A la suite de l’hommage à René Cassin que j’ai publié sur ce blog, M. René Fiévet m’avait signalé l’article qu’il avait publié dans Tribune Juive du 28 août 2012 en réaction au discours prononcé par François Hollande pour la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv. C’est avec l’aimable autorisation de l’auteur que je publie ci-dessous son point de vue, qui complète celui que j’ai exprimé.

                                                                                                                           *

Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai commis un commentaire récemment à propos d’un texte de Line Tubiana (« Les trompettes de la renommée » – 30 juillet 2012) critiquant l’article de l’historien Alain Michel sur « les 7 erreurs » du discours prononcé par François Hollande à l’occasion de la cérémonie du Vel d’Hiv. André Mamou, que mon texte a intéressé, m’a demandé de développer mon point de vue. Je le fais volontiers, mais je me demande s’il ne va pas le regretter tant les propos que je vais tenir vont à l’encontre de bien des idées largement admises de nos jours.

« Tout va bien, chers amis. Magnifique discours du Président pour la commémoration de la rafle du Vel d’ Hiv. Très émouvant. » (tweet de Valérie Trierweiler, 17 juillet 2012). Tout va bien, mes chers compatriotes, nous sommes une nation de criminels. Et plus on le dit, mieux on se porte. J’imagine même que Valérie Trierweiler a failli s’évanouir de bonheur quand le Président a prononcé ces paroles terribles qui condamnaient son propre pays et son peuple.

Je trouve que ce n’est quand même pas banal ce qui nous arrive, nous Français, depuis quelque temps. Cela fait trois Présidents de la République successifs qui viennent nous dire que la France est une nation criminelle, complice de l’entreprise d’extermination nazie durant la seconde guerre mondiale. Chirac l’avait fait en 1995, dans un discours resté fameux. Sarkozy avait approuvé – plus discrètement, il est vrai – indiquant qu’il n’avait rien à ajouter ni à retrancher au discours de Chirac. Quant à François Hollande, il vient de s’exprimer dans les conditions que l’on sait, avec tant de conviction que l’on ne sait trop s’il commémorait l’anniversaire de la rafle de 1942, ou plutôt, en bon corrézien, l’anniversaire du discours de Jacques Chirac en 1995. Ainsi se trouve établie, par la voix la plus autorisée et la plus officielle qui soit, l’infamie de la France et du peuple français durant cette période.

Car ne nous trompons pas sur la signification du discours présidentiel : ce qui est recherché, c’est l’idée d’une responsabilité collective du peuple français dans la déportation des Juifs. « Il y a une faute collective », avait clairement dit Jacques Chirac dans son discours 1995. Bref, ce qu’on s’est toujours refusé de faire à l’égard du peuple allemand (que l’on a toujours voulu distinguer des criminels nazis), on le fait de la façon la plus officielle qui soit pour le peuple français, sans que cela pose le moindre problème à quiconque. Et j’ai l’impression que tout le monde est content (sauf peut-être Henry Guaino et Jean Pierre Chevènement). Qu’en pense le peuple français ? On ne le sait pas trop à vrai dire, et d’ailleurs on ne lui demande pas son avis. Mais on sait assez bien ce qu’en pensent nos élites, ceux qui sont capables de s’exprimer publiquement sans qu’il soit nécessaire de leur donner la parole. Il y a quelques années, dans les dîners en ville très parisiens, quand on épiloguait sur les deux mandats présidentiels de Jacques Chirac, il était de bon ton de dire que Chirac avait été un président lamentable à tout point de vue, et que la seule chose positive qui resterait pour l’histoire serait son discours du Vel d’Hiv de 1995.

Mais comment en est-on arrivé là ? Voilà la question que je voudrais aborder dans ce texte. Et dans cette affaire, le « pourquoi » me paraît moins difficile à discerner que le « comment ».

