En poursuivant ses études sur la question syndicale, et tout particulièrement en s’interrogeant sur les raisons du déclin du syndicalisme, Pierre Rosanvallon nous invite à une ample réflexion sur les nouvelles conditions de la gestion du social dans la société française d’aujourd’hui. Toutes les raisons d’être du syndicalisme sont profondément ébranlées, sa légitimité contestée. Doit-on en conclure que le syndicalisme doit disparaître ? Ou bien faut-il espérer en une véritable mutation qui transformerait son rôle ?

Royaliste : Pourquoi ce livre sur la question syndicale ?

Pierre Rosanvallon : Depuis plusieurs années je constate une implosion du syndicalisme. Elle se manifeste par la chute très rapide du taux de syndicalisation, qui est tombé de 20% en 1976 à 9% aujourd’hui. C’est le plus faible des pays industrialisés et la crise n’explique pas tout : en Suède, en Norvège le taux de syndicalisation est de 70%, en Allemagne il est de 50% et il n’a pas varié depuis dix ans.

A partir de ce phénomène, j’ai essayé de comprendre un certain nombre de mécanismes de régulation et de dérégulation à l’œuvre dans la société française. En effet, le syndicalisme est à la fois un mouvement social et un mouvement de régulation. Comme mouvement de régulation, son rôle est de rendre gouvernable le social. La légalisation du syndicalisme en 1884, n’a pas été l’effet d’une revendication ouvrière (il y avait au contraire une opposition assez forte dans les syndicats tolérés), mais le résultat d’une demande des milieux politiques et même patronaux. Ils comprenaient qu’une société individualiste n’est pas gouvernable sans interfaces de régulation, dont la nécessité était clairement perçue au 19 ème siècle. Tout en redoutant le retour à l’Ancien régime et aux corporations, on s’aperçoit du vide social creusé par la société individualiste. Lutter contre le vide social (donc rendre la société représentable, gouvernable), c’est d’une façon ou d’une autre essayer d’inventer des corps intermédiaires modernes. Toute cette réflexion sur ces corps modernes a été au cœur de l’institutionnalisation juridique du syndicalisme. Bien sûr, le syndicalisme a été aussi un mouvement social qui avait deux caractéristiques : le syndicalisme a d’abord été une formidable machine à produire de l’intégration sociale pour une population qui, tout en participant au vote politique, se sentait marginalisée. D’autre part, le syndicalisme avait une fonction de représentation : le groupe social se donnait une voix, un visage, à travers ses représentants.

Royaliste : Et ce n’est plus le cas aujourd’hui ?

P. Rosanvallon : Ces trois grandes fonctions du syndicalisme se sont en effet érodées. On ne peut pas se contenter d’analyser les problèmes des syndicats en termes d’inadaptation, ce que font beaucoup de gens – les syndicats compris – en invoquant la crise, la bureaucratie syndicale, la langue de bois. Or la CFDT, qui a tenté d’améliorer son image, a perdu autant d’adhérents que les autres. Il faut donc réfléchir aux conditions de la régulation sociale, aux termes de la représentation et aux conditions de l’intégration. Il est certain que si le syndicalisme a été une machine à intégrer, il est aujourd’hui profondément délégitimé par les nouvelles formes de marginalité sociale (chômage de longue durée, nouvelle pauvreté) sur lesquelles il n’a aucune prise, dont il ne parle pas, et pour lesquelles il n’intervient pas. Donc sa grande légitimation historique, presque morale, qui était de produire de l’intégration sociale, n’existe pas aujourd’hui.

Royaliste : Qui réalise cette intégration ?

P. Rosanvallon : Il faut à nouveau réfléchir sur l’Etat. La critique de l’Etat-Providence, qui est une critique instrumentale, ne doit pas se prolonger en critique philosophique. L’Etat, définit comme réducteur d’incertitudes, est une forme moderne indépassable de la sociabilité. Tous ses modes d’interventions peuvent et doivent être discutés mais il y a une modernité de la forme de l’Etat qui est positive.

Royaliste : Et la régulation sociale ?

P. Rosanvallon : Nous entrons de plus en plus dans un système où il y a à la fois généralisation et banalisation des procédures de représentation. Généralisation en ce sens que plus on a à gérer des systèmes complexes, moins on veut d’Etat (au sens administratif) et plus il faut des interfaces de régulation. De ce point de vue, le syndicat n’est plus qu’une figure parmi d’autres, puisqu’on trouve des associations de consommateurs, des groupes d’usagers, des commissions et des sociétés d’économie mixte qui ont, de façon légale ou coutumière, un statut représentatif. Cette représentativité n’est plus seulement le reflet des aspirations d’un groupe. C’est devenu une technique de gestion qui a pour but· de désengorger d’autres mécanismes de régulation. Ce qui explique que, paradoxalement, le syndicalisme se voit reconnaître toujours plus de représentativité. Alors que le nombre d’adhérents diminue, la reconnaissance juridique de son statut représentatif a été en s’accélérant car il y a toujours plus besoin d’interfaces de régulation et de gestion pour gérer l’emploi, la formation professionnelle, l’apprentissage, la sécurité sociale … Même si les syndicats n’avaient plus du tout d’adhérents, ils devraient continuer à exister comme interfaces de régulation. D’ailleurs, demande-t-on aux associations de défense de l’environnement ou d’usagers du téléphone combien elles ont d’adhérents ? Nous avons maintenant une représentation fonctionnelle qui ne repose plus sur les critères traditionnels de la représentativité, mais sur l’effet de représentation et sur la représentativité comme technique de gestion. C’est là un aspect fondamental des sociétés complexes.

