Le bicentenaire de la Phénoménologie de l’Esprit donne l’occasion de souligner l’importance décisive de la philosophie hégélienne de l’Etat qui aboutit au modèle de la monarchie constitutionnelle, régime de liberté incarné dans la personne du Prince.

De riches études consacrées à la philosophie hégélienne du droit (1), nous ne reprendrons ici que quelques éléments destinés à attirer l’attention sur une pensée naguère récupérée par les marxistes puis dénoncée comme matrice du totalitarisme.

Sous l’égide de Bernard Bourgeois (2), une nouvelle génération de chercheurs a montré que Hegel est un philosophe de la liberté conçue comme principe fondamental et accomplissement de son système spéculatif. Cette pensée de la liberté est une philosophie de l’Histoire universelle qui est effectivement politique car le sens de l’Histoire – sa signification et son orientation – est la libération des hommes. Cette libération s’accomplit dans le malheur des crises et des guerres, dans le « travail du négatif » qui est la condition de réalisation du progrès.

La philosophie libératrice de Hegel est libérale en ce qu’elle une philosophie du droit. Celle-ci est publiée, comme le montre Yves-Charles Zarka, au moment où le droit naturel moderne (les théories de Hobbes, de Locke…) est en crise : quant à l’Etat, le droit naturel ne peut assumer la régulation juridique du pouvoir politique et s’en tient à une régulation morale ; quant à la personne humaine, il ne peut assurer la réciprocité des droits et des devoirs ; quant au contrat, il ne peut résoudre son paradoxe ( nouer le pacte social dans l’état de nature, c’est supposer une idée préexistante de la société) ce qui conduit à une mythologie de la contractualisation – celle d’un Jean-Jacques Rousseau.

Hegel dépasse cette crise en donnant droit à la raison, à l’histoire et à la volonté libre. Sa philosophie de l’histoire (Historie) est rationnelle mais elle n’est pas rationaliste car elle reconnaît la part d’irrationalité qui existe dans l’histoire des événements (Geschichte) ; c’est une philosophie de l’histoire universelle, mais elle ne détruit pas la singularité ; c’est une philosophie de la liberté qui n’anéantit pas la liberté de l’autre homme car la volonté libre se réalise dans le droit – autrement dit dans le cadre juridique qui préserve et garantit les droits et devoirs de chacun envers chacun.

Ainsi résumé, le raisonnement peut sembler très abstrait. Il l’est heureusement : mieux vaut une solide abstraction qui ouvre sur l’intelligibilité du concret qu’une fiction qui embrouille les esprits et conduit à des catastrophes politiques. Rüdiger Bubner dit bien que « Hegel se méfie de toutes ces fictions de légitimation, auxquelles les temps modernes ont confié la tâche de fonder l’ordre de l’Etat sur l’accord de tous les concernés ».L’auteur des Principes de la philosophie du droit, dont le second titre est Droit naturel et science de l’Etat, pense avec les Grecs que la politéia (la Res Publica, l’Etat) est une seconde nature : l’homme naîtdans une société – qui peut être une misérable tribu ou une association de brigands mais qui est en général ordonnée par un pouvoir politique. Le droit naturel est un droit politique que le christianisme a inscrit dans la transcendance divine et qu’il faut repenser depuis que la modernité a proclamé le règne du Sujet – l’être individuel – coupé du divin.

Mais la promotion de la subjectivité efface le Sujet tandis que la définition d’un Etat qui n’existerait plus par permission divine (omnis potestas a deo…) aboutit concrètement à l’institution d’un Etat-Nation, glorifié puis déifié. Hegel veut quant à lui penser l’Etat selon le droit sans pour autant abolir l’individu dans la totalité. La vérité de la subjectivité est le sujet, et il faut faire droit au sujet. Mais il fait aussi que l’abstraite personnalité juridique de l’Etat puisse s’incarner dans une personne vivante.

D’où des conséquences remarquablement rigoureuses : l’Etat de droit repose sur sa Constitution, œuvre rationnelle de l’Esprit, qui établit sa souveraineté et garantit le droit et qui respecte le principe de division des pouvoirs. Comme le soulignent Jean-Louis Vieillard-Baron puis Bernard Bourgeois,la séparation des pouvoirs selon Montesquieu est conçue sur le mode négatif de la limitation mutuelle alors qu’il faut reconnaître ceux-ci de manière positive : les pouvoirs législatifs et exécutif doivent être complétés selon Hegel par « la subjectivité comme ultime décision de la volonté, le pouvoir princier – dans lequel sont compris les différents pouvoirs en vue de l’unité individuelle qui est ainsi la pointe et le commencement du tout, – c’est-à-dire de la monarchie constitutionnelle. »

Cet Etat n’est pas plus concrètement absolutiste qu’il n’est l’Absolu dans la philosophie de l’histoire. L’Etat rationnel, qui réalise l’Esprit objectif, est le garant de la liberté et de la sécurité des associations professionnelles, des communes et des personnes. Il n’y a pas de dépassement possible de l’Etat souverain inscrit dans la particularité d’une histoire nationale – ni dans un Etat mondial, ni dans un Etat européen. Se concilient l’universalité de l’Etat et la singularité du monarque, dans une monarchie nationale qui reste à l’épreuve de l’histoire donc de la guerre, qu’il est sympathique de mettre « hors la loi » mais qu’il faut continuer d’envisager comme ultime sauvegarde de la souveraineté nationale et de la liberté de chaque citoyen.

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(1) Centre de Recherche sur Hegel et l’Idéalisme allemand : Hegel et le droit naturel moderne, recherches coordonnées par J.-L. Vieillard-Baron et Y.C. Zarka, Librairie Philosophique Vrin, 2006. 25 €.

(2) Cf. l’ouvrage classique de Bernard Bourgeois : La Pensée politique de Hegel, PUF, 1969 et Le vocabulaire de Hegel, Ellipses, 2000.

 

Article publié dans le numéro 908 de « Royaliste » – 2007