiatement compris selon le souci politique : la liberté est un principe qui doit s’instituer. La guerre menée dans les rangs des Insurgents n’a pas d’autre objectif, même si La Fayette comme tant d’autres jeunes gens travaille à sa propre gloire. C’est cette même ambition libératrice et authentiquement libérale qui fait du jeune général, salué par Voltaire comme « héros du Nouveau Monde » et futur libérateur de l’Ancien, l’une des principales figures du parti « patriote » qui se forme à la veille de la Révolution. Dès 1788, son programme est fixé : une Déclaration des droits et une Constitution établissant la liberté mais « dans le calme ». La Révolution française sera un prodigieux tourbillon mais La Fayette s’efforcera toujours de faire admettre le principe de modération qui vient de l’Ancien régime. C’est beaucoup moins fascinant que la radicalité du jacobinisme mais c’est paradoxalement ce modérantisme qui permettait d’accomplir la promesse révolutionnaire de liberté et d’égalité.

Républicain par amour de l’Amérique des Insurgents, le commandant général de la Garde nationale comprend qu’il faut défendre la monarchie dès lors qu’elle devient constitutionnelle et libérale. Telle est la ligne qu’il défend jusqu’à la chute de la monarchie. Elle lui vaudra les attaques haineuses de Marat, puis celles de Robespierre lorsque le général veut rétablir en juin 1792 le cours paisible de la Révolution dans la fidélité à la nation, à la loi et au roi. Traité de coquin et d’imbécile, il est dénoncé comme traître lorsqu’il se résigne à quitter le territoire français pour échapper à l’arrestation et à la guillotine. La Fayette ne veut pas rejoindre les émigrés mais s’établir en Amérique avec sa famille. Sa famille sera persécutée et lui-même sera jeté en prison et soumis par les Autrichiens à des conditions de détention parfaitement ignobles, que sa femme, l’admirable Adrienne, et ses filles viendront partager.

Enfin libéré, La Fayette peut revenir en France avec sa famille et arrive à Paris le 30 octobre 1799, neuf jour avant le coup d’Etat de Brumaire. Comme tant d’autres, il aurait pu se rallier à Bonaparte et se couvrir de gloire dans les armées de l’Empereur. Mais le général est à tous égard un incorruptible et il se retire chez lui, à La Grange, pour se consacrer à l’agriculture. En 1814, il voit en Louis XVIII le restaurateur de l’Ancien régime et lui préfère déjà le duc d’Orléans, « seul Bourbon compatible avec une constitution libre ». Horrifié par la Terreur blanche après les Cent-Jours, il croit pouvoir prendre une retraite définitive mais la victoire des libéraux aux élections de 1816 le pousse à se présenter à celles de 1818. Elu dans la Sarthe, il vient siéger à gauche et mène une double vie de député et d’affilié à la charbonnerie. Au retour de son dernier voyage aux Etats-Unis, La Fayette reprend ses activités d’opposant. Agé, marqué par les épreuves et le chagrin – il a perdu Adrienne, malade depuis la prison autrichienne – le général, copieusement insulté par les réactionnaires, n’a jamais été aussi populaire. Le 29 juillet 1830, il est désigné comme commandant de la garde nationale et se trouve investi, selon les mots d’Odilon Barrot, d’une « véritable dictature morale et politique ». Trop légaliste pour prolonger cette dictature, il pourrait installer une république selon le modèle américain qu’il admire et dont il serait le premier président. Il choisit d’accueillir Louis-Philippe à l’Hôtel-de-Ville, lui remet le drapeau tricolore et l’embrasse. « Le baiser républicain de La Fayette fit un roi » écrit Chateaubriand qui y voit le « singulier résultat » de toute une vie. Le choix est au contraire raisonné, comme le confie La Fayette le 12 août : « Notre parti républicain, maître du terrain, pouvait faire prévaloir ses opinions. Nous avons pensé qu’il valait mieux réunir tous les Français sous le régime d’un trône constitutionnel, mais bien libre et populaire. Le choix du prince était indiqué par les circonstances diverses ; il n’aurait pas eu ma voix si j’avais douté de son honnêteté et de son patriotisme ». A nouveau dans l’opposition parlementaire, le général consacre ses dernières forces aux révolutions libérales qui ont éclaté en Europe, en pleine fidélité avec lui-même.

« Aucune souillure n’est attachée à sa vie », écrit Chateaubriand qui le regardait de haut. Ce n’est pas assez dire. La Fayette est de ceux qui ont compris, dès 1789, que la République – l’idéal de liberté et d’égalité – doit être incarnée pour s’établir et que toute révolution doit modérer sa dynamique par un système de médiations politiques aussi équilibré que possible. Il faudra attendre plus d’un siècle pour qu’un autre général reprenne et concrétise ce projet.

SIGNATURE

(1)    Jean-Pierre Bois, La Fayette, Perrin, 2015.