La banque mondiale, qui était censée financer le développement, engendre par sa politique aberrante une misère croissante.

La mode est à la mondialisation. Le processus serait inéluctable – comme naguère le triomphe de la révolution prolétarienne – et il nous ferait entrer dans le système, dur mais salubre – de la libre concurrence, du libre échange, en somme du Marché qui engendre spontanément la prospérité dès lors que les Etats cessent leurs subventions et transforment les vilaines nationalisations en bonnes privatisations. C’est Adam Smith et Hegel relus par Alain Madelin : nullité théorique, illusions dans la pratique, conséquences catastrophiques.

Pour mesurer l’étendue du désastre néolibéral, il faut lire l’excellent ouvrage que Susan George et Fabrizio Sabelli ont consacré à la Banque mondiale (1), institution créée en 1944 grâce aux efforts de Keynes afin de financer la reconstruction et le développement des pays membres. Un demi-siècle plus tard, le bilan de la Banque mondiale n’est pas seulement décevant : il est globalement et ponctuellement négatif.

Alors que la Banque mondiale est censée aider tout pays qui en a besoin, son histoire fait apparaître une institution soumise pendant la Guerre froide à la volonté délirante de Mc Namara et devenant l’instrument d’opérations politiques pour le moins contestables. Loin d’être un de ces agences techniques dont rêvent les libéraux, la Banque n’a cessé d’être dirigée par les Etats-Unis, au mieux de leurs intérêts politiques et économiques.

Alors que la Banque mondiale est censée financer judicieusement des projets raisonnables de développement, elle est avant tout une puissance idéologique, une quasi-religion qui professe le dogme ultralibéral, ne tolère en son sein aucune déviation, et prétend appliquer sur l’ensemble de la planète les mêmes recettes élaborées par un organisme autoritaire, hiérarchique, bureaucratique et centralisé – donc ni libéral, ni démocratique.

Alors que la Banque est censée favoriser le développement  des pays pauvres, ses fameux « prêts d’ajustement structurel » ont des effets catastrophiques : ainsi, les 241 prêts de ce type reçus par 33 pays africains entre 1980 et 1989 ont provoqué une augmentation cde 17% du nombre des Africains pauvres – suite à la baisse des salaires, à l’augmentation du prix des denrées et aux coupes dans les dépenses de santé et d’éducation. Ce n’est là qu’un exemple, parmi tous ceux qui illustrent ce livre fondé sur une information rigoureusement contrôlée, d’où procède une critique aussi radicale que pertinente.

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(1) Susan George, Fabrizio Sabelli, Crédits sans frontières, La Découverte.

Article publié dans le numéro 658 de « Royaliste » – 1996