GOOD BYE STALINE ?

En allusion à un film récent, cet au revoir cache-t-il un inavouable regret ? Signifie-t-il que nous allons revoir un jour ou l’autre un Staline et un stalinisme ? A moins qu’il ne recouvre d’ironie une réelle nostalgie pour l’Union soviétique considérée comme une puissance impériale et comme une société qui fit longtemps rêver d’immenses foules sur divers continents ?

La troisième question est la seule qui mérite réflexion, en vue d’une meilleure compréhension de l’actualité – et des peuples auxquels on rend visite ou avec lesquels on a décidé de commercer.

 

Parmi les rêveurs du siècle dernier et les spectateurs plus ou moins engagés, bien peu regrettent le défunt despote et continuent de pratiquer le culte dont il fut l’objet.

S’il est vrai que le risque tyrannique est de tous les temps et de tous les pays, nous ne reverrons pas cette conjonction étroite entre un maître absolu, une idéologie et un système économique et social qui engendra une dialectique implacable. Le célèbre propos de Hegel sur l’histoire tragique qui se rejoue en comédie n’a cessé de se vérifier…

Il reste à apprécier l’héritage laissé par l’Union soviétique, sa place dans les mémoires, ses traces dans la pensée, son empreinte sur les cultures, sur les relations de pouvoir et sur les modes d’organisation dans les pays qui participaient du « socialisme réel ».

La tâche est immense. Un bilan d’ensemble demandera des décennies de travail et mobilisera d’innombrables équipes de chercheurs qui aboutiront à des résultats nuancés, nécessairement révisables – tels ceux qui sont publiés depuis deux siècles sur les causes et les conséquences de la Révolution française. L’esprit du temps à venir et les diverses formes qu’il prendra dans chaque pays et dans chaque discipline modifiera aussi, et de manière imprévisible, les points de vue et les jugements.

Un seul observateur ne peut donc prétendre être complet, et l’objectivité est impossible lorsqu’il s’agit d’évoquer des évènements aussi proches, des tragédies toujours présentes dans les mémoires, des épreuves qui marquent encore les chairs, des passions aussi vives qui celles suscitées par le modèle défunt, par cette « religion séculière » qui achève de mourir en Corée du Nord.

Ceci posé, le statut d’observateur est ici revendiqué. A la différence de maints soviétologues, cet observateur n’a pas de comptes à régler avec sa jeunesse : il ne fut ni stalinien, ni maoïste, ni adhérent du Parti communiste français. Il n’a pas non plus à faire oublier des analyses fallacieuses et des prévisions erronées, comme tant d’experts qui continuent d’accumuler, avec autorité, des travaux assortis de jugements toujours aussi définitifs.

Son regard est celui d’un voyageur qui a visité à différentes époques presque tous les pays qui étaient ou qui furent dans le « camp socialiste » et qui en a une connaissance plus ou moins approfondie, nourrie d’études spécifiques, de rencontres et d’enquêtes dans des domaines et sur des terrains précisément délimités.

Mais il ne suffit pas de poser un regard aussi froid que possible sur la réalité pour que le réel passé et présent soit immédiatement saisissable et communicable. Les matériaux accumulés et les expériences vécues restent à l’état de collections d’objets et de souvenirs, peu significatives, s’il manque les concepts adéquats.

Or le stalinisme en particulier et le système soviétique en général posent un problème conceptuel qui est lourd de conséquences géopolitiques et géostratégiques.

Un totalitarisme problématique

Dans sa période post-stalinienne, l’Union soviétique a été présentée en Europe et aux Etats-Unis comme un système totalitaire. Cette conception résulte de la réflexion critique menée principalement par Annah Arendt et par la contestation radicale formulée par les dissidents soviétiques – l’ensemble était repris, vulgarisé et mis en scène au milieu des années soixante dix par les « Nouveaux philosophes ».

En simplifiant les analyses complexes d’Annah Arendt, on a affirmé que le totalitarisme est un mode de domination sans précédent qui repose :

- sur une idéologie expliquant la totalité de l’histoire et de la destinée humaine à laquelle un sens ultime est assigné ;

- sur l’exercice du pouvoir par la terreur, caractérisée par l’organisation d’un système concentrationnaire d’enfermement et d’élimination ;

- sur la destruction de la vie personnelle et des structures sociales traditionnelles, familiales tout particulièrement ;

- sur une gestion bureaucratique de la société contrôlée par la police et orientée par le parti unique ;

- sur un projet impérialiste à visée continentale ou mondiale.

