Nous devrions être satisfaits !

Le président de la République et le gouvernement français ont déclenché une offensive contre la Commission européenne et plus particulièrement contre Peter Mandelson, commissaire chargé des négociations sur l’agriculture dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Pourquoi ?

Les Etats-Unis annoncent qu’ils réduiront de 60% leurs aides aux agriculteurs américains si l’Europe et au Japon réduisent de 80% leurs propres subventions agricoles. Le commissaire européen est entré dans ce marchandage en proposant une réduction de 70%, qui provoquerait des ravages considérables dans l’agriculture européenne. La France a jugé que Peter Mandelson outrepassait le mandat donné par les Etats de l’Union et refusé qu’il « évoque de quelque manière que ce soit le dossier agricole » lors des négociations menées dans le cadre de l’OMC.

Les multiples phases de la bataille menée par la France à Bruxelles ne doivent pas nous faire perdre de vue l’enjeu des négociations commerciales internationales inscrites dans le « cycle de Doha » : il s’agit d’appliquer le principe de l’abaissement des droits de douane à l’agriculture, à l’industrie et aux services, en équilibrant les pertes consenties dans un secteur (en l’occurrence l’agriculture) par des gains obtenus dans un autre secteur (notamment les services). Equilibre trompeur puisque les agriculteurs européens seraient sacrifiés à diverses sociétés multinationales…

L’action menée par le président de la République est par conséquent justifiée, n’en déplaise à l’éditorialiste du Monde (20 octobre) qui, mécontent du trouble jeté dans la Commission, s’est empressé de reprendre le cliché de « la France isolée ». La formule est d’autant plus stupide que, dès le lendemain, le même quotidien expliquait à ses lecteurs que la France peut opposer son veto puisque l’accord passé par le commissaire au Commerce doit être approuvé à l’unanimité par les chefs d’Etat et de gouvernements européens.

Contrairement à ce qu’affirmaient les partisans du « traité constitutionnel », la France n’a pas été affaiblie ni discréditée par le résultat du référendum : elle conserve, en Europe et dans le monde, une puissance considérable ; elle peut faire prévaloir sa politique et défendre les intérêts vitaux de ses partenaires européens dès lors qu’elle a décidé d’agir.

C’est de ce constat que procède notre critique, radicale. Si les dirigeants français ont la capacité politique et juridique de bloquer des négociations internationales sur un point particulier, pourquoi se refusent-ils à une épreuve de force générale ? Si l’on décide de mener la bataille pour la protection de l’agriculture européenne, pourquoi ne pas mener le combat pour la protection de l’industrie européenne ? Dans la guerre commerciale imposée par le libre-échangisme, on ne peut se contenter de résister sur un seul front.

Tout porte à l’offensive généralisée : la simple logique, notre pouvoir de négociation et, surtout, la volonté exprimée le 29 mai par le peuple français : volonté de rupture avec l’utralibéralisme, volonté de refondation de l’Union européenne.

Pour les mois qui viennent, rien n’indique que le suffrage populaire sera respecté. Un calcul électoraliste conduit Jacques Chirac à ménager les agriculteurs français tandis que le Premier ministre continue, en amorçant la privatisation d’EDF, à liquider le patrimoine industriel de la nation.

Mais la démonstration esquissée dans le domaine agricole doit être reprise et développée dans le programme du candidat à la présidence qui se déciderait à exprimer les aspirations des Français qui ont voté Non par patriotisme, par esprit démocratique et révolutionnaire, selon une authentique ambition européenne.

Il faudra que ce candidat s’engage :

– sur le rétablissement d’une solide protection tarifaire européenne et de la préférence communautaire ;

– sur l’instauration d’un nouveau système monétaire européen, rompant avec le dogmatisme de Francfort et fondé sur une monnaie commune (1) ;

– sur la rénovation des institutions commerciales et financières internationales.

Nous attendons.

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(1) Cf. l’ouvrage fondamental de Jacques Sapir, Quelle économie pour le XXIe siècle ? Odile Jacob, 2005.

 

Editorial du numéro 868 de « Royaliste » – 2005