Pour ce qui concerne le « pourquoi », mon opinion est faite depuis longtemps. Je pense qu’il s’agit de quelque chose de très profond, d’émotionnel, de très émouvant aussi, sur lequel on ne peut pas grand-chose, et qui tient à l’essor depuis une trentaine d’années d’une mémoire juive liée au Génocide. Cette mémoire, devenue obsessionnelle (sans connotation péjorative de ma part), ne peut pas se contenter de désigner la responsabilité de Vichy, qui est décidément un trop petit poisson. Que pèse ce régime fantoche, prospérant sous la botte allemande, dirigé par un vieillard à moitié gâteux, un politicien maquignon, et un amiral de la flotte encalminée, face à la douleur juive, si forte, si prégnante, si écrasante, si irrémédiable surtout ? Vichy est trop médiocre pour cela ; c’est inacceptable pour les Juifs. Et surtout, Vichy est mort et enterré : les coupables ont été jugés, et condamnés ; et on sait maintenant tout, ou presque, sur ce régime. Et ce qu’on devrait découvrir à nouveau sur cette période ne devrait pas infirmer ce jugement [1]. Par conséquent, pour donner sens à cette douleur juive, pour qu’elle reste vivante surtout, il lui faut un coupable à sa hauteur, lui trouver un point d’ancrage à sa mesure. Et surtout, un coupable bien vivant, que l’on a en face de soi, que l’on peut regarder droit dans les yeux. Un peu comme ces parents, dans un procès de Cour d’Assises, qui regardent fixement l’assassin de leur enfant. Et ce coupable, ce ne peut être que la France, le peuple français, et la République.

Des Français ont été les complices de l’entreprise criminelle nazie ? Eh bien, c’est tout le peuple français qui doit être jugé coupable ! Tout ce qui s’est passé entre 1940 et 1944 n’a été possible que parce que la République n’existait plus sur le territoire national ? Eh bien, condamnons la République quand même, car c’est la seule façon de condamner la France, y compris dans les jugements des tribunaux. L’outil de cette culpabilisation nationale est bien sûr l’implication de l’administration française (ou du moins une partie de celle-ci) dans la mise en œuvre de la Solution finale. Et pour cela, on réintroduit la législation d’exception de Vichy dans ce qu’on appelle la continuité juridique : on re-légalise les actes de Vichy, en quelque sorte [2]. On connaît le résultat : quand Maurice Papon a été condamné par la justice pénale pour complicité de crime contre l’humanité, il a fait appel de sa condamnation devant le Conseil d’Etat qui lui a donné raison : une partie de sa condamnation relevait de la faute collective (« la faute de service » en droit administratif). La République fut condamnée à la place de Papon (arrêt Papon, avril 2002). Serge Klarsfeld se félicita sans vergogne de ce jugement indigne : peu importe Maurice Papon et sa condamnation pénale réduite de moitié, puisque, dans le même temps, on avait ferré du gros, la République en personne.

Maintenant, essayons d’examiner comment, par quel cheminement intellectuel, nous sommes arrivés à ce résultat, à ce nouveau regard porté sur cette période, tellement auto-dépréciateur pour la France et les Français. Mais au préalable, levons une hypothèque : surtout n’invoquons pas la vérité des faits, tels que nous la livrent les historiens. Car la vérité n’a rien à voir dans cette affaire, tout simplement parce qu’on connait tout, ou presque, sur cette période. Et surtout parce qu’on ne cache rien : les historiens travaillent en toute liberté, et ils ont accès aux archives. En fait, le débat est d’ordre purement idéologique, ce qui n’a strictement rien de péjoratif dans mon esprit, bien au contraire. Nous avons besoin d’idéologie pour nous représenter ce passé, pour lui donner un sens. Et à partir des mêmes faits bruts, on peut développer, en toute cohérence, un discours de type pétainiste ou un discours de type gaullo-résistant.