L’Union soviétique s’inscrivait parfaitement dans ce schéma, illustré par des œuvres remarquables (Vaarlam Chalamov, Alexandre Soljénytsine, Iouri Dombrovski….) des victimes du régime stalinien et post-stalinien et par les livres et les films tirés de leur expérience (L’Aveu, de Costa Gavras en 1969). Intellectuels revenus du marxisme et anciens militants des groupes gauchistes (André Glucksmann par exemple) soulignaient la logique qui mène de la pensée marxienne au communisme léniniste puis au stalinisme et affirmaient qu’il était impossible d’échapper à l’enfer totalitaire et à l’étreinte de l’impérialisme russo-soviétique.

Alors qu’elle entrait sur la voie du déclin, l’Union soviétique était dénoncée comme une superpuissance en phase conquérante et ses dirigeants comme des disciples plus ou moins rigides de Staline.

Les faits que l’on intègre dans le schéma du totalitarisme sont incontestables : pouvoir central absolu, arrestations massives, tortures, enfermement et exécution d’opposants et de suspects, persécutions religieuses, propagande incessante, endoctrinement de la population dès le plus jeune âge. La défaite américaine au Vietnam, l’intervention des troupes soviétiques en Afghanistan et la menace militaire classique et nucléaire que les pays membres du Pacte de Varsovie faisaient peser sur l’Ouest européen semblaient prouver l’irrésistible progression du communisme.

Cette preuve était d’autant plus volontiers administrée que la « peur du Rouge » était centrale dans l’argumentation de nombreux partis politiques français et ouest-européens – la diabolisation de l’adversaire permettant par ailleurs de cimenter la construction du Marché commun puis de la Communauté Economique Européenne.

Ce procédé fut utilisé jusqu’à la chute de Gorbatchev, certains intellectuels, mais aussi des spécialistes français du renseignement, s’acharnant à démontrer la formidable ruse des stratèges du camp opposé…

Ces analyses partisanes négligeaient les contradictions internes du système soviétique (notamment celles qui minaient la planification collectiviste), la violence des insurrections antisoviétiques et anticommunistes (Berlin-Est en 1953, Budapest en 1956, Prague en 1968), les erreurs de ses dirigeants (l’intervention de décembre 1979 en Afghanistan), l’abandon de la foi communiste, la persistance des pénuries, la corruption grandissante… Ces faits n’étaient pas niés, mais présentés comme signes de la souffrance infinie des populations sous le joug, comme preuve de la malfaisance des dirigeants communistes, de leur agressivité.

Théories de catastrophe

L’effondrement rapide de l’Union soviétique a infirmé les jugements apocalyptiques et les analyses catastrophistes qui s’imposaient d’autant plus facilement sur la scène médiatique que le Parti communiste français, comme les autres grands partis communistes européens, avait perdu à la fin des années soixante le prestige idéologique dont il jouissait depuis la seconde guerre mondiale et les moyens de pression dont il avait longtemps disposé.

Très vite, une nouvelle théorie, largement diffusée par les principaux médias, s’est développée de manière paradoxale :

- Proclamation de la victoire sur le totalitarisme – d’abord le nazisme puis le communisme soviétique – et sur une Union soviétique rayée de la carte et effacée des mémoires.

- Poursuite de la guerre froide transformée en hostilité à l’égard de la Russie : dénonciation de la répression militaire de l’indépendantisme tchétchène, soutien (proclamé plus qu’affirmé concrètement) aux nouveaux Etats constitués ou reconstitués sur les ruines de l’Union soviétique, mise en procès de Vladimir Poutine, présenté comme le chef despotique d’une fédération de Russie vouée à se réduire comme une peau de chagrin.

Sans mettre en discussion les points de vue rapidement évoqués, il importe de relever que les thèses qui viennent d’être schématiquement exposées sont prédominantes dans les groupes influents de l’intelligentsia française et chez les néo-conservateurs américains. Ce qui n’est pas sans effets, quant aux enjeux politiques, diplomatiques, militaires et économiques pour les pays qui faisaient partie de l’Union soviétique.

