Comme François Fillon naguère, Jean Castex se proclame “gaulliste social”. Collée sur la marchandise libérale-européiste, l’étiquette est censée séduire les défenseurs d’une politique de souveraineté. Etienne Campion a pulvérisé cette propagande infantile et je me serais contenté de renvoyer à son article (1) si Romaric Godin n’était pas entré dans la querelle sémantique.

Le collaborateur de “Médiapart” dénonce lui aussi l’opération de communication du nouveau Premier ministre mais il en profite pour régler le compte du gaullisme – plus précisément de la politique économique et sociale menée sous l’égide du général de Gaulle (2). Selon Romaric Godin, le “gaullisme social” serait d’autant plus illusoire que le gaullisme, en tant que tel, apparaîtrait comme “un mouvement de résistance conservatrice au cadre keynésien-fordiste des années 1960”. Voilà qui mérite un examen d’autant plus sérieux que Romaric Godin revient sur les débuts de la Ve République pour s’en prendre à ceux qui, aujourd’hui, proposent de s’inspirer de l’héritage gaullien pour sortir du néolibéralisme.

L’attaque se développe sur deux axes principaux. Le premier vise à retirer de l’héritage gaullien tout ce qui a été fait sous la IVème République – la Sécurité sociale, la planification, le salaire minimum – et de nier l’originalité de la politique économique et sociale de la France, guère différente de celle des autres “États capitalistes” de l’époque. Les “adorateurs modernes du gaullisme social” se berceraient donc d’une double illusion – sur la géniale originalité du gaullisme, sur une voie uniquement française.

Le problème, c’est que Romaric Godin fabrique une mythologie “gaulliste sociale” qu’il peut brocarder sans peine, de même qu’on avait naguère attribué aux gaullistes le mythe des “quarante millions de Résistants” pour démythifier tout à loisir. S’il faut rappeler que le plan français de Sécurité sociale prend naissance dès 1942 à Londres et fait l’objet de l’ordonnance du 4 octobre 1945, adoptée par le Gouvernement provisoire de la République française (3), nul ne songe à retirer à Jean Monnet son rôle dans la conception de notre premier plan quinquennal, ou à nier les progrès sociaux sous la IVe République. De même, les prétendus adorateurs du gaullisme social n’oublient pas que la France s’inscrit dans le mouvement général de l’après-guerre, qui est marqué par la Déclaration de Philadelphie, par la Charte de La Havane et par des politiques dirigistes servies, en France, par une solide organisation administrative. Mais, sous la plume de Romaric Godin, les résultats positifs obtenus entre 1946 et 1958 sont ensuite largement effacés par la gestion conservatrice du “pouvoir gaulliste”.

Le deuxième axe de l’attaque exploite le “plan Rueff” de 1958, qui soulignerait l’orientation néolibérale d’un gaullisme acquis aux idées de Jacques Rueff, avocat inlassable, depuis les années vingt, des économies budgétaires et des augmentations d’impôts. Désigné par Antoine Pinay, alors ministre des Finances, pour réfléchir à des mesures d’assainissement financier, Jacques Rueff est effectivement l’auteur d’un plan accepté le 27 décembre 1958 par le général de Gaulle, chef du dernier gouvernement de la IVe République (4). Ce plan d’inspiration libérale s’inscrit dans la politique dirigiste d’un Etat qui dispose de la monnaie nationale. Romaric Godin écrit que le plan Rueff annonce les propositions d’Alain Minc et de Jacques Attali mais il oublie de signaler que toutes les propositions du comité Rueff ne furent pas retenues et que la suppression de certaines indexations – mais pas celle du Smig – et de certaines subventions fut suivie d’une forte dévaluation (17,50%), d’une augmentation de l’impôt sur les sociétés (de 45,6% à 50%) et de la taxe professionnelle (de 19,80% à 22%), d’une augmentation de 4 % des traitements dans la fonction publique et des salaires du secteur nationalisé, et d’une hausse de 4,5% du Salaire minimum. Je ne me souviens pas avoir entendu MM. Minc et Attali réclamer une dévaluation de combat aux intentions ouvertement protectionnistes et des hausses substantielles de traitements et de salaires…