On assiste ainsi à un formidable paradoxe : la vulgate développée depuis une vingtaine d’années dans notre pays, et consacrée par le discours présidentiel, est un discours pétainiste dans son essence. Certes, il s’agit d’un discours de ferme condamnation de ce régime, dans la forme et dans l’intention, mais cette condamnation, pour prendre toute sa force, passe par une re-légitimation du régime de Vichy. Tout simplement parce qu’on vise plus haut, plus loin, plus grand que le régime de Vichy. Il s’agit de démontrer que ce dernier s’inscrit dans la continuité française, qu’il sort des tréfonds de l’âme française, et qu’entre la République et Vichy il y a certes des différences, mais que tout ceci s’inscrit dans une seule et même continuité, et que l’existence de cette continuité est une raison suffisante pour condamner la République pour les fautes de Vichy, et surtout fonder la responsabilité collective du peuple français dans la déportation des Juifs sur le territoire national. D’ailleurs, ajoute-t-on pour bien enfoncer le clou, n’est-ce pas la République qui a déposé le pouvoir entre les mains du Maréchal Pétain le 10 juillet 1940 ? Alors, qu’elle assume ses propres fautes, et surtout sa responsabilité fondamentale dans le sort des Juifs entre 1940 et 1944 ! Voilà ce qu’on nous raconte de nos jours.

Bien entendu, on ne conteste pas que De Gaulle et les résistants ont existé ; et on ne nie surtout pas leurs mérites. Mais leur existence, leur action, n’a rien eu d’essentiel dans cette histoire. La référence à De Gaulle et la Résistance n’a plus guère qu’une fonction rhétorique, coup de chapeau obligatoire et nécessaire à « ceux qui ont sauvé l’honneur », pour mieux mettre en relief l’infamie de la multitude française. Il en va de même de la référence aux « Justes », devenue obligatoire dans cette idéologie de la repentance, et dont la fonction rhétorique est strictement identique. Concédons l’accessoire, pour mieux mettre en valeur l’essentiel, la faute de la France et des Français.

Naturellement, cette nouvelle façon de raconter l’histoire de cette période se pare des mérites de la vérité enfin révélée. Elle entend mettre fin à un mensonge originel, celui de la fameuse parenthèse. Pendant cinquante ans, on nous aurait menti en mettant « entre parenthèses » le régime de Vichy, en faisant comme si celui-ci n’avait jamais existé. Ce qui est visé ici, c’est l’ordonnance du 9 août 1944, inspirée par René Cassin, qui rétablit la légalité républicaine sur le territoire national, et qui postule que la République n’avait jamais cessé d’exister puisqu’elle s’était incarnée, sans solution de continuité, dans la France Libre, puis dans le Comité Français de Libération Nationale (CFLN), et enfin dans le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF). Première conséquence de l’Ordonnance de 1944 : la continuité de l’Etat ne passait pas par le Gouvernement de l’Etat français. Deuxième conséquence : la République ne saurait être tenue pour responsable des crimes commis par Vichy. C’est ce qu’on appelle parfois la « jurisprudence Cassin ». Mensonge que tout cela ! Réécriture abusive de l’histoire, nous disent les prêtres modernes de la repentance et de l’examen de conscience national. Ainsi que me l’écrit André Mamou : « la France, rétablie dans son honneur par le Général de Gaulle, ne saurait évacuer sa responsabilité à l’égard des Juifs par une interprétation juridique fût-elle inspirée par René Cassin. »