En France, il est vrai, les intellectuels qui prolongent leur engagement (souvent tardif) contre le totalitarisme par une hostilité virulente à l’égard de la Russie n’ont aucune influence sur les décisions du pouvoir politique et sur la ligne diplomatique française : l’amitié avec la Russie a été réaffirmée par François Mitterrand puis par Jacques Chirac et d’importants accords ont été signés avec Moscou dans le domaine spatial et dans le domaine de l’armement.

En revanche, aux Etats-Unis, les groupes de réflexion néo-conservateurs ont mis au service de la stratégie américaine la thématique antitotalitaire et tentent de développer ses applications concrètes.

Pour les néo-conservateurs et les ONG qu’ils inspirent en Ukraine, dans le Caucase et en Asie centrale, l’Union soviétique était un régime totalitaire qui avait effectivement détruit les structures traditionnelles en même temps que les droits de l’homme. Face aux potentats qui continuent de s’appuyer les restes du système soviétique, il s’agirait de susciter de nouvelles révolutions démocratiques en favorisant la reconstruction de la société civile par le retour aux traditions locales et l’appel à la libération des initiatives individuelles.

C’est selon ce schéma, que l’on dit parfois néo-tocquevillien car il entend accélérer l’irrésistible mouvement vers la liberté individualiste, que les révolutions de 2004/2005 (révolution « orange » en Ukraine, révolution « des tulipes » au Kirghizstan) se seraient produites… Selon ce plan réel ou supposé, l’héritage soviétique serait en passe d’être liquidé et un adieu définitif serait signifié aux staliniens, aux brejnéviens, aux gorbatchéviens et aux protégés de Vladimir Poutine – en attendant que ce dernier quitte le pouvoir et que la Russie en vienne à la normalité démocratique.

Le cimetière des prévisions relatives à l’avenir de l’Union soviétique et au destin des nations issues de l’empire incite à une grande prudence. On se gardera ici du nouveau prophétisme tocquevillien comme des approximations (celles de Francis Fukuyama) plus ou moins inspirées de Hegel sur la « fin de l’Histoire » qui furent à la mode voici une douzaine d’années.

Quant aux concepts, il paraît sage de mettre de coté la question du totalitarisme, sous réserve d’inventaire, et de recourir aux notions classiques de la philosophie politique, qui permettent de qualifier plus précisément les divers modes d’exercice autoritaire du pouvoir politique : tyrannie, despotisme, dictature, oligarchie… A ces notions traditionnelles, il convient d’ajouter celles, modernes, qui décrivent les modes d’administration et leurs dérives : bureaucratie, technocratie…

Quant aux anciens pays socialistes, on distinguera par exemple la tyrannie d’Enver Hodja en Albanie et de Nicolae Ceausescu en Roumanie, les dictatures tchécoslovaques et bulgares. Quant à l’Union soviétique, Staline peut être rangé parmi les tyrans, Krouchtchev et Brejnev parmi les despotes. Dans tous les cas, l’idéologie communisme a été instrumentalisée et le Parti communiste est devenu, comme les syndicats, une courroie de transmission du pouvoir.

Quant aux visées mondiales de l’Union soviétique, quant aux entités politiques issues de son effondrement, il est également prudent de recourir aux catégories géopolitiques ordinaires : nation, empire, protectorat, colonie…

L’héritage soviétique

Pour aborder les meilleurs conditions possibles cette immense question, une première clarification s’impose quant aux pays qui avaient été inscrit dans le « camp » socialiste après la seconde guerre mondiale.

Dans les anciens protectorats

En Europe centrale, l’ensemble du soviétisme a été prestement liquidé, parfois avec l’aide des anciens membres des partis communistes soviétisés revenus au pouvoir sous des étiquettes socialistes en Lituanie et en Pologne. Dans leur grande majorité, les Polonais avaient rejeté les valeurs, les systèmes de contrainte et les modes d’organisation imposés par les soviétiques. Les Tchèques et les Slovaques se sont séparés, après le rejet commun et global de l’ancien système. Pas de traces visibles en Hongrie, qui était devenu le pays le plus libéral du « camp socialiste » dans les années quatre-vingt.

La situation est beaucoup plus complexe sur le territoire de l’ancienne République Démocratique Allemande car l’intégration manquée dans la République fédérale unifiée provoque, dans la partie la plus modeste de la population confrontée à un chômage important, un vif sentiment de regret des garanties sociales offertes par l’ancien régime socialiste.

