« Le Gang ». Il y a une quinzaine de mois, ce titre de notre journal, illustré des portraits de M. Giscard d’Estaing et de quelques dignitaires du régime, avait scandalisé certains de nos lecteurs. N’y avait-il pas provocation gratuite ? Les événements de ce début de novembre montrent que la violence des mots ne faisait qu’anticiper sur une réalité qui éclate aujourd’hui. Nous ne nous réjouissons pas d’avoir eu raison avant tout le monde. D’abord parce qu’il y a eu la mort d’un homme, peut-être imprudent, mais certainement innocent. Ensuite parce que la situation est trop grave pour que nous perdions notre temps à nous complimenter. Car c’est bien d’une crise de régime qu’il s’agit. Infiniment plus grave que celle qui avait secoué la République pompidolienne, au temps des scandales immobiliers. Dans l’incroyable déballage auquel nous assistons depuis un mois, personne n’est épargné. Ni les partis de la majorité, ni le Premier Ministre depuis l’affaire de son terrain du Cap Ferrât, ni surtout le Président de la République, touché par le scandale des diamants et menacé d’un autre concernant ses achats de terrains en Grèce.

REGLEMENTS DE COMPTES

Ne jouons pas les naïfs : les combines malhonnêtes et les luttes de clans existaient avant le giscardisme. Le fait nouveau est que les règlements de comptes se font publiquement, ce qui tendrait à démontrer que les hommes au pouvoir ont perdu le contrôle de la situation. Cette perte de contrôle était évidente au lendemain de la mort de Robert Boulin, lorsque les accusations du Ministre du travail parvinrent à l’A.F.P. Dans un premier temps, le Pouvoir et ses valets de presse avaient cru habile de traiter d’assassins les journalistes qui avaient publié des articles et des documents sur l’affaire de Ramatuelle. M. Barre parla d’« ignominies », et M, Giscard d’Estaing de « méthodes indignes ». Dénonciations à la fois hypocrites, calomnieuses et imprudentes. Hypocrites parce que l’actuel Président et ses amis se sont servis des méthodes les plus basses pour démolir le « clan Chaban » entre 1972 et 1974 : la feuille d’impôt du Premier Ministre de l’époque est sortie de la rue de Rivoli et l’état-major giscardien a lancé, pendant la campagne présidentielle, les rumeurs les plus ignobles contre M. Chaban-Delmas. Et ce sont les mêmes qui prétendaient donner des leçons de vertu ! Mais leur manœuvre a lamentablement échoué, Robert Boulin ayant mis en cause un jeune magistrat, « certains milieux politiques » et le Garde des sceaux en personne.

Pour une fois, le cynisme giscardien n’a pas « payé » : en essayant d’utiliser le suicide de son ministre contre Le Monde et le Canard Enchaîné alors que la lettre de Robert Boulin était connue de tous, le Président de la République a perdu la face. Quel effondrement en moins d’un mois. Alors que, début octobre, M. Giscard d’Estaing semblait assuré de conserver le pouvoir, il apparaît aujourd’hui comme un amateur de petits profits, comme un homme fragile, maladroit et sans scrupule, présidant un conseil des ministres composé d’intrigants, d’irresponsables et peut-être d’assassins.

Il y a quinze jours, je me demandais si nous descendrions encore plus bas. Depuis, la descente s’est transformée en chute. Victime d’un obscur complot, un ministre s’est suicidé. Le Pouvoir s’est livré à des attaques déshonorantes contre la presse libre. Et, en ce moment, la guerre des gangs fait rage. Nous n’y participons pas. Nous n’ajouterons rien aux rumeurs, aux calomnies répandues par on ne sait quelles officines, aux paquets de boue qu’on se jette au visage ou dont on se menace. Il est possible que Robert Boulin soit tombé dans un piège tendu par certains de ses « amis » du R.P.R. Il est non moins possible que les giscardiens soient à l’origine des attaques contre le parti de M. Chirac. Quand, dans une ville, de sanglants règlements de comptes ravagent le Milieu, il est difficile de dire immédiatement qui tire et pourquoi.

DISCREDIT

Dès aujourd’hui cependant, une conclusion s’impose. C’est toute la classe politique qui se trouve discréditée. Non seulement le Président de la République et sa majorité, directement éclaboussés par les scandales, mais aussi le Parti communiste, qui a participé à l’offensive giscardienne contre la presse libre, et encore la gauche socialiste, paralysée par ses propres querelles, et incapable de représenter une alternative sérieuse en cas d’effondrement du régime. Et puis, cette gauche est-elle si pure ? N’y aurait-il pas, contre certains de ses représentants, des dossiers prêts à sortir – de la rue de Rivoli par exemple ? « Tenue » ou non, la gauche se tait, parce qu’elle sent que, comme à la fin de la IVème République, c’est l’ensemble de la société politicienne qui est déconsidérée.

Probablement parce qu’il ne maîtrise pas la situation, M. Giscard d’Estaing a décidé, le 4 novembre, de faire retraite. Mais n’est pas de Gaulle qui veut. En 1968, contesté dans sa politique, le Général avait conservé une image intacte et un grand prestige personnel. M. Giscard d’Estaing, premier touché par les scandales de l’automne, ne rassemblera pas un million de personnes sur les Champs-Elysées. Il peut, bien sûr, changer de gouvernement. Mais il ne trouvera personne en dehors de sa majorité discréditée. Il peut démissionner. Mais comment oserait-il se représenter avec un tel bilan économique et social, et après avoir été aussi directement mis en cause ? La retraite politique serait la seule solution concevable pour un homme qui n’est plus digne – s’il ne l’a jamais été – d’exercer sa fonction. Mais il est probable que le Président choisira de ne rien faire, laissant la situation mûrir, ou pourrir encore. De toute façon, un changement de Président ne suffirait pas à assainir l’atmosphère. La solution de la crise politique se trouve en dehors du système des partis. Notre pays a besoin d’un homme indépendant des clans et des forces d’argent, soucieux de servir la nation au lieu de se servir de l’Etat pour son ambition et son profit personnels. Comme en 1958 face au pourrissement de la IVème République, la question du recours est posée.

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Editorial du numéro 303 de « Royaliste » – 15 novembre 2018