Si maints Français découvrent l’islam en ce début de siècle, c’est que l’histoire coloniale de la France leur a été enseignée de manière simpliste. Professeur d’histoire du monde arabe, Pierre Vermeren explique pourquoi et comment l’Etat s’est efforcé d’administrer les religions, et plus particulièrement l’islam, au temps des colonies.

Une histoire de France trop peu enseignée provoque dans la collectivité nationale des trous de mémoire qui favorisent les paniques morales. Ainsi, de nombreux citoyens voient l’islam comme un corps étranger et menaçant, soudain implanté dans la République laïque et au cœur de la France chrétienne. Nul ne saurait leur en faire reproche : une partie de notre histoire diplomatique ne leur a pas été enseignée et notre passé colonial est traité sur le mode de la repentance. Sans renoncer à porter un jugement sur le colonialisme, il faut décider d’apprendre et de comprendre les politiques religieuses de la France monarchique, impériale puis républicaine pour ressaisir cet héritage fort compliqué. L’ouvrage de Pierre Vermeren (1) est à cet égard indispensable : son étude savante montre l’ancienneté et la complexité des relations entre la France et l’islam et explique comment l’Etat a toujours voulu, selon différents principes et avec plus ou moins de bonheur, inscrire les trois religions monothéistes dans le projet politique national.

Pour la France et pendant très longtemps, l’islam c’est l’empire ottoman avec lequel François Ier signe un traité de non-agression en 1536 puis les capitulations qui érigent notre pays en protecteur des chrétiens d’Orient. L’alliance avec les Ottomans, qui aura de nombreuses implications militaires, durera jusqu’à la désastreuse expédition de Bonaparte en Egypte. C’est la conquête de l’Algérie qui nous fait découvrir l’islam arabe dans la violence de la colonisation effectuée par l’armée à partir de 1840. Les officiers voltairiens n’ont pas l’intention de répandre le christianisme, ni la « religion mahométane » dont le libre exercice est garanti – mais avec confiscation et vente partielle des biens habbous (religieux). L’islam d’Afrique du Nord est celui du culte populaire des saints (marabouts), des confréries (tariqat) et des sanctuaires (zaouïa) dirigées par un cheikh qui peut mobiliser des troupes. Ainsi, Abdelkader appuie sa révolte sur les confréries mais ne parvient pas à les soumettre toutes. Sous le Second empire, qui rêve d’un « royaume arabe » en Algérie, la France intervient militairement au Liban pour protéger les chrétiens contre les Druzes et amorce sa politique au Levant dont les effets se prolongent tragiquement jusqu’à nos jours…

C’est sous la IIIème République que s’écrivent les pages les plus surprenantes d’une politique religieuse qui ne se résume pas à l’application pure et simple du principe de laïcité. Le gouvernement français soutient les missions catholiques françaises qui scolarisent cinquante mille élèves en grande Syrie à la veille de la Première guerre mondiale et qui sont très actives en Egypte – tandis que l’Alliance israélite universelle diffuse la langue et la culture françaises dans ses propres établissements. Gambetta avait raison de dire que la laïcité n’est pas un article d’exportation ! Elle ne guide pas non plus l’administration coloniale. Le cas le plus significatif est celui de l’Algérie. Pierre Vermeren évoque longuement le décret Crémieux et ses conséquences sur les juifs des départements algériens, l’offensive missionnaire du cardinal Lavigerie qui privilégie les Kabyles également sollicités par les missions laïques. Les missions catholiques échouent en Algérie et se voient interdire l’accès du Maroc par Lyautey qui, par ailleurs, interdit l’accès des mosquées aux Européens. L’islam est quant à lui très sérieusement encadré. Dans l’Algérie en passe d’être conquise, une partie des biens habbous est gérée par l’administration puis la République crée en 1850 trois établissements musulmans d’enseignement (médersas) où l’on étudie l’islam et, en français, les matières classiques. Avant la loi de 1905, Emile Combes affirme qu’il faut faire du gallicanisme avec l’islam comme naguère avec l’Eglise catholique et la loi de Séparation ne change rien sur le fond : « Sous la IIIème République, écrit Pierre Vermeren, les agents du culte demeurent rétribués par l’Etat, y compris après 1905. Ils sont devenus des fonctionnaires du culte suivant le modèle du concordat de 1801 aboli par la loi de 1905. » Festives ou cultuelles, les manifestations musulmanes sont soumises au régime de l’autorisation préalable et le pèlerinage à La Mecque fait l’objet d’un encadrement administratif spécifique. Sous diverses lois, ce régime dérogatoire à la laïcité existe jusqu’en 1962 dans les trois départements d’Algérie et creuse la fracture entre la population autochtone et les Français. La révolte naîtra du travail en métropole et du service militaire, par lesquels les Algériens découvrent à la fois le monde, la nation et la politique.

L’histoire est toujours pleine de ruses. En Afrique du Nord et au Levant, on voit qu’un catholique comme Lyautey ne catholicise pas le pays qu’il administre, que les plus laïcistes des ministres ne laïcisent pas nécessairement et que les colonialistes ne colonisent jamais de la même manière. On aurait tort d’en tirer une leçon de relativisme car tous les acteurs français de cette longue histoire avaient à l’esprit la vocation de la France. On ne cherchera pas non plus dans le passé colonial des leçons pour résoudre les problèmes de l’islam français qui n’est pas celui des colonies mais qui demeure cependant marqué par cet héritage colonial que Pierre Vermeren délivre magistralement de ses caricatures.

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(1)    Pierre Vermeren, La France en terre d’islam, Empire colonial et religions, XIXe – XXe siècle, Belin, 2016.

Article publié dans le numéro 1105 de « Royaliste » – 2016