Au fil de la polémique déclenchée par Marine Le Pen affirmant que « la France n’est pas responsable du Vel’d’Hiv » (cf. ma précédence chronique), l’autorité des historiens a été invoquée et plusieurs d’entre eux se sont exprimés dans les médias pour récuser les propos de la candidate frontiste. Je reprends ici l’argumentation de Raphaël Spina et d’Henry Rousso, qui passent sous silence le travail accompli par René Cassin auprès du général de Gaulle pour établir sur les parties libérées du territoire national la continuité de l’Etat et pour y préserver les institutions de la République dans l’attente d’un retour à leur fonctionnement régulier. A Londres, à Brazzaville, à Alger, la légalité républicaine s’inscrivait dans l’affirmation d’une légitimité fondée sur la réaffirmation de la souveraineté de la nation française face à une autorité de fait qui y avait renoncé.

Spécialiste de l’histoire de la Collaboration, Raphaël Spina affirme que « si par la France, on entend, comme le plus souvent, l’Etat en charge de la France, alors il n’y a aucun doute possible, sa culpabilité est accablante ». Et d’ajouter : « Il ne fait aucun doute que le combat légitime était à Londres. Encore une fois, on peut jouer sur les mots ou sur la mystique politique, mais en ce qui concerne la continuité juridique et effective de l’Etat, l’autorité était bel et bien à Vichy », régime reconnu par les acteurs internationaux… Pour Raphaël Spina, il n’est pas possible de revenir sur la « révolution paxtonienne », Robert Paxton ayant prouvé que Vichy avait voulu collaborer : il serait donc « désuet » d’en revenir à l’attitude du général de Gaulle déniant toute existence juridique à Vichy (1).

Invité par Daniel Schneidermann sur le plateau d’Arrêt sur images (2), Henry Rousso a développé une argumentation similaire. Pour l’historien, la thèse de l’illégalité de Vichy était défendue par un « chef de guerre », un « rebelle », isolé, qui devait s’affirmer comme une alternative à un gouvernement français reconnu par les principales puissances de l’époque. De Gaulle aurait donc « créé une fiction de combat » sur la légitimité et la légalité qu’il représente : cette « fiction » a « une légitimité dans le contexte » mais « la reprendre aujourd’hui avec tout ce que l’on sait du régime de Vichy, de la France occupée », de l’attitude des Français, « cela paraît absurde » même si cette fiction était une « parole de réconciliation ». Quant à l’ordonnance de 1944 et à l’affirmation du maintien de la IIIème République après 1940, elles relèveraient « encore une fois d’une logique de combat ».

Les propos de Raphaël Spina et d’Henry Rousso résument le discours médiatique dominant, qui tient pour vérité scientifique, attestée par la recherche historique, la responsabilité de la France représentée par Vichy. Il n’est pas surprenant d’entendre Henry Rousso justifier une thèse historique qu’il a largement contribué à établir mais le consensus des chercheurs sur Vichy, Londres et la France est loin, très loin, d’être prouvé. L’ouvrage de référence de Jean-Louis Crémieux-Brilhac sur la France libre (3) n’entre pas dans le consensus qui se serait établi entre les dirigeants politiques et les historiens dont se félicitait Le Monde du 10 avril. Et nul n’a pris soin d’interroger les historiens du droit et les spécialistes du droit constitutionnel : il fallait s’empresser de dénoncer une « faute ». Non pas une erreur historique, mais une faute morale !

La nature de la « faute » tient à une confusion qui n’a pas lieu d’être. Quand Marine Le Pen déclare que la France n’est pas responsable de la rafle du 22 juillet 1942, on croit l’entendre dire ou on veut l’entendre dire que Vichy n’est pas coupable des crimes commis par ses dirigeants et ses agents alors que la candidate frontiste a nettement dénoncé les actes de collaboration du prétendu gouvernement. Cela relève chez certains commentateurs de la mauvaise foi mais les deux historiens que j’ai cités expriment une conviction : exonérer la France de sa responsabilité, c’est exonérer Vichy puisque Vichy c’est la France. Le concept de continuité de l’Etat est invoqué pour justifier la légalité du régime, ainsi que la reconnaissance de Vichy par les pays étrangers. La légitimité du général de Gaulle n’aurait été qu’une fiction justifiée par le contexte, de même que l’ordonnance de 1944 annulant les actes de Vichy devrait être contextualisée par les impératifs politiques de l’époque. Cette volonté de réalisme est paradoxale car elle tient pour inexistantes les réalités juridiques…qui sont décisives en 1940 ! La recherche historique a confirmé que les hommes de Vichy avait accepté et souvent devancé les demandes de l’Occupant mais cela prouve seulement que ces hommes étaient traîtres ou complices de trahison (4) tant qu’on n’a pas démontré que la structure dénommée « l’Etat français » était légale voire légitime au regard du droit français.

