La résistance au Goulag aseptisé de l’american way of life se fera sans et contre MM. Giscard, Chirac et Mitterrand.

La France a changé… En bien ? Sans doute faut-il reconnaître les aspects positifs du développement économique, auxquels nous devenons insensibles tant nous y sommes habitués : par rapport à l’avant-guerre, les acquis ne sont pas négligeables : la voiture, les « weekends », les grandes vacances, les logements confortables font désormais partie de notre existence assurément préférable, malgré la crise actuelle, à celle des Français de 1930.

Sans doute, tout n’est pas rose. Les fruits de l’expansion sont très mal répartis entre tous : presque la moitié des Français ne part pas en vacances et, dans les grandes villes, beaucoup de logements ne disposent pas du confort minimum. Sans parler du chômage et de l’inflation… Mais, une fois refermée la parenthèse giscardienne, l’expansion ne reprendra-t-elle pas ? Et ne peut-on raisonnablement espérer, avec un peu de patience et quelques grèves bien menées, réduire la pauvreté et améliorer encore la vie de tous les Français ? C’est du moins ce que promet la gauche, brandissant son programme, ses recettes et ses « réformes de structure ».

Faut-il se laisser séduire par ces belles promesses, et se contenter d’attendre tranquillement un peu plus des hommes qui nous gouvernent ? Rien ne dit, d’abord, que la gauche sera capable de réduire l’inflation et le chômage, et de rétablir dans notre pays une justice élémentaire : il n’est que de regarder M. Deferre pour savoir qu’on ne touchera pas à certains intérêts, à certaines richesses, à certains privilèges. Mais surtout, le « programme commun » de la gauche laisse de côté l’essentiel. Car notre société ne change pas seulement en bien : progressivement, insidieusement, elle risque de devenir un jour totalitaire.

Regardons ce que nous sommes devenus : en majorité des salariés, pour un cinquième des cadres. Nous vivons dans des villes qui se ressemblent, nous travaillons dans des bureaux identiques, nous regardons les mêmes programmes de télévision, nous aspirons tous à la maison de campagne, et à la possession de ce que nous vantent les publicités des magazines : chaînes haute-fidélité, vacances de luxe, automobiles racées.

VERS UN PEUPLE D’ASSISTÉS ?

Bien sûr, il y a encore une France paysanne et une France ouvrière. Mais peu à peu, ruraux et ouvriers de la grande industrie perdent leurs traditions, leurs manières propres de penser et d’être. Malgré les discours marxistes et réactionnaires qui décrivent encore le prolétariat ou la France agricole comme si nous étions au XIXe siècle, nous savons bien que les différences s’estompent, que nous nous rapprochons dans nos désirs, dans notre façon de consommer et de travailler, dans nos mœurs et jusque dans nos idées profondes. Avec, pour coiffer le tout, un énorme appareil d’État qui dirige tout, qui intervient partout grâce à ses technocrates, grâce à ses bureaux, à ses subventions, à ses allocations qui font de nous de perpétuels débiteurs, d’éternels assistés.

Certains appellent cela le « progrès », ou la « démocratisation ». Nous savons pourtant que cette société centralisée, et exclusivement vouée à la production et à la consommation de biens matériels, menace notre liberté : telle est l’angoisse moderne, qui s’est exprimée à travers la révolte de Mai 1968, à travers la contestation gauchistes des années 1969-1973 puis dans le mouvement écologique. Protestations convergentes, contre l’asservissement aux rythmes et à l’idéologie productivistes, contre l’univers bureaucratique et l’enfer urbain, pour la reconquête des pouvoirs, le droit à la différence, la préservation d’un cadre de vie sans lequel rien n’aurait plus de saveur et de douceur.

LE MONDE DE SHERATON ET DE COCA COLA

Ainsi va la France qui risque bientôt de ne plus être elle-même. Car, sans que nous y prenions bien garde, notre pays se dilue, se dissout peu à peu dans ce qu’on appelle le « monde industrialisé ». C’est l’invasion douce de l’american way of life qui fait que nous vivons et pensons de plus en plus selon les modèles d’outre-Atlantique. C’est la loi dure de l’impérialisme, qui nous impose ses méthodes, ses circuits et ses produits industriels en attendant que l’Amérique nous impose ses méthodes, ses circuits et ses produits agricoles. C’est le monde de Sheraton, de Ford, et de Coca Cola. C’est celui du Pentagone et de la CIA. C’est tout ce à quoi Giscard consent, et dont il n’est pas dit que Mitterrand nous protège.

Bien sûr, l’invasion américaine n’a pas la brutalité des agressions militaires que nous avons connues. Bien sûr, il est plus agréable de consommer les produits des multinationales que de crever de faim. Bien sûr, Giscard peut se féliciter d’appartenir au « club des riches » au lieu de croupir dans le tiers-monde. Mais au bout du compte, il y a malgré tout l’asservissement. Politique, militaire, industriel, agricole, culturel. Asservissement à un système complexe de banques, et de sociétés multinationales manipulé par un petit groupe de financiers, de cadres supérieurs et de technocrates. Partout les mêmes, qu’ils vivent à Paris, à New York ou à Bonn. Savent-ils d’ailleurs ce qu’ils font, et pourquoi ils le font ? L’argent circule, les entreprises s’achètent et se vendent avec leur cargaison humaine, les bureaux brassent du papier, la machine tourne. Mais pourquoi et dans quel but ? Ça fonctionne et c’est tout. Mais peu à peu ce système commande notre travail, nos façons de parler et de penser, notre vie tout entière. C’est cela le totalitarisme moderne, dont Hitler et Staline ont été de grossières ébauches.

Dès lors, la lutte entre Giscard, Chirac et Mitterrand paraît dérisoire : de droite ou de gauche, ils consentent tous au monde qui est en train de naître. C’est dire que la résistance au totalitarisme se fera sans eux, et au besoin contre eux, puisque, obsédés par la conquête du pouvoir, animés de leur seule volonté de puissance, ils n’ont pas compris l’importance de l’enjeu.

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Article publié dans le numéro 252 de « Royaliste » – 1er juillet 1977