Suite et fin de l’étude consacrée à l’ouvrage de Blandine Kriegel, Les historiens et la monarchie.

De l’âge classique, les tragédiens et les moralistes nous sont demeurés longtemps familiers, tandis que se fixait l’image d’un Etat monarchique parvenu à son apogée, mais insupportable d’absolutisme. La science venait après, avec le siècle des Lumières annonciateur de la Révolution libératrice, et avec la République organisant le savoir et se fondant sur lui…

Etrangère par métier aux joutes apologétiques, Blandine Kriegel établit une nouvelle chronologie de l’histoire de nos connaissances, explore d’autres ruptures – plus profondes et peut-être plus décisives que celles que nous avons appris à maudire et à célébrer – et rétablit des continuités jusque-là méconnues entre l’Ancien régime et le nouveau. Complexité du mouvement des sciences de l’histoire et du droit, complexité de notre histoire politique trop longtemps masquée par les catéchismes militants, et qu’il fallait patiemment redécouvrir et recomposer. Travail trop long et trop difficile pour que l’enjeu soit simplement de balayer la légende de l’obscurantisme religieux, ou de réhabiliter une monarchie trop facilement confondue avec le despotisme ou la tyrannie. Dans cette recherche sur Les historiens et la monarchie (1), il y a le souci de comprendre comment se sont nouées les relations entre le savoir des historiens et des légistes et le pouvoir politique – afin que nous puissions réfléchir sur notre héritage juridico-politique et sur les problèmes qu’il continue de poser aux citoyens d’aujourd’hui et à l’Etat moderne.

Les académies

On se souvient que dans Jean Mabillon et dans La défaite de l’érudition, Blandine Kriegel nous avait fait découvrir la qualité et la modernité de l’école juridique française (de l’école de Bourges à Jacob-Nicolas Moreau) et l’apport fondamental de l’érudition religieuse à la science historique, avant de montrer comment l’histoire savante fut défaite au terme des trois querelles autour du spinozisme, de la Diplomatique et des Modernes contre les Anciens.

Mais la défaite de l’érudition n’a pas entraîné sa ruine. Le travail des savants, religieux et laïcs, s’est poursuivie jusqu’à la fin de l’Ancien régime et s’est prolongé au 19ème et au 20ème siècle sur les fondations solidement établies depuis le 16ème siècle et grâce à la matière première patiemment rassemblée.

Ainsi, les Bénédictins de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, élèves de Mabillon, continuèrent son œuvre érudite dans le domaine de l’histoire religieuse, de l’histoire de France et des provinces françaises. Mais, impliquée dans la querelle du jansénisme qui fit peser sur elle de sérieuses menaces, la Congrégation de Saint-Maur entrera dans une phase de déclin que les projets de réforme ne parviendront pas à enrayer. Point de relâche cependant, puisque d’autres institutions, laïques désormais, avaient déjà pris le relai de la congrégation moribonde et poursuivront ses tâches :

L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, fondée en 1663, s’inscrit dans le mouvement académique qui marque les 17ème et 18ème siècles européens. Dans notre pays, l’Etat crée l’Académie française en 1635, l’Académie de Peinture et de Sculpture en 1648, celle de Danse en 1661, des Sciences en 1666, de Musique en 1669, d’Architecture en 1671. L’Académie des Inscriptions est sans doute vouée à la gloire du roi, s’occupe de numismatique – signe de l’autorité politique – mais devient surtout, à partir de 1701, le creuset de la science historique : histoire de l’Antiquité grecque et romaine scientifiquement étudiée, mythologie comparée, études orientales (islam, Inde, Chine) sans oublier le travail de collation et de publication des sources de l’histoire de France, notamment la publication du Recueil des ordonnances des rois de France.

Le Cabinet des Chartes, dirigé par Jacob-Nicolas Moreau, fut la dernière institution savante de la monarchie finissante. Le Cabinet reprit nombre de travaux antérieurs, s’associa des membres de l’Académie des Inscriptions et des Bénédictins de Saint-Maur « pour la recherche et la collation des monuments de l’Histoire et du Droit public de la monarchie françoise ». Ce travail de recensement, de concentration et de mise en ordre de chartes souvent dispersées avait, outre son strict intérêt historique, une signification politique majeure. Ces recherches sur l’histoire de la constitution de la France permettaient en effet de donner des répliques fondées aux prétentions législatrices des parlements et aux conceptions rationalistes et anhistoriques des Lumières. A plus long terme, il y avait l’ambition d’aboutir à l’unification du droit public, afin que la légitimité monarchique s’en trouvât renforcée.

Echec au roi

Interrompu par la Révolution, le travail du Cabinet des Chartes représente une incontestable réussite sur le plan de la connaissance historique mais il échoue dans son projet de réforme juridique. Cet échec n’est pas celui de Jacob-Nicolas Moreau, mais de la monarchie elle-même, quant à sa réforme nécessaire et face à la société qu’elle ne parvient plus à gouverner. Fidèle à la doctrine des légistes, qui entendaient fonder le droit sur la loi naturelle et sur la coutume, Moreau s’est heurté à l’idée désormais dominante d’un droit établi sur la raison. Aussi, le dernier légiste de la monarchie s’est-il trouvé intellectuellement aussi isolé que le pouvoir royal face à l’opinion publique.

