La République est laïque, la France est chrétienne. La formule circule depuis des années sur les réseaux sociaux et sonne comme un défi. Éric Zemmour et Marion Maréchal s’en inspirent dans des articles que “Le Figaro” a publiés fin octobre.

“La République n’est pas exactement la France” dit Éric Zemmour, qui oppose une “République réduite à ses valeurs abstraites”, dont la “sacro-sainte laïcité”, à la France enracinée dans son christianisme qui est la véritable cible des terroristes. On retrouve le même argumentaire dans le texte de Marion Maréchal, qui distingue la France et la République et affirme qu’on ne peut se contenter de “brandir la laïcité”.

Avec des bribes de maurrassisme, on rêve de bouter les islamistes hors de France… L’ambition ainsi formulée peut paraître dérisoire mais la thématique principale doit être prise au sérieux car elle vise, par souci d’efficacité “concrète”, le corps de nos principes tels qu’ils ont été forgés au cours de notre histoire.

La France chrétienne ? C’est une vérité d’évidence qui a l’inconvénient d’être présentée comme une donnée fixe. Or le christianisme engendre des problématiques, dans l’ordre de la théologie et de la politique, qui provoquent de profonds bouleversements historiques. Le catholicisme romain, dans ses impérieuses prétentions temporelles, suscite quant à lui la réaction des rois de France qui affirment et confirment au fil des siècles leur indépendance à l’égard de la papauté : la laïcité trouve son origine politique dans l’attentat d’Anagni en 1303 puis dans le gallicanisme. Encore faut-il souligner que l’invention laïque n’est pas concevable hors du christianisme qui établit la distinction entre ce qui est à Dieu et ce qui est à César. Comment, dès lors, opposer la France chrétienne à la République laïque ?

La République n’est pas une figure abstraite qui serait plus ou moins étrangère à notre tradition profonde. La République française, c’est le produit très concret de l’histoire millénaire de la France qui reçoit, par la médiation catholique, la philosophie grecque romanisée et christianisée. La France a appris la politique avec Aristote et Cicéron. Elle a toujours su, grâce à eux, que la Politeia, la Res publica, se définissait comme le gouvernement selon l’intérêt général. Elle a toujours su que cet idéal de raison politique pouvait tenter de s’accomplir par divers types d’institutions – dont la monarchie, successorale ou élective. Puis la France accablée de guerres à la fois civiles et religieuses a redéfini au XVIème siècle la République comme Etat souverain, capable de faire prévaloir l’unité et d’imposer la paix aux factions religieuses. La laïcité, c’est historiquement la conséquence lointaine de l’œuvre théorique et pratique du “‘parti des politiques”.

La laïcité a trouvé en 1789 son principe juridique constitutif, précisément dans l’article 10 de la Déclaration qui stipule que “nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi”. Mettre en doute la laïcité, c’est porter atteinte à la liberté publique de conscience qui a été affirmée en 1789 contre un Etat jusqu’alors confessionnel et qui a engendré, après un siècle de tutelle étatique sur les religions, la loi de Séparation de 1905. Nous observons là encore dans un processus historique inséparable de l’histoire de France puisque tous les régimes politiques y ont contribué, non sans violences : la monarchie parlementaire, l’Empire, la IIIème République. Il en résulte un régime de laïcité dans lequel l’Etat souverain garantit aux associations cultuelles l’exercice des libertés publiques et le libre exercice public des cultes. Là encore, on ne peut séparer la France du mouvement historique qui lui donne, au sens large, sa constitution – qui institue son Etat en Etat de droit reposant sur la souveraineté populaire et assurant la protection des libertés publiques.

En susurrant que la laïcité est fragile et somme toute secondaire par rapport à la tradition chrétienne de la France, la droite identitaire voudrait nous orienter vers un dispositif qui permettrait d’exclure la religion musulmane. Or cette exclusion impliquerait le viol délibéré de l’article 10 de la Déclaration de 1789 et de l’article premier de la Constitution aux termes duquel la France est une République laïque qui “respecte toutes les croyances”.

Les identitaires de droite nous diront que le salut de la France vaut bien le sacrifice de quelques principes. C’est ainsi qu’on nous prépare à la terreur blanche, avec pour tout potage idéologique la rhétorique du traditionalisme qui récuse la tradition vivante au profit d’un passé mythifié, figé aux dates incertaines du bon vieux temps.

La France est la France quand la République est l’idéal de la nation et de l’Etat, qu’elle cherche à atteindre dans sa longue quête institutionnelle, qui n’est pas terminée. La France s’exile, comme en 1940, quand une dictature renie les principes constitutifs de la nation. Quelques poignées de djihadistes ne détruiront pas cette œuvre millénaire, qui a triomphé de tous les fanatismes.

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Editorial du numéro 1198 de « Royaliste » – novembre 2020