Il est aisé de répondre à tout ceci point par point, et de développer une toute autre version des faits. Mais est-ce bien nécessaire tant la pensée unique, le penser historiquement correct, triomphe dans les esprits, et semble dorénavant tout écraser sur son passage comme un rouleau compresseur ? N’est-ce pas un combat perdu d’avance ? Est-il nécessaire de rappeler que la République fut la première, avec son allié britannique, à se dresser contre Hitler, allant jusqu’à déclarer la guerre à l’Allemagne ? Rappeler que la période 1940-44 fut une guerre civile entre deux Etats, chacun prétendant incarner la légitimité française ? Rappeler que le vote du 10 juillet fut grossièrement inconstitutionnel, et que les parlementaires n’avaient pas le droit de déléguer leur pouvoir constituant à Pétain ? Rappeler que la République ne fut pas seulement trahie par ses propres représentants le 10 juillet, mais qu’elle fut assassinée le lendemain 11 juillet, par l’acte constitutionnel qui abolit l’amendement Wallon ? Que l’illégalité/illégitimité originelle du régime de Vichy fut à la base même de la légitimité de la France Libre (qui elle-même, par définition, n’avait aucune base légale) ? Est-il permis de dire, plus simplement, qu’une France sous la contrainte nazie ne saurait être la France, souveraine, indépendante et libre de ses choix ?

Et si on s’attache à la dimension sacrificielle du combat contre le nazisme, peut-on contester que la balance penche lourdement d’un seul côté, et que sur les quelque 250-270.000 combattants français qui moururent les armes à la main durant cette période, la quasi-totalité mourut dans le combat contre les nazis : soldats de 39-40, combattants des Forces françaises libres, résistants massacrés, résistants déportés qui ne revinrent pas, soldats des armées de la libération, FFI ? Désolé de « casser l’ambiance », et de rappeler cette triste statistique, mais ces chiffres pèsent lourd quand on convoque un pays et son peuple devant le tribunal de l’histoire. Est-il enfin nécessaire de rappeler que, dans ce combat à mort entre ces deux Etats, il y eut un vainqueur, et que ce ne fut pas le Gouvernement de Vichy ? Et qu’il y a une profonde absurdité à qualifier de mensonge ou falsification des textes de loi qui ne font que traduire cette réalité politique. Faut-il faire comme si ces événements n’avaient jamais existé ?

Certes, il y a les faits bruts, et on peut les interpréter de façon différente, selon son idéologie, selon le camp auquel on appartient. Mais qu’est-ce qui fait que, de nos jours, on choisit le camp des pétainistes, plutôt que celui des gaullistes et des résistants ? Certes, on comprend bien pourquoi cette idéologie de la culpabilité et de la repentance veut à tout prix faire du régime du Maréchal Pétain le pouvoir légitime en France de 1940 à 1944 : sans re-légitimation de Vichy, il n’y a pas de culpabilité nationale. Mais pourquoi ce nouveau discours « passe » si bien dans l’opinion publique ? Voilà la question.

Dans une émission de télévision récente, j’ai entendu l’historien Michel Wievorka développer une thèse originale qui, me semble-t-il, donne la clé de l’explication. Selon lui, ce nouveau regard porté sur cette période de notre histoire est très étroitement lié à un changement profond de notre conception de l’Etat. De nos jours, le citoyen ne voit plus l’Etat comme une construction politique et morale. En effet, il n’y a pas si longtemps encore, on ne distinguait pas un État du régime politique qu’il incarnait, et entre les deux notions, il y avait une consubstantialité fondamentale. Avant toute chose, l’État était un concept, une idée. Et c’est cette idée qui fondait la relation du citoyen avec le pouvoir étatique. C’est la raison pour laquelle, pour les libérateurs de 1944, en aucun cas l’État français de Vichy ne pouvait s’inscrire dans une quelconque continuité républicaine.

A cette conception politique et morale de l’Etat, très étroitement liée à l’exercice de la citoyenneté, succède de nos jours une conception naturaliste ou réaliste. L’État vient d’abord à notre conscience à partir de ses manifestations tangibles ; il n’est plus porteur de valeurs. Ce sont des institutions, des structures, des fonctionnaires, des bâtiments, etc. C’est la raison pour laquelle réintroduire l’État français de Vichy dans la continuité républicaine ne pose aucun problème particulier, et apparaît comme coulant de source. Et que cet Etat soit souverain ou non, indépendant ou sous domination étrangère, n’a strictement aucun caractère discriminant.

