Dans un ouvrage magistral, un jeune philosophe (1) examine sous tous ses aspects la logique totalitaire qui engendra, selon diverses idéologies et toujours sous l’égide d’un Chef, les plus noirs enfers du siècle passé.

La dénonciation du totalitarisme fut à la mode dans le dernier tiers du 20ème siècle, après la disparition plus ou moins rapide des systèmes nazi, stalinien et maoïste. Reste la Corée du Nord, qui n’intéresse malheureusement pas grand monde, et des envolées polémiques qui désignent comme « totalitaires » des sectes et des bandes fanatisées. La question totalitaire demeure cependant d’actualité car ce phénomène longtemps nié dans sa spécificité est souvent présenté comme une négation barbare de la modernité et de la démocratie au profit d’une extrême politisation de la société. Il en résulte une apologie sympathique et naïve des droits de l’homme et une peur de la politique qui continue de marquer maints esprits.

En compagnie de George Orwell, d’Hannah Arendt, de Claude Lefort et de Marcel Gauchet, Florent Bussy examine tous les ressorts de la mécanique totalitaire qui entraîna des dizaines de millions d’hommes dans une religiosité éperdue et qui vouait les mêmes ou d’autres, innombrables, à l’anéantissement.  Le régime totalitaire peut évoquer par certains traits des formes classiques de domination mais il constitue un événement inédit dans l’histoire : il ne saurait être confondu avec le despotisme, éclairé ou non, ou avec la tyrannie – encore moins avec l’absolutisme monarchique qui était limité par une loi transcendante.

Malgré leurs différences, le stalinisme, le nazisme et le maoïsme présentent des caractéristiques identiques qui les inscrivent dans une même logique. Cette identité a été longtemps récusée en raison de l’affrontement entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique à partir de 1941 mais elle est aujourd’hui solidement établie. Cela ne signifie pas que le totalitarisme soit une création ex nihilo. Il se présente comme une réponse aux promesses non tenues de la démocratie libérale – les inégalités sociales demeurent – et s’affirme comme l’expression véritable de la souveraineté populaire. C’est un système moderne, qui prétend combler les manques engendrés par la modernité. De fait, les régimes totalitaires ont soulevé l’enthousiasme délirant de dizaines de millions d’individus – parmi lesquels d’éminents intellectuels – parce qu’ils semblaient répondre à de très fortes attentes. On sait de quelle manière s’est exercée cette séduction :

Par l’idéologie, définie par Hannah Arendt comme « la logique d’une idée ». Dans une société moderne qui a congédié la transcendance, l’idéologie restaure la croyance en une Vérité majeure qui ne descend plus du ciel mais qui est dans la parole du Chef et dans la ligne du Parti. L’idéologie explique toute l’histoire et le moment présent, donne sens à la vie et dirige l’individu dans son comportement public et privé ; elle protège les militants contre toutes les surprises résultant de la complexité et de l’opacité de la société.

Par le culte du Chef qui est inhérent au totalitarisme : comme l’écrit Florent Bussy, « nous n’avons pas d’exemple d’un régime totalitaire qui ait survécu à la disparition de son chef ». Le Führer, le Petit Père des peuples, le Grand Timonier comblent le désir de l’Un, affirment par leurs discours et leurs effigies que la société est unanime et tout entière incarnée dans l’Egocrate aveuglément servi par le parti unique, instrument du conditionnement et de la surveillance généralisée.

Par la religiosité qui sanctifie le Peuple, la Nation ou la Race et promet que l’humanité ainsi redéfinie trouvera son salut sur la terre – l’immanent et le transcendant se trouvant ainsi recadrés dans une perspective fusionnelle.

Par la Terreur qui menace chacun, à tout instant, de pur et simple effacement. Il ne suffit pas, comme dans le despotisme, d’éliminer les ennemis du régime : dans la société du soupçon généralisé, tout individu, y compris le plus loyal au Parti et au Chef, peut être désigné comme traître. Le système totalitaire veut détruire l’autonomie de la personne, la liberté de l’être humain et c’est pourquoi il ne cesse de s’inventer des ennemis qu’on enferme dans des camps de concentration où l’on s’efforce d’anéantir l’humanité de l’homme.Etat, droit morale

En maintes pages remarquables, Florent Bussy montre que « la négation de l’humanité est au cœur des régimes totalitaires ». Ce ne sont pas seulement les libertés qui se trouvent abolies mais la loi et le droit dans leur idée et dans leur réalité. Ce n’est pas seulement la démocratie qui est radicalement récusée – il suffit pour cela d’un Franco ou d’un Pétain – mais la politique elle-même. C’est que le totalitarisme détruit concrètement l’espace public et l’Etat mais aussi toute la dimension symbolique qui, par définition, assure le lien entre les hommes, reconnus comme tels au sein d’une collectivité historique. La dépolitisation totalitaire s’accompagne d’une négation de la pensée et d’une subversion du langage dans le discours de propagande. Se construit alors un monde fictif, dans lequel la distinction entre le bien et le mal est dépourvue de sens. Il n’y a plus que des individus transformés en machines d’autant plus efficaces qu’ils ne se posent pas de questions. Le totalitarisme est un nihilisme qui se serait parfaitement accompli s’il ne s’était pas heurté à la résistance humaine, simplement humaine, dans les sociétés asservies et dans les camps de concentration. « Même dans les conditions les plus extrêmes, écrit Laurent Bussy, non seulement l’homme a la possibilité de choisir entre le bien et le mal, mais le bien continue de s’imposer comme un devoir. »

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(1)   Florent Bussy, Le totalitarisme, Histoire et philosophie d’un phénomène politique extrême, Cerf, 2014.

Article publié dans le numéro 1074 de « Royaliste » – 2015