Dans les Balkans, les pays de l’ancienne Yougoslavie s’étaient construits sous l’égide du maréchal Tito sur un modèle singulier de dictature, de fédéralisme et d’autogestion qui fonctionnait pratiquement grâce à un parti unique (la Ligue des communistes) et se réclamait dans l’ordre symbolique des valeurs et du souvenir de la Résistance au nazisme et au fascisme.

La Bulgarie constitue un cas particulier : la nation bulgare est historiquement liée à la Russie, en raison du rôle décisif qu’Alexandre III, le « Tsar libérateur », a joué dans l’affranchissement d’un peuple qui vivait depuis plusieurs siècles sous la tutelle ottomane et par une grande proximité culturelle : les chrétiens sont de religion orthodoxe, la langue bulgare, proche du russe, s’écrit également en lettres cyrilliques et beaucoup de Bulgares sont russophones. Après la guerre, ce fut grâce à la présence de l’armée russo-soviétique que la monarchie fut renversée par un coup d’Etat qui permit à un Parti communiste minoritaire de s’installer au pouvoir. Sofia resta très proche de Moscou jusqu’à l’effondrement du Grand frère : dictature beaucoup plus dure que celle du voisin yougoslave, Parti communiste de type rigoureusement léniniste, système collectiviste intégralement planifié.

Le soulèvement qui a contraint Todor Jivkov a un départ précipité (novembre 1990) eut une caractère incontestablement populaire, le syndicat contestataire affichait son anticommunisme, le Parti socialiste bulgare rebâti sur les décombres de l’ancien Parti communiste n’exprime plus l’idéologie des temps passés et gère le pays en alternance avec d’autres formations politiques sans tenter de se libérer des normes libérales imposées par le Fonds monétaire international.

Située entre le monde russe et les Balkans, la Roumanie constitue un autre cas particulier en raison de la tyrannie exercée par Nicolae Ceausescu, qui se prenait pour un génie supérieur à Marx, Engels et Lénine réunis et qui professait un nationalisme ombrageux : la terreur appliquée à la population et l’état de misère dans laquelle elle fut plongée ont enfermé politiquement et psychiquement le pays dans ses malheurs – auxquels les Roumains ont tenté de remédier selon leurs propres capacités : soutien au pouvoir fortement personnalisé de Ion Illescu, mais aussi recours aux autorités traditionnelles (le patriarche orthodoxe, le roi de Roumanie) pour tenter de sortir le pays de ses difficultés et le purger de ses violences intestines.

Il est à noter que le peuple roumain ne s’est pas mobilisé pour la Moldavie, coupée en deux selon la ligne de front qui sépare depuis 1992 les roumanophones et les russophones concentrés sur la rive orientale du Dniestr autour des villes de Tiraspol et de Bendery.

Dans les pays de l’ancienne Union soviétique

A un examen au cas par cas, qui serait fastidieux et qui obligerait à maintes approximations, il est préférable de souligner, à partir d’observations directes, la complexité des liens qui ont été maintenus avec le passé soviétique.

Il faut à cette égard établir des distinctions selon les périodes historiques, selon les républiques soviétiques, selon les générations et selon les métiers – distinctions utiles au touriste et à l’homme d’affaires qui, arrivant dans l’un des pays considérés, est immédiatement confronté à des attitudes diverses et nuancées.

Selon les périodes

Nous sommes là dans le domaine des évidences trop souvent négligées dès lors qu’on réfléchi en termes de totalitarisme. Cent fois décrite par les historiens et les romanciers, la période stalinienne est celle de la tyrannie pratiquant une terreur qui vise les opposants déclarés, les dissidents, les traîtres supposés à l’intérieur du Parti communiste et d’innombrables suspects. La puissance des organes de la police et des services de contre-espionnage est alors à son apogée et la machine concentrationnaire fonctionne à plein régime.

Les victimes des persécutions politiques et religieuses gardent le douloureux souvenir de cette période et les associations qui regroupent les anciens prisonniers et leur famille et leur descendance (notamment Memorial) sont très fréquentées et très actives. Le rejet du stalinisme et du socialisme soviétique identifié au Goulag est bien entendu total.

