La jeunesse de François Mitterrand nous touche de trop près pour que nous puissions prétendre à une entière sérénité, sans que nous soyons tentés par les récupérations faciles et par les justifications a posteriori ; nous ne tirons aucune gloire du passé royaliste ou royalisant du président de la République, et ce n’est pas son avant-guerre qui nous a incités à soutenir par deux fois sa candidature. Cela précisé, l’excellente enquête de Pierre Péan ne révèle pas ce qu’on a dit mais plus qu’on ne croit.

Quant à cette « jeunesse française », le douloureux étonnement de certains dirigeants socialistes et l’indignation de certains journalistes n’est que pure hypocrisie : les articles évoquant les sympathies droitistes du jeune Mitterrand surabondent, la photographie où on le voit manifester au Quartier latin avait déjà été publiée par la revue « L’Histoire », l’affaire de la Francique a été régulièrement évoquée par l’extrême droite, et certains articles de la période vichyssoise avait été publiés par la presse gaulliste. Des procureurs aveugles ne sauraient reprocher au prévenu d’impossibles dissimulations de preuves.

Mais Pierre Péan a eu l’immense mérite de reprendre toute l’histoire de cette jeunesse, de contrôler toutes les pièces déjà publiées, d’examiner les légendes et les rumeurs qui circulaient depuis la fin de la guerre. D’où les véritables révélations de ce livre qui, contrairement à l’opinion médiatique, dissipent un malentendu et font justice de graves calomnies. Comme beaucoup d’autres, je croyais que François Mitterrand avait milité à l’Action française : Pierre Péan montre que la condamnation du mouvement maurrassien par le Vatican faisait obstacle à un tel engagement. Comme beaucoup d’autres, je croyais que François Mitterrand avait appartenu à la Cagoule : Pierre Péan n’a pas trouvé trace d’une participation à ce complot. Comme beaucoup d’autres, je croyais que le fameux Voyage en Thuringe était un texte d’inspiration collaborationniste : il ne révèle qu’une banale thématique réactionnaire. Somme toute, cette histoire est celle d’un jeune catholique de droite, d’un royaliste plus proche du comte de Paris que de l’Action française, qui a suivi l’évolution de beaucoup de jeunes catholiques et de jeunes royalistes de cette époque – depuis les ligues de droite jusqu’à la Résistance en passant par les ambiguïtés et les compromissions de Vichy. Certains ont réagi et agi dès juin 1940 (et parmi eux des royalistes) mais nul ne saurait jeter une ombre sur des Résistants plus tardifs – surtout pas les censeurs qui n’ont connu d’autre guerre que celle des courants socialistes. Cependant, les explications données par le président de la République sont loin d’être entièrement satisfaisantes. Quant au royalisme initial, ses dénégations sont bien fragiles face au nombre et à la précision des témoignages publiés. Surtout, le président de la République ne peut sans mauvaise foi prétendre qu’il ignorait la législation antisémite de Vichy et, comme beaucoup, je tiens pour injustifiable l’amitié qu’il a conservée pour René Bousquet. Il faut enfin brièvement souligner ce que confirme ou révèle le débat qui s’est déroulé sur la jeunesse du Président. Nous avions déjà mesuré l’inintelligence d’une grande partie de l’élite rose, et son goût de l’autodestruction. Nous avions déjà remarqué l’étrange acharnement de ces accusateurs publics qui demandent chaque année que la France et les Français demandent pardon pour les crimes de Vichy alors que Pétain et sa clique ont été jugés et condamnés par la justice française, par la justice rendue au nom du peuple français. Mais il faudra revenir sur l’étonnante confession du directeur du « Monde », constatant que la presse (du moins la « grande ») s’est contentée de la biographie officielle de François Mitterrand.

On respecte les puissants, on s’acharne sur les affaiblis et les isolés, on manifeste bruyamment des audaces rétrospectives. C’est moche, abject parfois. Mais ceux qui redoutent la « banalisation » de Vichy peuvent immédiatement montrer leur détermination et leur courage. En France, aujourd’hui, on pratique la chasse au faciès, on légalise la xénophobie, on multiplie les gestes d’intolérance à l’égard des musulmans. Grandes consciences, hauts responsables, pour la défense des droits de l’homme, nous attendons votre renfort.

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Editorial du numéro 627 de “Royaliste » – 3 octobre 1994