Ceux qui aujourd’hui confondent « l’Etat français » et la France en réduisant la France libre à une fiction utile inventée par le général de Gaulle oublient de dire que l’homme du 18 Juin n’était pas tout à fait seul à Londres. Le 29 juin, le Général reçoit dans son bureau René Cassin (5), un professeur de la faculté de droit de Paris, gravement blessé en octobre 1914, qui a pris la décision de rejoindre l’Angleterre pour répondre à son appel. Immédiatement, celui qu’Henry Rousso définit comme un chef de guerre et un rebelle demande au juriste de préparer un accord avec le gouvernement britannique portant reconnaissance du chef des Français libres. Dans l’ouvrage indispensable qu’il a consacré aux deux premières années de la France libre (6), René Cassin donne une relation très précise des conversations et des négociations qui ont abouti à la signature de l’accord Churchill – de Gaulle du 7 août 1940. Avant de se mettre au travail, le juriste demande au Général une précision :

- […] « Nous sommes dans notre projet d’accord non une légion, mais donc des alliés reconstituant l’armée française et visant à maintenir l’unité française ?

- Nous sommes la France. » (7).

Ce qui est en discussion, entre Français et Britanniques, c’est le rétablissement de la souveraineté française sur l’ensemble du territoire national, selon un engagement britannique qui ne donne pas entière satisfaction aux Français mais qui est néanmoins d’une grande netteté : dans la lettre officielle que le Premier ministre adresse au général de Gaulle le 7 août 1940, Winston Churchill reconnaît le Général comme chef de tous les Français libres et affirme que « le Gouvernement de Sa Majesté est résolu, lorsque les armées alliées auront remporté la victoire, à assurer la restauration intégrale de l’indépendance et de la grandeur de la France ». De son côté, le Parlement britannique décide de faire bénéficier les Français libres de l’Allied Forces act voté le 22 août et reconnaît les forces françaises comme « associées » à celles de la Grande-Bretagne ainsi que le droit de juridiction du général de Gaulle sur les soldats français en territoire britannique (8).  

Dans une lettre secrète datée du même jour, le Premier ministre précisait au chef des Français libres qu’ « une déclaration de guerre par le gouvernement de Vichy contre le Royaume-Uni ne constituerait pas une déclaration de guerre par la France… » – les relations diplomatiques entre Londres et Vichy ayant été rompues après Mers-el-Kébir, ce que les historiens précités oublient de préciser. Il est vrai que les Etats-Unis maintiennent une ambassade à Vichy jusqu’en novembre 1942 mais il s’agit pour Washington d’éviter un basculement complet de « l’Etat français » en faveur de l’Axe : l’attitude étatsunienne ne prouve pas la légalité de Vichy mais seulement les illusions de Washington sur un possible double-jeu.

L’installation à Londres des services de la France libre relègue trop souvent à l’arrière-plan les événements qui se déroulent dans l’Empire français. Ils sont pourtant d’une importance capitale car les territoires libérés par les Français libres s’étendent rapidement malgré l’échec de septembre 1940 devant Dakar. La population française des Nouvelles-Hébrides – condominium franco-britannique – se rallie le 20 juillet, le Tchad le 26 août, le Cameroun le 27 août, l’Afrique équatoriale française le 29 août à l’exception du Gabon rallié en novembre 1940. Le 2 septembre, Tahiti et l’ensemble des Etablissements français de l’Océanie se rallient, les Etablissements français de l’Inde prennent la même décision le 9 septembre puis, le 23 septembre, la Nouvelle-Calédonie (9). Ces territoires répartis sur plusieurs continents et leur domaine maritime forment un ensemble considérable, administré par le Conseil de Défense de l’Empire qui compte parmi ses membres René Cassin…

(à suivre)

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(1) http://www.lesinrocks.com/2017/04/11/actualite/vel-dhiv-marine-le-pen-se-trompe-la-culpabilite-de-la-france-est-accablante-11932704/

(2) http://www.arretsurimages.net/emissions/2017-04-14/Vel-d-Hiv-Marine-Le-Pen-s-inscrit-dans-la-tradition-du-refus-de-s-excuser-id9767

(3) Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, De l’appel du 18 Juin à la Libération, Gallimard, 1996.

(4) Il n’est pas inutile de rappeler une vérité qui est évidente pour ma génération mais qui est aujourd’hui rarement évoquée : les hommes de Vichy ont été jugés et condamnés, à la peine capitale, à des peines de prison ou à l’indignité nationale au terme de procès qui eurent un énorme retentissement. Si ces hommes avaient maintenu sous l’Occupation une légalité ou du moins des éléments de légalité, ils n’auraient pas été poursuivis et, en cas de châtiment, les protestations eussent été innombrables. Bien sûr, on peut affirmer que l’Epuration a été une vengeance des gaullistes et des communistes mais il n’est pas d’historien sérieux qui puisse soutenir cette thèse.

(5) René Cassin (1887-1976) est l’un des auteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Vice-président du Conseil d’Etat de 1944 à 1959, puis président de la Cour européenne des droits de l’homme de 1965 à 1968, il a reçu le prix Nobel de la Paix en 1968.

(6) René Cassin, Les hommes partis de rien, Le réveil de la France abattue (1940-1941), Plon, 1994.

(7) René Cassin, op. cit. page 77.

(8) Cf. Crémieux-Brilhac, op. cit. page 67, note 2.

(9) Sur ces ralliements, voir René Cassin, op. cit. Chapitre VI et Jean-Christophe Notin, Leclerc, Perrin, 2005 et Tempus, 2010.