Cette attitude n’est pas générale. En Russie comme dans toutes les Républiques, certains contemporains vantent les réalisations du socialisme à l’époque de Staline : promotion sociale par l’éducation généralisée mais prioritairement orientée vers les enfants de paysans pauvres et d’ouvriers ; protection sociale ; confort dû à l’électrification, formation de militaires, d’ingénieurs, de techniciens et d’administrateurs de haut niveau, construction de logements urbains solides et esthétiquement réussis, de routes et de voies ferrées, développement industriel…

Même dans certaines communautés religieuses, persécutées au nom de l’athéisme officiel pendant la période stalinienne, il y a reconnaissance d’une dette à l’égard du système d’éducation et de la politique culturelle intensive qui bénéficiait à l’ensemble de la population.

Nikita Krouchtchev dénonce la tyrannie, arrête la machine à terreur et établit son pouvoir despotique sur la base inchangée des organes policiers et des organisations du Parti. Il est même possible d’évoquer une période de despotisme éclairé, puisque le pouvoir tente d’aménager la planification collectiviste, mais la prise du pouvoir par Léonid Brejnev marque le début d’une gestion conservatrice de la puissance militaire et industrielle.

Pris dans leur rivalité, le « Monde libre » et le « Camp socialiste » se diabolisent réciproquement et le souvenir du choc des propagandes gêne encore notre compréhension de l’attitude des populations vivant en régime soviétique. Pour ne prendre qu’un exemple, c’est au moment où la dénonciation du Goulag fut la plus fortement exprimée en Europe de l’Ouest, notamment en France, que le régime répressif, qui avait remplacé celui de l’élimination physique et de la persécution de masse, s’allégea considérablement.

Selon les républiques

L’Estonie et de la Lettonie peuvent être considérées ensemble, en raison des fortes minorités russes et russophones qui sont installées dans ces deux pays : des regrets discrets peuvent être entendus chez ces anciens citoyens de la nation dominante qui se retrouvent réduit à l’état de minorité – fort peu appréciée par les Estoniens de souche dont l’identité nationale avait été niée par le pouvoir soviétique. Antisoviétisme, anticommunisme et anti-russisme s’expriment nettement en Estonie, moins fortement en Lettonie. Le nationalisme lituanien cultive quant à lui une double rejet de la Russie et de la Pologne pour des raisons historiques et géographiques : à Vilnius, capitale lituanienne, on regarde plus vers le centre de l’Europe qu’à Tallinn, capitale estonienne dont le port est situé en face de la Finlande et proche de Saint-Pétersbourg.

Dans le Caucase, l’extrême diversité des peuples et la complexité de nations découragent l’analyse globale.

A l’intérieur de la Fédération de Russie, la Tchétchénie constitue l’exemple du rejet violent de l’héritage soviétique et de la culture russe. On rappellera que le pays fut militairement conquis au terme d’une longue et sanglante campagne menée contre l’Imam Chamil et ses guerriers entre 1841 et 1859. Après plusieurs révoltes matées par les troupes du Tsar, après la brève indépendance proclamée après la révolution d’Octobre, l’élimination des Koulaks et la collectivisation forcée furent ressenties avec une telle violence par les Tchétchènes et les autres peuples non russes de la République que le gouvernement tchétchène accueilli avec faveur, en 1942, les troupes allemandes. Pour les punir, Staline ordonna en novembre 1943 la déportation des Tchétchènes et des Ingouches au Kazakhstan…

De la Russie des Tsars à celle de Staline, la politique d’oppression explique la force du sentiment indépendantiste et la durée de la guerre menée à partir de décembre 1994 contre les troupes russes. Il importe cependant de se garder de simplifier le conflit : ce n’est pas l’ensemble des habitants de la République tchétchènes qui se sont insurgés contre la Russie (les Russes représentaient 40% de la population en 1991, mais ne sont plus que 3% aujourd’hui) et la population tchétchène est elle-même divisée entre partisans et adversaires de la Russie.

Toujours dans le Caucase, mais plus au Sud, l’Azerbaïdjan présente une toute autre configuration. Cette ancienne république socialiste soviétique, devenue indépendante le 31 août 1991, a une identité complexe : sa langue est proche du turc, sa population est de tradition musulmane chiite (alors que la Turquie est sunnite) mais la pratique religieuse y est beaucoup plus faible qu’en Turquie et en Iran. L’héritage soviétique est rejeté d’autant plus nettement que la lutte d’indépendance a été marquée par la sanglante répression opérée par les troupes russes en janvier 1990 – le « janvier noir » à Bakou.