Jacob-Nicolas Moreau n’était pourtant pas réactionnaire. Face à l’accroissement des missions de la police, il cherchait à accomplir le grand projet légiste en redonnant une part fondamentale à la justice dans l’Etat, par la création d’un dépôt des lois qui sera, au 19ème siècle, celui du Conseil d’Etat. Mais, comme l’explique Blandine Kriegel, « la réforme du droit était devenue une réforme impossible ; moins parce que la monarchie française était incapable d’entreprendre un processus législatif que parce qu’une partie de la légitimité semblait lui avoir échappé. Issus du sein même des appareils de justice, les parlementaires étaient devenus ses concurrents dans l’exercice de la fonction législative, les philosophes, ses compétiteurs, dans le discours de la légitimité politique ».

La défaite des légistes et de la monarchie est aussi une défaite historique, et plus précisément une défaite sur la question des origines du pouvoir et de la nation. Ce point capital est éclairé par la querelle qui opposa, à la fin du 17ème siècle et au début du 18ème, les romanistes et les germanistes. Alors que les premiers faisaient valoir l’existence d’une constitution coutumière inscrite dans les lois fondamentales du Royaume, les seconds prétendaient situer l’origine de la nation dans la conquête franque et celle des parlements dans les assemblées des camps de mars et de mai. D’où, dans l’ordre législatif, le rôle décisif du conseil du roi et par conséquent du Parlement qui se voyait attribuer, par confusion des fonctions judiciaire et législative, une quadruple autorité de cour de justice, d’assemblée nationale, de cour constitutionnelle et de dépôt des lois…

Le plus célèbre représentant du parti germaniste, le comte de Boulainvilliers, fera l’apologie de cette conquête franque, et attribuera le rôle fondateur de l’Etat et de la nation aux guerriers vainqueurs – dont les nobles seraient les héritiers. Ce qui revenait non seulement à glorifier les prétentions aristocratiques de la noblesse, mais aussi à instaurer l’ordre politique sur la violence et non plus sur le droit – et à révoquer l’histoire juridico-politique de la nation rassemblée par les rois capétiens au profit d’une idée militaire et ethnique de la nation. L’histoire savante opposera aux germanistes un ensemble de faits pertinents, mais sans atténuer le succès et la portée de leurs théories.

Le germanisme inspirera très directement la doctrine révolutionnaire de la nation, de l’Assemblée nationale et de la Constitution. Plus profondément encore, c’est dans la théorie germaniste qu’il faut chercher l’explication de la volonté de rupture radicale exprimée par les hommes de la Révolution. Répondant par anticipation à François Furet, qui s’interroge sur le mystère de 1789, Blandine Kriegel montre que « la conception barbare et originaire d’une volonté fondatrice » relève du « formalisme vide d’un sujet parfaitement mythique ». Ce vide du mythe « ouvre sur la béance d’une histoire à refaire ex nihilo » qui sera au cœur du projet révolutionnaire. Mais le romanisme des légistes ne s’en trouve pas complètement justifié puisque, se présentant comme achèvement, il ne parvient plus à donner droit aux capacités inventives de chaque génération. Quant à la monarchie, elle porte le poids d’un absolutisme contraire à sa tradition juridique et qui pervertit ses lois fondamentales ainsi que les rapports entre le pouvoir politique et la société : divinisation du Roi-Soleil ; désir de remplacer la succession statutaire par une transmission selon le sang ; contrainte sur les corps et atteinte à la liberté de conscience. Bref moment dans l’histoire de la monarchie, mais terrible quant à ses conséquences.

Incertitudes

Il y a donc échec du romanisme et de la monarchie, que la Révolution sanctionne implacablement sans toutefois tenir la promesse germaniste d’une nouvelle fondation, fidèle à son mythe d’origine, par laquelle s’établirait définitivement la souveraineté populaire. Car la République « incomplète, fragile et incertaine » ne règle rien, malgré son culte héroïque et romain de la patrie : ni la question de la garantie des droits de l’homme, ni celle de la souveraineté, ni celle de la justice – pas plus qu’elle ne parvient à établir une nouvelle légitimité.

Nécessairement succincte, souvent schématique, cette présentation de la thèse de Blandine Kriegel ne peut donner qu’une faible idée de sa richesse, qu’il s’agisse de la naissance de l’histoire savante, de la tradition des légistes, ou des origines de la Révolution française. Outre les lumières qu’elle apporte sur des époques et des personnages négligés, cette œuvre de philosophie et d’histoire est indispensable à qui veut réfléchir aux questions qui se posent aujourd’hui à l’Etat. Pleinement fidèle à la pensée des légistes, Blandine Kriegel nous rappelle qu’il n’y a pas de politique qui tienne sans mémoire historique et sans critique de celle-ci.

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Blandine Kriegel, Les historiens et la monarchie, tome 3 : « Les Académies de l’histoire » ; tome 4 : « La République incertaine ». PUF, 1988.

 

Article publié dans le numéro 509 de « Royaliste » – 1989.