Sous le titre « L’histoire s’emballe, la France attend », Jean-Marie Colombani a publié dans « Le Monde » du 28 février, un article qui pourrait, dans les mois qui viennent, servir de thème de méditation à l’ensemble des milieux dirigeants.

L’analyse de notre confrère est à ce point familière aux lecteurs de « Royaliste » que je peux la résumer en quelques lignes, pour donner toute sa place à la critique et à quelques prolongements. Dans l’Europe en révolution, écrit Colombani, la France demeure « désespérément frileuse, contemplative et narcissique » : nullité du débat politique, flou du projet gouvernemental malgré la bonne volonté qui inspire l’ouverture des « chantiers » de Michel Rocard, aggravation des inégalités sociales et désespérance muette qui peuvent provoquer de graves conflits voire une explosion générale, crise d’identité qui favorise le développement du Front national – « porteur de la seule idéologie qui avance ».

RÉSERVES

En accord avec ce sombre bilan, je veux cependant souligner une ambiguïté et une injustice qui risquent de fausser la perspective. L’ambiguïté tient au titre de l’article, et se renforce à la lecture de son contenu : dire que « la France attend » laisse supposer une atonie générale alors que notre pays est particulièrement présent et actif sur la scène internationale. Il suffit d’évoquer les voyages du président de la République en Europe du centre et de l’Est à l’automne 1988, sa présidence dynamique de la Communauté européenne et les résultats positifs du sommet qui l’a conclue, les multiples initiatives diplomatiques qui visent à l’établissement d’un nouvel équilibre européen, le souci constant du Tiers monde dont témoigne notamment le récent voyage présidentiel au Pakistan et au Bengladesh pour constater que la France a une politique extérieure cohérente et déterminée, qui importe autant pour son propre destin que pour celui des nations avec lesquelles elle coopère.

Si le reproche d’attentisme doit être rejeté, quant à l’action du chef de l’Etat et des ministres directement concernés, il peut être à bon droit adressé à trop de responsables politiques et économiques. Les premiers sont obsédés par leurs guerres picrocholines, les seconds, qui bavardent à n’en plus finir sur les vertus de l’entrepreneur dynamique, hésitent depuis des mois à prendre des risques industriels et commerciaux, tout en spéculant à tout va sur les marchés financiers. Qu’il s’agisse de la présence de la France à l’extérieur, ou de son propre développement, nous paierons cher cette absence de relais à l’action du pouvoir politique si rien ne change dans les mois qui viennent. Mais ne confondons pas la France, dans le projet que son Président accomplit, et ceux qui prétendent représenter son élite.

RENAISSANCE

Venons-en à l’injustice commise par Jean-Marie Colombani. Elle touche les intellectuels de nos pays qui, selon lui, « ne sont pas dans une phase exagérément imaginative » et qui « semblent se contenter d’une activité de commis voyageur des valeurs de 1789 ». C’est tenir pour négligeable l’ampleur et la diversté de notre recherche historique – qu’il s’agisse de la Révolution, de la monarchie ou de la période contemporaine – et qui est d’une importance capitale pour la réflexion sur notre identité. C’est méconnaître la renaissance de la philosophie et de l’histoire du droit, à laquelle nous devons le retour au souci de l’Etat de droit et aux exigences qui s’y rattachent. C’est oublier nos philosophes et nos théologiens – qui ne cessent d’inspirer le débat sur l’éthique. C’est paraître ignorer d’excellents anthropologues et sociologues, qui pourtant écrivent dans « Le Monde ». Et si la pensée économique reste à la traîne, elle devrait bientôt bénéficier du travail critique opéré sur ses fondements, qui permettra qu’elle se renouvelle.

Dans cette période authentiquement créatrice, le développement du dialogue entre les intellectuels européens désormais libérés de la vieille dogmatique marxiste devrait provoquer un mouvement analogue, par son ampleur, à celui du siècle des Lumières. C’est dire que les conditions d’un nouveau projet sont aujourd’hui réunies, pour notre pays et pour l’Europe qui se cherche. Encore faudrait-il, pour qu’il ait chance de se concrétiser, que se comble le fossé qui s’est creusé entre les intellectuels et la classe politique, toutes tendances confondues. Encore faudrait-il que l’Etat, tel qu’il s’exprime et se comporte à travers certains fonctionnaires et certains politiques, cesse de mépriser les intellectuels, de tenir pour négligeables les résultats de leurs recherches, et de les décourager.

Celui qui saura relier la réflexion fondamentale et les aspirations des Français, mettre en forme les projets latents, montrer que les révolutions de l’Europe peuvent être, ici même, une aventure collective, faire prévaloir les exigences de justice et de liberté sur les prudences gestionnaires, sera en mesure de remettre l’histoire de France en mouvement. Tâche de médiation et d’impulsion, que nos institutions permettent, que la confiance des Français envers leur Président autorise, et que la situation économique favorise comme le dit très justement Jean-Marie Colombani. Il est vrai que le président de la République, inquiet de l’aggravation des inégalités, a choisi d’attendre encore avant d’agir de façon décisive sur le plan intérieur sans doute parce qu’il estime dangereux « de parler et d’agir sans avoir prise sur l’événement ».

L’événement ne peut plus être un accord ou un désaccord de congrès, une combinaison à visée électorale ou une humeur de telle ou telle fraction d’une classe politique exténuée, mais une émotion populaire, une protestation exemplaire, une révolte qui ferait enfin ressentir la nécessité d’un changement profond. Il peut aussi y avoir un événement provoqué – une révolution « par le haut » comme dans certains pays de l’Est qui répondrait à l’aspiration collective, qui associerait les forces neuves que le Président évoque discrètement de temps à autre et qui permettrait le rassemblement de citoyens aujourd’hui déconcertés. Peut-être sommes-nous, presque tous, moins attentistes qu’attentifs à l’histoire qui se fait, guettant impatiemment le signe ou le moment qui nous permettra d’y participer…

***

Editorial du numéro 533 de « Royaliste » – 19 mars 1990