On retrouve cependant d’importantes traces laissées par le mode soviétique d’organisation. Par exemple l’Union des écrivains : même immeuble, même organisation des bureaux, même apparence des dirigeants, même façon prudente et solennelle de s’exprimer devant le visiteur étranger. Même passion aussi pour la littérature et pour la poésie, partagée par les contemporains de l’époque soviétique et nouvelle génération.

Plus généralement, les Azéris n’ignorent pas que des troupes russes stationnent en cette Arménie détestée depuis que la guerre perdue dans le Nagorny Karabakh (février 1992-mai 1994) a entraîné l’occupation d’une partie importante du territoire national. Mais l’empreinte de la langue et de la culture russes demeure très forte dans les milieux dirigeants et dans les élites. Le cas d’Heïdar Aliev, président de la République de 1993 à 2003, est hautement significatif : successivement chef du KGB d’Azerbaïdjanpremier secrétaire du Parti de cette République soviétique et membre du politburo du Parti communiste de l’Union soviétique (congédié par Mikhaïl Gorbatchev), celui qui est aujourd’hui présenté comme père de la nation (auquel son fils Ilham a succédé en octobre 2003) a dû apprendre la langue azérie lorsqu’il est devenu président de son pays. Heïdar Aliev a établi une politique d’équilibre entre la Russie, les Etats-Unis et la Turquie – tout en rompant avec la pantouranisme de son prédécesseur, l’ancien dissident soviétique Aboulfaz Eltchibey qui souhaitait l’établissement d’une confédération turco-azerbaïdjanaise.

Dans les élites, il n’est pas rare de rencontrer des ingénieurs, des techniciens, des professeurs qui parlent russe en famille, qui ont précieusement conservé les ouvrages de littérature générale publiés naguère à Moscou, qui avouent ne rien connaître de la vie et des mœurs des paysans proches de leur datcha – avec lesquels ils ont du mal à communiquer en azéri. Ce qui n’empêche pas ces mêmes élites d’afficherun nationalisme très sourcilleux et vindicatif.

 

Quant à son passé soviétique, les anciennes Républiques soviétiques se trouvent dans des situations complexes, très différentes d’un Etat à l’autre.

Le Tadjikistan est une nation qui recèle en elle-même de fortes différences, fruits de très anciens héritages. Le legs principal est persan comme l’attestent l’amour passionné pour ces grands poètes que furent Roudaki et Oumar Hayyam. La langue tadjik est considérée par les Iraniens comme leur langue originelle. La religion dominante est musulmane sunnite mais dans le Pamir (région du Gorno-Badakhchan) environ 200 000 citoyens sont des chiites ismaéliens – fidèles de l’Aga Khan.

L’actuel territoire tadjik dépendait du Khanat de Boukhara et cette ville, comme celle de Samarkand, est considérée comme la capitale intellectuelle et culturelle du Tadjikistan. Le pays a été colonisé par les Russes et la création d’une République soviétique n’a pas atténué l’influence de la Russie.

Par rapport à ce passé, les réactions des Tadjiks sont contrastées : fierté quant à la nation tadjike, fondée par le roi Somoni (874-999) et recréée par Staline autour d’une nouvelle capitale, Douchanbé, qui n’a aucun caractère historique ; reproche fait au même Staline d’avoir placé en République (musulmane sunnite et turcophone) d’Ouzbékistan les villes historiquement persanes de Samarkand et Boukhara.Reconnaissance à l’égard de Staline qui a développé le pays et assuré l’éducation de sa population – y compris et surtout dans les villages les plus isolés du Gorno-Badakhchan. Pas d’effacement du passé communiste (même dans les populations les plus religieuses) puisque les rues Lénine n’ont pas été débaptisées et que les nombreuses statues de Vladimir Illitch n’ont pas été enlevées : aucune n’est maculée ni volontairement abîmée.

En revanche, le nom de Staline a été partout effacé et ses bustes avaient disparu bien avant la chute de l’Union soviétique mais des formes de culte de la personnalité lui ont survécu – par exemple celle qui entoure le défunt président du kolkhoze de Hodjent dans le sud du pays. Mais ces souvenirs comptent moins que le fait que le Tadjikistan reste profondément pénétré de culture russe (l’alphabet cyrillique a été conservé après l’indépendance, le russe est officiellement langue de communication entre les différents peuples qui habitent le pays) et le gouvernement tadjiks souhaite le développement de l’enseignement du russe.

