Le pouvoir est en chute libre et, avec lui, le parti dominant. Cela se sent, et se vérifie semaine après semaine dans les sondages qui indiquent une baisse constante de la popularité du Président. On peut contester la rigueur des méthodes et le sérieux des résultats, ou même le principe de ces enquêtes qui ne sont pas sans effets sur les mouvements qu’elles prétendent relater. Mais un système qui dépend tout entier de l’opinion ne saurait les négliger ; la longue série de ces photographies instantanées finit par donner l’image d’une dégradation constante, crée une impression de déroute, laisse prévoir une défaite en 1986. Voici le Président et le Parti socialiste devant l’épreuve redoutée, et toujours plus mal armés pour l’affronter.

Car il ne s’agit pas seulement de sondages, d’impressions vagues ou de « sinistrose ». Le désarroi intellectuel et politique de la gauche est un fait établi depuis longtemps, et aujourd’hui reconnu par ses propres partisans. Des fautes politiques faciles à éviter – la guerre scolaire en particulier – ont créé dans le pays des déchirures irréparables, ou du moins une méfiance qui ne pourra plus être effacée. Au début de l’été, la nomination d’un nouveau Premier ministre et le projet de référendum semblaient annoncer un cours nouveau. Ce n’étaient que de brillantes offensives tactiques destinées à masquer défaite et retraite. Déjà « l’effet Fabius » s’estompe…

C’est que la politique n’a pas changé. Le chômage ne cesse d’augmenter et la lutte contre l’inflation est un échec – certes relatif – double conséquence des mauvais choix du printemps 1983 et de l’illusion delorienne. Pire encore. Le souci de générosité, qui permettait à la gauche de se faire beaucoup pardonner, est en train de disparaître. Loin de diminuer, les inégalités sociales se sont accrues depuis 1981. La réforme de l’allocation-chômage, conçue selon la pure idéologie libérale, a développé la nouvelle pauvreté apparue sous le précédent septennat. Enfin, les décisions concernant le regroupement familial des immigrés laissent penser que le gouvernement malgré ses dénégations, donne des gages aux xénophobes. Si la gauche n’est même plus la gauche, si elle suit la pente libérale, si elle cède à la violence économique et sociale, à quoi bon la conserver ? Perdant ce qui lui reste d’identité, elle ne retrouvera ni l’estime de ceux qu’elle avait attirés en 1981, ni un quelconque avantage électoral sur ses adversaires. Au jeu de la démagogie, l’opposition est toujours la plus forte.

Ce n’est pas tout. Après la décomposition intellectuelle, après la politique partisane, après le pur et simple laxisme, voici qu’apparaissent deux nouvelles tentations, également perverses.

DEUX TENTATIONS

La première est celle du repli doctrinaire, sectaire, toujours plus partisan. Quand tout va mal, quand la défaite pointe à l’horizon, la réaction la plus immédiate est de serrer les rangs, de se durcir en vue du combat, sans plus se soucier de ceux qui sont à côté ou en arrière. Ces attitudes militaires ne conviennent pas à la vie politique, surtout lorsqu’on est aux affaires, ou lorsqu’on soutient un gouvernement qui devrait avoir pour premier souci la paix civile et l’unité du pays. C’est pourtant la logique de l’affrontement qui devient aujourd’hui prédominante. Au Comité directeur du P.S., la mobilisation est à l’ordre du jour, en vue de la bataille contre la droite. A l’Assemblée nationale, M. Fabius passe à l’offensive, toute décrispation oubliée. Et le Président lui-même retrouve (1) un langage et des références idéologiques de dirigeant socialiste, laissant supposer qu’il sera, après avoir tant souhaité l’unité nationale, partie prenante dans le conflit.

Ces attitudes sont funestes à tous égards. Pour le Parti socialiste qui, une fois de plus, rejette ou tient à l’écart tous ceux qui ont soutenu la politique présidentielle sans vouloir « entrer en socialisme ». Pour le gouvernement, qui renonce à l’ouverture tant annoncée pendant l’été. Pour la Président enfin, qui ne pourrait prétendre à l’arbitrage et compromettrait son rôle après les législatives s’il redevenait le chef de la gauche.

A la tentation du repli sectaire et partisan, vient s’ajouter celle du coup politique qui sauverait la situation. L’idée serait de proposer une réduction de la durée du mandat présidentiel, projet apparemment populaire qui permettrait de redorer l’image du Président. Ce dernier n’a pas confirmé, et M. Fabius a même démenti. Mais la tentation demeure forte dans les antichambres. Il faut donc dire notre opposition résolue à ce projet. D’abord parce qu’un mandat de cinq ans, probablement jumelé avec le renouvellement de l’Assemblée nationale, inscrirait définitivement l’action présidentielle dans une logique majoritaire et ôterait toute indépendance au chef de l’Etat. Parce que le Président, qui dispose déjà de peu de temps pour gouverner réellement, ne serait plus que l’homme du très court terme, celui-ci étant encore amputé par les délais d’apprentissage et par le temps qu’il consacrerait à sa réélection ou à sa succession. Pour la continuité de l’Etat, pour son indépendance, il faut dire non, cinq fois non, à l’idée perverse du quinquennat.

NON AU QUINQUENNAT

Résister à la tentation du repli et à celle de la réforme constitutionnelle est nécessaire, mais insuffisant. Pour surmonter l’épreuve des législatives, pour mériter la confiance de ses électeurs de 1981, il faut que le Président décide de briser la logique de l’affrontement, et demeure fidèle à sa mission de rassembleur. Cela suppose :

— qu’il réaffirme, avec plus d’éclat, notre projet diplomatique ; qu’il définisse, avec clarté et cohérence, et dans un esprit de justice, notre projet économique ; qu’il travaille à resserrer le lien social, aujourd’hui terriblement relâché.

— qu’il dépasse les luttes partisanes en permettant l’élargissement de la « majorité présidentielle », le rassemblement de ceux qui ont soutenu son projet sans vouloir s’aligner à gauche.

— qu’il réforme le mode de scrutin, selon le principe proportionnel, afin que la nation soit mieux représentée et que la logique bipolaire soit brisée. — qu’il constitue, ensuite, un gouvernement qui ne soit plus seulement représentatif des tendances de la gauche, mais de toutes les forces qui soutiennent son projet. Une autre politique est possible. C’est maintenant qu’elle doit être conçue et amorcée.

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(1)      L’Expansion » n ° 249, 16 novembre 1984.

 

Editorial du numéro 415 de « Royaliste » – 28 novembre 1984