Dans cette conception, la relation du citoyen à l’État est essentiellement celle d’un usager de services publics. Elle correspond aussi à une évolution de la société où le rapport de l’individu à l’État est de plus en plus vécu sur le mode du contrat ou de la négociation, et de moins en moins sur le mode de la contrainte et de l’acceptation du “monopole de la violence symbolique”. A cela s’est ajoutée la dégradation de l’image de l’Etat dans l’opinion, conséquence de trente années de crise économique : à l’Etat providence, l’Etat bienfaiteur des années d’après-guerre, succède l’Etat Minotaure, monstre froid, toujours enclin à abuser de sa puissance. Par conséquent, les structures étatiques sont dangereuses, parfois criminelles, et il faut les contrôler. C’est sur ce terreau favorable qu’a pu prospérer l’idéologie de la culpabilité collective et de la repentance, surtout dans un pays comme la France où  l’Etat se confond avec la Nation. Dès lors, la séquence est inéluctable : implication de l’administration française dans les crimes de Vichy = faute de l’Etat = culpabilité de la France.

Cette façon de concevoir le pouvoir étatique ne me paraît pas seulement monstrueuse, car vidée de sens civique, elle me paraît tout simplement fausse, et même absurde. Car pour fonctionner dans le champ politique, elle requiert un préalable : une démocratie stable, apaisée et transparente. Cette conception n’est guère opérante, elle vole en éclats même, quand il s’agit de juger d’actes criminels commis dans la fureur d’une guerre civile. Il s’agit alors de déterminer quelle est l’origine de la violence d’État qui a présidé à ces crimes. Quelle est l’idée derrière le crime, quand des policiers français viennent incarcérer des Juifs pour les livrer aux Nazis ? Vichy ou la République ? On n’échappe pas à cette question. Fondamentalement, la jurisprudence Papon de 2002 correspond à une logique d’usager de service public ; la “jurisprudence Cassin” de 1944 correspondait à une logique politique, et surtout morale. Pour René Cassin, un Etat était une construction politique, porteuse de valeurs morales ; et pour cette raison, la République ne pouvait accepter de porter la souillure de Vichy. Une conception devenue complètement ringarde pour les tenants de la pensée unique, historiquement correcte, et les prêtres modernes de la repentance.

En définitive, cette mise en cause collective de la France et des Français est d’une intense modernité ; et c’est bien là le problème. Sans doute pourrait-on arguer que quand on juge en 2012, on ne peut pas faire autrement que de juger avec les idées de 2012. Et qu’il vaut mieux, après tout, qu’il en soit ainsi. Encore faudrait-il que cette façon de penser et de juger corresponde à une meilleure compréhension de notre histoire, et aussi – puisqu’il s’agit de repentance – à un progrès de la conscience humaine. Il est permis d’en douter.

En premier lieu, cette pensée unique s’accompagne d’une formidable perte de sens des événements de 1940-44 ; ce qui fait qu’un Président de la République peut venir de nos jours devant le monument du Vel d’Hiv et prononcer un discours d’essence pétainiste, en toute bonne foi, sans même s’en rendre compte, et avec les meilleures intentions du monde. Et je me demande comment les professeurs dans nos collèges peuvent expliquer à des enfants de 12 ans comment il est possible que la France ait condamné Pétain à mort alors que Pétain « c’était la France ». Bientôt, on lira dans certaines copies du baccalauréat que les résistants étaient des terroristes et des assassins, que De Gaulle était un général félon qui prit le pouvoir en 1944 après avoir débarqué dans les valises des armées anglo-américaines, et que le procès de Laval ne fut rien d’autre qu’un assassinat politique.