Comme dans d’autres pays d’Asie centrale et du Caucase, les habitudes administratives et les pratiques policières (y compris la tenue des policiers au Tadjikistan) n’ont guère changé depuis la chute de l’Union soviétique.

De ce point de vue, les choses sont beaucoup plus marquées en Ouzbékistan qu’au Tadjikistan : le pouvoir politique est exercé par un despote (Islam Karimov) et la violence quotidienne qu’exerce les policiers à l’encontre de la population ne trouve pas d’équivalent dans l’ancienne Union soviétique ; la persécution des militants islamistes ou supposés tels est quant à elle de type stalinien : arrestations arbitraires, tortures, massacres comme celui perpétré à Andijan par la police et l’armée le 13 mai 2005.

Au Kazakhstan, la situation présente d’autres particularités. Entre 1939 et 1979, les Russes étaient plus nombreux que les Kazakhs dans cette République soviétique naguère colonisée par les troupes du Tsar. C’est à l’occasion du recensement de 1989 que l’on constate que les Kazakhs représentent 39% des citoyens de la République, les Russes 38%, les autres nationalités 23%. Suite à une forte émigration russe, les Kazakhs sont fortement majoritaires dans la république indépendante : près de 8 millions au recensement de 1999, alors que les Russes ne sont plus que 4 480 000 et les autres slaves (Biélorusses et Ukrainiens) 650 000 environ. Ceci pour une population totale de 15 millions d’habitants, ce qui implique l’existence de plusieurs autres nationalités (plus de 350 000 Allemands, près de 250 000 Tatars, plus de 200 000 Ouïgours.

Depuis l’indépendance, un fort mouvement de khazakhisation s’est produit, qui s’oppose à l’activisme de certaines associations russes. Mais de nombreux Kazakhs sont russophiles, de nombreux Russes servent loyalement l’administration nationale, ou du moins les groupes oligarchiques qui se partagent les structures administratives et politiques : comme au Tadjikistan et au Kirghizstan, les solidarités familiales et les liens claniques ont beaucoup plus d’importance que les considérations « ethniques », les facteurs idéologiques et les affinités avec telle ou telle puissance extérieure. La langue russe reste langue de culture et la nouvelle bourgeoisie kazakh place volontiers ses enfants dans les écoles russes, dans un souci d’occidentalisation clairement affirmé.

Selon les générations

Les observations qui précèdent doivent être nuancées selon les générations. Sur tous les territoires de l’ancienne Union soviétique (à l’exception des zones de conflit) beaucoup d’hommes et de femmes de plus de 50 ans regrettent l’ancien ordre des choses qui assurait la paix civile, une protection sociale complète, l’accès de tous à la culture (concerts, théâtres, bibliothèques, universités) gratuitement ou pour un prix modique, une rapide promotion sociale des paysans et des ouvriers, des loisirs et des voyages dans l’Union pour un prix peu élevé.

Dans les Républiques d’Asie centrale, l’égalité entre hommes et femmes est regrettée par ces dernières qui sont à nouveau en butte aux violences conjugales et à la soumission à vie au père de famille. Des intellectuels et des universitaires proches de la retraite déclarent volontiers, mais en privé, leur admiration pour Staline et leur reconnaissance pour le « petit père des peuples » qui, par exemple, s’occupait personnellement du sort des enfants orphelins et veillaient de façon tout aussi personnelle et directe, à ce qu’ils soient parfaitement bien traités dans les établissements d’éducation qui leur étaient réservés.

Ce regret est d’autant plus fort chez les retraités, qui vivent dans la misère et meurent avant l’âge, faute d’avoir de l’argent pour se soigner.

Quant aux derniers combattants de la seconde guerre mondiale, ils sont très fiers, quelque soit leur nationalité et leurs convictions religieuses et philosophiques, d’avoir participé à la grande guerre de libération antifasciste, d’avoir vaincu l’armée allemande et planté le drapeau rouge à Berlin.