On peut certes déplorer les compromis passés avec les néolibéraux, d’Antoine Pinay à Valéry Giscard d’Estaing, mais, dans la République gaullienne, le gouvernement et l’administration disposent de la souveraineté monétaire, du contrôle des changes, de la souple planification d’une économie nationale fortement protégée et dynamisée par un vaste secteur public et nationalisé, des moyens offerts par la politique du crédit et par le circuit du Trésor. Romaric Godin fait preuve d’un sacré parti-pris lorsqu’il discerne dans la politique économique et sociale de la République gaullienne une “logique” par laquelle “le mouvement gaulliste s’est mué dans les années 1980 en mouvement d’inspiration thatchérienne qui a durablement marqué la droite française”. Comme si la trahison du gaullisme par Jacques Chirac était inscrite dans le gaullisme… Romaric Godin reprend la très vieille démonstration selon laquelle le général de Gaulle, étant un homme de droite, ne peut que mal faire ou laisser faire les forces du mal. Nous voici revenus au temps de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste…

Comme leur disciple de “Médiapart”, les ténors de la FGDS ne voulaient pas reconnaître la cohérence de la politique gaullienne, qui transcendait les résistances et les médiocrités du parti gaulliste. La cohérence qui existait entre les institutions politiques, l’Etat social, la Constitution administrative, la politique économique et la politique extérieure de la France forment un modèle de gouvernement qui est le produit de notre histoire et qui répond aux nécessités de notre temps. Quant à l’idée gaullienne de participation, Romaric Godin la traitera avec moins de condescendance quand il lira la communication faite par Alain Supiot sur la Constitution sociale de la Ve République, lors du colloque sur le soixantième anniversaire de notre Constitution (5).

A ces remarques générales, j’ajoute un témoignage personnel. Elève à l’Institut d’Etudes politiques pendant les plus belles années de la République gaullienne et inscrit dans la section Service public qui préparait à l’ENA, j’ai reçu une formation sur l’histoire économique, la politique économique, les finances publiques, la planification… d’inspiration keynésienne et il paraissait alors acquis qu’on ne reprendrait jamais les prescriptions d’un libéralisme économique qui avait provoqué la crise de 1929. La lecture des cours polycopiés de l’époque permettrait à Romaric Godin de mieux connaître l’idéologie des milieux dirigeants et les principes qui présidaient alors à la formation des élites de la nation.

Dernier point, non le moindre. Romaric Godin reprend la dénonciation d’un “pouvoir gaulliste” omnipotent, organisé autour du “pouvoir personnel” du général de Gaulle. C’est confondre les époques et faire comme si la République gaullienne, démocratique et parlementaire, était de même nature que le système monolithique créé par le quinquennat, dans lequel il n’y a plus de séparation des pouvoirs. Or de Gaulle n’est pas l’ancêtre de Nicolas Sarkozy et d’Emmanuel Macron, pour ne rien dire de François Hollande. L’autorité gaullienne est très forte, décisive dans les domaines essentiels de la politique nationale mais le Premier ministre gouvernait effectivement et le choix des ministres se faisait en fonction des rapports de force politiques, tels qu’ils résultaient des élections. Emmanuel Macron fabrique La République en marche alors que de Gaulle ne crée pas le fait majoritaire. Le Général gouverne avec les socialistes, les démocrates-chrétiens et les communistes à la Libération parce que les trois principales forces politiques veulent participer à la reconstruction et le premier président de la Ve République nomme Valéry Giscard d’Estaing aux Finances parce que les rapports de force ont changé dans le pays. A cet égard, les gaullistes de gauche ne méritent pas les lignes dédaigneuses que Romaric Godin leur consacre. De Gaulle encourageait les gaullistes regroupés dans “Notre République” mais ils n’ont jamais pu créer un grand parti et le Général ne pouvait manquer d’en tenir compte. N’oublions pas que les gaullistes de gauche sont restés fidèles à leurs convictions, ce qui ne fut pas le cas de la Gauche pure et dure dont Romaric Godin cultive l’étrange nostalgie.

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(1) https://www.marianne.net/debattons/billets/jean-castex-gaulliste-social-et-pourquoi-pasl-abbe-pierre-banquier-d-affaires

(2) “Mediapart” du 9 juillet 2020 : Romaric Godin : Comment peut-on être “gaulliste social” ?

(3) Cf : http://www.bertrand-renouvin.fr/aux-origines-de-la-securite-sociale-chronique-155/

(4) Sur les vifs débats autour de ce plan, cf. Georgette Elgey, De Gaulle à Matignon, La République des Tourmentes, Pluriel, 2020.

(5) Cf. mon compte-rendu : http://www.bertrand-renouvin.fr/les-soixante-ans-de-la-cinquieme/