Mais aussi, cette idéologie de la repentance se traduit par une régression de l’esprit de justice. Nul doute que les Libérateurs de 1944 n’auraient jamais songé qu’on puisse invoquer une culpabilité collective pour juger des crimes de Vichy. Une telle idée leur serait apparue inconcevable, et probablement obscène. Il y avait eu crime : il fallait trouver les coupables, et les punir. Certes, une partie de l’administration française était lourdement impliquée dans l’application des lois d’exception de Vichy ; mais il fallait bien tirer un trait, une ligne, entre ceux qui décidaient, et ceux qui ne faisaient qu’exécuter les ordres qu’on leur donnait. Et si on ne procédait pas de la sorte, tout le monde était coupable ; ce qui voulait dire que plus personne ne l’était vraiment. Bref, le peloton d’exécution plutôt que la faute de service. Ce fut l’épuration, dont tous les travaux historiques disent maintenant qu’elle fut d’une ampleur considérable : 2212 condamnations à mort officielles effectivement exécutées, environ 30000 sanctions et rétrogradations professionnelles chez les magistrats, fonctionnaires et militaires (voir à ce sujet l’ouvrage de Jean Paul Cointet : « Expier Vichy » – Perrin 2008). La justice de ce temps ne fut pas forcément parfaite, ni même complète, mais elle est passée ; et elle fut terrible.

Mais la justice des libérateurs ne s’est pas arrêtée à la punition des coupables. La République ne s’est jamais considérée responsable des crimes de Vichy, mais elle s’est considérée pleinement responsable au titre des souffrances et dommages causés aux victimes. Après la guerre, des lois de réparation furent votées, et tout le monde s’accorde pour dire que tout ce qui pouvait être fait dans ce domaine l’a été ; même si, bien sûr, on ne pourra jamais réparer l’irréparable. Le Conseil d’Etat a confirmé, dans un arrêt solennel de février 2009, que plus rien ne pouvait être fait dans le domaine de l’indemnisation du fait des lois d’exception de Vichy. C’est une grande et belle justice que celle qui naît, de façon consciente et voulue, de la solidarité entre les hommes et qui n’a pas besoin de passer par le prétoire. Cette œuvre de justice, cette grande justice, inspirée par René Cassin, fut celle de la République.

Dès lors, à quoi sert cette idéologie de la repentance et l’affirmation de cette culpabilité collective, au travers de la responsabilité de l’Etat ? A rien, strictement rien, sinon à désigner un coupable dans la déportation des Juifs : la nation française, le peuple français. Pauvre peuple, qui n’en finit pas d’expier sa faute originelle : avoir déclaré la guerre à l’Allemagne nazie le 3 septembre 1939, et avoir été vaincu militairement en 1940. Faute inexpiable, jugée en son temps par le tribunal de Riom en 1942, et dont le peuple français devra, jusqu’à la fin des temps, porter la responsabilité devant l’Histoire [3].

René Fiévet

Militant du Parti Socialiste


[1] Même l’ouvrage récent d’Alain Michel, « Vichy et la Shoah » (éditions LCD, 2012), qui renouvelle le point de vue sur Vichy, peut être lu – doit-être lu, selon moi – comme une condamnation sans appel de ce régime. D’autant plus efficace que le jugement de l’historien est équilibré et nuancé.

[2] Par re-légalisation des actes de Vichy, on entend ici le processus par lequel on réintroduit la législation d’exception dans la continuité juridique, avec toutes les voies de recours qui s’y attachent. Les libérateurs de 1944 avaient exclu ces actes de la continuité juridique (Ordonnance du 9 août 1944).

[3] De nos jours, ce n’est jamais sans périls que l’on tient des propos qui vont à l’encontre de la pensée unique, surtout sur un sujet aussi sensible et chargé d’émotion. Et il est toujours réconfortant de ne pas se sentir seul. Par conséquent, c’est avec soulagement que j’ai pris connaissance de l’article de Luc Rosenzweig dans la revue Causeurs, qui développe un point de vue à peu près identique : « « Rafle du Vel d’Hiv : la France coupable, forcément coupable ».  (http://www.causeur.fr/rafle-du-vel-hiv-la-france-coupable-forcement-coupable).