De plus jeunes hommes, qui ont fait leur service militaire dans l’armée soviétique en tirent eux aussi une certaine fierté et on peut remarquer que tel patriote tadjik ou azéri, qui servait dans des unités chargées de missions importantes (centre de tir d’armes nucléaires) refuse encore de donner la moindre précision quant au lieu où il était caserné et quant à la nature des missions à accomplir.

La jeune génération (celle des 20-30 ans) est généralement indifférente à l’héritage soviétique, en Russie comme partout ailleurs), ne connaît ni les évènements du passé, ni les chants et les poèmes, ni la langue de bois communiste ni l’idéologie marxiste-léniniste.

Selon les métiers

En Russie, les militaires, les ingénieurs et les hauts fonctionnaires dévoués à l’Etat (tous ne le sont pas) et d’innombrables employés qui ont du mal à s’adapter aux normes occidentales regrettent la puissance soviétique – non le Parti communiste ni l’idéologie officielle. De même, à l’exception de la petite minorité des anciens dissidents, la grande majorité des artistes, jeunes et moins jeunes, regrettent les excellentes conditions de travail et de vie dont ils disposaient à l’époque soviétique.

 

En guise de conclusion, toute provisoire, il paraît possible de relever trois traits généraux, quant à l’héritage soviétique :

Premièrement, l’effacement immédiat et complet de la pensée marxiste, de la doctrine léniniste, du prêt-à-penser soviétique, des formules consacrés, des slogans proclamés à tout instant et partout affichés. Au fil de centaines d’heures de discussions, dans divers pays et dans tous les milieux, pas la moindre trace de l’ancienne rhétorique n’a pu être relevée, pas le moindre morceau de langue de bois n’a pu être repéré. Anonné par des générations, l’enseignement marxiste-léniniste a glissé sur les têtes sans pénétrer les esprits ni forger les personnalités : l’homme nouveau du totalitarisme, marionnette manipulée par le Parti, n’a jamais existé, et, à l’exception des opposants déclarés, nul n’a le sentiment d’avoir survécu à un univers orwellien.

A contrario, on trouvera d’innombrables signes d’un patriotisme soviétique qui n’avait pas besoin de propagande pour être authentiquement vécu – la preuve est qu’il survit dans les générations qui étudièrent et travaillèrent à l’époque de Nikita Krouchtchev et de Léonid Brejnev. Il y a dans le peuple russe et autour de la Russie, une nostalgie réelle et profonde de la puissance politique, militaire et industrielle soviétique, qui ne va sans pas nationalisme et sans proclamations néo-impérialistes chez nombre de Russes, mais qui est clairement exprimées dans les autres Républiques socialistes.

Ce patriotisme soviétique disparaîtra au fur et à mesure que les anciennes générations quitterons la scène car les jeunes gens, qu’ils soient Russes ou non, de tradition orthodoxe ou musulmane, tiennent l’héritage soviétique pour une vieillerie, envie et imitent le mode de vie occidental : comme en Europe de l’Ouest, la jeune génération danse au son de la musique techno dans des boîtes animées par des disc-jockeys et traversées de rayon laser, porte le blue-jean et boit du Coca Cola. Cela n’exclut pas, comme on l’a vu en Yougoslavie, les pulsions identitaires et les massacres entre peuples, ni la persistance des contraintes familiales et des liens claniques.

Mais les souvenirs du monde soviétique se perdent dans le choc des valeurs et le conflit des aspirations, dans les sentiments nationaux ou nationalistes et dans l’attrait pour l’Ouest du continent.

Il ne fait pas de doute que la jeune génération – celle qui fait actuellement ses études dans la pauvreté mais avec une détermination farouche – achèvera la grande transition commencée au début des années quatre-vingt dix et effacera les structures bureaucratiques héritées du centralisme soviétique.

Mais demeurera, profondément, l’empreinte de la langue et de la culture russes, que le pouvoir soviétique a largement contribué à maintenir et à développer. Influence qui ne sera pas exclusive : elle ne l’a d’ailleurs jamais été et, selon les pays, les influences turque et persanes sont désormais plus libres de se réaffirmer. Mais la relation à la pensée russe et à ses modes d’expression demeurera positive – que les troupes russes soient ou non présentes – car elle est, en tant que telle, ouverture vers l’Ouest et espoir, à long terme, de l’unité du continent européen.

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Article publié en 2005 sous pseudonyme dans une revue de formation destinées aux cadres.