Il faut aussi voir que ce développement de la représentativité comme technique de gestion va de pair avec un moindre besoin de représentation dans d’autres sphères de la régulation sociale. Je pense notamment à l’action collective et à l’entreprise.

– Dans l’action collective le but normal d’une organisation représentative était d’offrir un miroir à un groupe pour qu’il se reconnaisse, et d’exprimer par rapport à un extérieur ce groupe. Or nous constatons que, dans les sociétés modernes, les logiques de l’information se sont substituées aux logiques de la représentation. Ainsi, déjà en 1968 et dans le mouvement étudiant de 1986, nous avons un effet de représentation permanente dans les médias, qui se substitue aux formes traditionnelles de représentation. La société médiatique est, techniquement, une société qui se rend présente à elle-même et qui absorbe dans son fonctionnement toute une partie des technologies de la représentation, Ce fait est très important pour toutes les représentations qui ne sont pas liées à des régulations institutionnelles (les partis politiques par exemple). Tout ce qui est mouvement social voit les conditions de la représentation se dérouler selon des modalités nouvelles.

– Dans l’entreprise, le syndicalisme conçu comme acteur-protecteur (acteur de la représentation parlementaire dans la « monarchie constitutionnelle » de l’entreprise, et protecteur des travailleurs) est en train de disparaître. Les logiques de gestion de l’entreprise ne sont pas celles du contre-pouvoir, de la parlementarisation du social. Une logique de type informationnel se développe, dans laquelle les procédures de représentation n’ont plus la même place.

Royaliste : Gilles Lipovetsky dirait que vous décrivez là des conséquences de ! ‘individualisme …

P. Rosanvallon : Le cas syndical nous permet de réfléchir à cette analyse tout en la précisant. Il y a individualisme lorsque chaque personne a des rapports pluriels avec la réalité et non pas des rapports d’identification simple, par exemple lorsque l’individu se définit par rapport à son travail, ou à un parti. Dans les sociétés individualistes, les registres d’identification sont pluralistes : le collectif ne disparaît pas, il est vu sous un mode instrumental, utilitaire.

Royaliste : Quel peut être l’avenir du syndicalisme ?

P. Rosanvallon : Il est probable que nous allons en France vers un syndicalisme sans adhérents, c’est-à-dire réduit aux permanents et aux élus. Il est même possible qu’on tombe en-dessous de ce seuil, puisque certains élus syndicaux ne sont pas adhérents. Est-ce que c’est grave ? Il faut voir que c’est inéluctable. Le problème, c’est que le syndicalisme ne pourra plus tirer sa qualité représentative de son assise sociologique -ce que font les syndicats allemands et suédois. D’un autre côté les résultats aux élections prud’homales ont montré que la tentative de légitimation électorale des syndicats était aussi un échec. Les syndicats devraient donc rechercher une légitimation morale. Ils sentent bien que la question éthique va devenir centrale. Pourquoi ?

Quand on défend 20% de la population, ce groupe forme bloc et on le défend contre les autres. Quand on s’applique à gérer des systèmes d’intérêts qui touchent 80% de la population active, on est forcé de procéder à des arbitrages. L’accusation de corporatisme est le signe d’une délégitimation morale, par rapport au critère d’intérêt général. Or la spécificité du syndicalisme français, c’est d’avoir défini sa légitimité par rapport à l’intérêt général, et non, comme ailleurs, selon des critères plus étroits d’intérêt professionnel. Ainsi, le phénomène syndical permet de comprendre l’avenir des conditions de la régulation et de la participation sociale, et en même temps les modalités dans lesquelles se développe la légitimation des actions collectives.

Royaliste : Dans notre société, de plus en plus duale, toute une partie de la population n’est plus représentée. N’y a-t-il pas risque d’explosion ?

P. Rosanvallon : La désintégration sociale est patente. La question du thème des exclus aurait été, il y a trente ans, l’objet du discours syndical. Or les syndicats se demandent pourquoi ils sont passés à côté, tout en continuant à ne rien faire. Cela montre que le syndicalisme n’est plus construit autour de l’idée de solidarité, mais autour de l’idée de légitimité d’un certain type d’intérêts particuliers – idée qui est naturelle dans les pays anglo-saxons alors que les syndicats français ont une rhétorique de l’intérêt général, qui masque les intérêts particuliers. Aujourd’hui, le syndicalisme gère cette rhétorique de la façon la plus négative qui soit, et des révoltes sociales sont possibles.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 490 de « Royaliste » – 31 mars 1988.

Pierre Rosanvallon, La question syndicale, Calmann-Lévy, 1988.