Dans un essai prometteur (1), Kévin Boucaud-Victoire dresse un état précis de la décomposition de la gauche, qui a été accélérée par l’élection d’Emmanuel Macron.

Le tableau des mouvements tactiques et stratégiques des gauches françaises a été brossé par l’auteur avant l’élection présidentielle mais le travail accompli conserve toute sa valeur : la guerre des gauches se poursuit et il faut simplement ajouter à l’état des lieux publié en avril dernier le champ de ruine qui s’appelle encore « Parti socialiste ». Cela dit, les questions essentielles demeurent : comment définir la gauche ? Peut-on se mettre d’accord sur ses principales lignes de fracture ? Le clivage droite-gauche conserve-t-il sa pertinence ?

Quant à la définition, Kévin Boucaud-Victoire souligne la difficulté : la gauche n’existe pas en tant que telle – la droite non plus – mais il existe une « culture de gauche » et une « mentalité de gauche » car « la gauche se veut encore le camp de la tolérance, de l’universalisme, du progrès, de l’égalité etc. ». Tel est bien l’imaginaire de la gauche mais la culture de gauche était fort composite – la culture communiste des années cinquante était à l’opposé de la « contre-culture » des années soixante – et cette culture a connu la mutation libérale-libertaire et la récupération par le capitalisme globalisé. L’universalisme de la gauche se confond avec l’européisme de larges secteurs de la droite qui peuvent communier dans un même « progressisme » réduit aux fameuses « réformes » d’adaptation au marché mondialisé. La tolérance n’est pas la qualité première de la gauche plus ou moins libertaire qui lance régulièrement ses fatwas contre les intellectuels qui la dérangent – par exemple Marcel Gauchet.

C’est cette confusion issue des bouleversements des années quatre-vingt – le reniement des socialistes, l’effondrement soviétique – qui caractérise la guerre des gauches patiemment analysée par Kévin Boucaud-Victoire. Cette guerre est ancienne. Au 19ème siècle et pendant une grande partie du 20ème, notre auteur distingue trois courants : les libéraux, les jacobins et les socialistes eux-mêmes divisés entre réformistes et révolutionnaires. Après les événements de mai 1968 et de mai 1981, le paysage de la gauche fait de nouveau apparaître trois tendances : la nouvelle gauche libérale, qui s’affiche sous l’étiquette socialiste, la nouvelle gauche jacobine incarnée par Jean-Pierre Chevènement et la gauche alternative où l’on retrouve Jean-Luc Mélenchon, le Parti communiste, les mouvements trotskystes et la mouvance spontanéiste qui a fait Nuit debout.

Ces trois gauches sont confrontées à trois questions qui tantôt les rapprochent et tantôt creusent les oppositions : le libéralisme économique, la laïcité et la souveraineté. Les clivages sur ces sujets ne permettent pas de retrouver l’opposition entre la gauche réformiste et l’extrême gauche révolutionnaire, ou entre une gauche progressiste et une gauche réactionnaire. Le libéralisme économique provoque des résistances au sein du Parti socialiste mais n’effraie pas les partisans, à l’extrême gauche, des réformes sociétales. La laïcité rapproche certains représentants de la gauche libérale, la gauche jacobine et certains intellectuels critiques comme Jean-Claude Michéa alors que la gauche alternative connaît de vives oppositions entre les « islamo-gauchistes » et les républicains. La défense de la souveraineté rapproche les tenants de la gauche jacobine et certains animateurs de la France insoumise.

Malgré la complexité des combats et des alliances, Kévin Boucaut-Victoire estime que le clivage droite-gauche continuera de structurer la vie politique française après la période de recomposition dans laquelle nous sommes entrés. Cependant, conclut-il, « la gauche devra quand même contrer l’hégémonie politique et culturelle de la droite » afin de ne pas devenir le grand cadavre à la renverse que Sartre évoquait.

Il importe que Kévin Boucaud-Victoire reprenne et prolonge ce premier essai dès que nous aurons une expérience suffisante de la « gouvernance » Macron. A la Nouvelle Action royaliste, nous estimons que la victoire de La République En Marche a permis de concrétiser l’alliance de fait qui existait entre la gauche libérale et la droite libérale sur les orientations économiques et sociales, dans un cadre euro-atlantiste tenu pour naturel. Le bloc oligarchique qu’Emmanuel Macron a constitué est résolument post-national, post-démocratique dans sa soumission à Bruxelles et par définition post-républicain. Du fait de sa sociologie et de ses groupes de soutien (patronaux, financiers), il mène non moins résolument une guerre de classe qui s’avoue désormais comme telle et présente comme progressiste l’idéologie libérale-libertaire qui sert ses intérêts.

Si la gauche veut être à l’avenir le parti de la justice sociale, il lui faut repenser le socialisme selon les principes de la démocratie, de la laïcité et de la souveraineté. De cela, la jeune gauche est en train de prendre conscience. Mais il lui faut dans le même temps se décider à penser la question de la Constitution, au rebours de la classique culture de gauche qui produit de temps à autre des fictions dangereuses ou ineptes – la « sixième république » en dernier lieu – mais qui refuse d’envisager l’institution politique en tant que telle et son point d’application dans la Constitution gaullienne, la plus cohérente et la plus réussie que nous ayons eue depuis 1791.

****

(1)    Kévin Boucaud-Victoire, La guerre des gauches, Le Cerf, 2017.