Ecrivain et journaliste, Joseph Macé-Scaron est directeur de la rédaction de Marianne. Treize ans après avoir publié La tentation communautaire, il analyse dans un nouvel essai la « panique identitaire » qui a saisi de nombreux Français et qui a une dimension planétaire. Comment lui résister ?

 Lorsque la question de l’identité a surgi dans le débat politique, au milieu des années quatre-vingt, la gauche a cru s’en sortir avec un slogan en forme de motion de synthèse : vivre ensemble avec nos différences. Cela n’a pas fonctionné car le Front national, à la même époque, s’est mis à définir le « vivre ensemble » comme une identité nationale excluant la différence immigrée ou issue de l’immigration. Les tentatives de récupération de la droite et les condamnations morales de la gauche n’ont pas empêché un durcissement, dans la réalité et dans l’imaginaire : ce ne sont plus les beurs et les beurettes qui préoccupent mais des groupes islamistes effectivement dangereux ; quant au Front national, il sera probablement en tête, lors de la présidentielle de 2017.

Nous en sommes là et les hautes classes ont bien l’intention de s’en tenir à un traitement polémique de la question de l’identité. Les trois camps y trouvent leur compte : la droite, oubliant le désastreux débat sur l’identité nationale lancé par Nicolas Sarkozy, peut faire de la surenchère sur les cantines scolaires en oubliant qu’elle a abandonné la défense de la nation ; la gauche se rassure en prenant une posture moralisatrice et antifasciste ; le Front national joue sur du velours en cultivant à la fois le nationalisme et le patriotisme.

Pouvons-nous sortir de ces pièges à électeurs qui rejettent dans l’abstention des millions de citoyens ? Sans aucun doute, si nous prenons au sérieux la question de l’identité. Joseph Macé-Scaron nous y aide de manière décisive dans l’essai qu’il consacre à la panique identitaire (1). Panique : le mot évoque la contagion de la peur, la fuite grégaire vers un quelconque refuge. C’est bien cela. L’angoisse s’est peu à peu répandue dans les sociétés modernes et les perturbe plus ou moins violemment.

Les maîtres-penseurs de la « mondialisation heureuse » n’avaient pas prévu ce retournement de tendance. Ils avaient annoncé la fin de l’histoire dans un grand marché prospère et apaisé grâce à l’effacement des frontières et par conséquent des nations. Ils n’ont pas voulu comprendre que les nations étaient des collectivités protectrices, capables de garantir à leurs citoyens la sûreté personnelle et les droits démocratiques. Cette simple capacité implique l’incertitude et le conflit politique mais aussi une possibilité raisonnable de bien-être et de gouvernement selon le bien commun.

Certes, les nations n’ont pas disparu mais les souverainetés nationales ont été plus ou moins fortement ébranlées et les conditions de la justice et de la liberté ne sont plus réunies. Les thuriféraires du divin marché ont voulu libérer les initiatives mais ils ont surtout déchaîné les pulsions identitaires, les passions  nationalistes et les fanatismes religieux. Joseph Macé-Scaron évoque l’Inde de Narendra Modi, le Japon et les différentes formes de nationalisme sur le continent européen. Ceci sans tomber dans les généralités sur le « populisme » et en distinguant soigneusement le patriotisme, amour de la patrie, et « le nationalisme [qui] ne vit pas la patrie comme une fenêtre vers l’universalité mais comme un rempart permettant la purification d’une identité fantasmée ».

Phénomène mondial, la panique identitaire est vieille comme le monde. Socrate invoque dans le Philèbe l’antique sagesse selon laquelle « tout ce qu’on peut dire exister est fait d’un et de multiple et contient en soi-même, originellement associées, la limite et l’infinité » mais, ajoute-t-il, « les sages d’aujourd’hui font un à l’aventure, plus vite ou plus lentement qu’il ne faudrait et, après l’un, posent tout de suite l’infini (…) » (2). Après les Lumières universalistes, le retour romantique aux terroirs et à l’âme des peuples. Après la promesse totalitaire de la libération de l’Homme, le culte de l’enracinement et l’apologie de la différence. En même temps que l’apologie de la mondialisation, le repli sur le groupe ethnique ou religieux… Ce mouvement de balancier, qui ne résume pas toute l’histoire humaine, ne saurait excuser une vision fataliste qui consisterait à attendre qu’après avoir exploré les formes du multiple, on se tourne à nouveau vers l’un : la pulsion identitaire est trop meurtrière pour qu’on s’en accommode.

Que faire ? Depuis plus de trente ans, la droite a tenté de récupérer l’électorat du Front national et n’est parvenue qu’à justifier sa thématique xénophobe. La gauche oscille quant à elle entre l’attitude compréhensive – « on a bien le droit d’être différent » surtout quand on est un ancien colonisé –  et la condamnation morale du Front national qui, pourtant, n’en finit pas de progresser. Les firmes capitalistes voient dans l’identité une niche à creuser, et vendent de l’ethnique et du religieux – le commerce des produits hallal est fructueux – sans se poser d’autre problème que celui de la rentabilité. Joseph Macé-Scaron explique quant à lui que la logique du phénomène identitaire est intrinsèquement meurtrière car le repli panique dans l’identité implique la négation de l’Autre. Une collectivité ne conçoit pas sa définition et son existence sans relations avec les autres et la complexité des rapports entre les personnes et entre les groupes caractérise les sociétés civilisées. Le phénomène identitaire se développe au contraire dans un double mouvement :

Le rejet de l’Autre, surtout s’il est proche, surtout s’il nous rassemble beaucoup car ce n’est pas la différence mais l’indifférenciation qui engendre la peur : on sait que l’antisémitisme vise des personnes qui ne sont pas physiquement différentes…. sauf dans les caricatures antisémites, et que le nationalisme ethnique vise les « maghrébins » beaucoup plus que les « noirs » et jamais les « asiatiques » qui forment pourtant une communauté visible, solidaire, fidèle à une culture qui nous est étrangère. Nous n’avons pas peur de l’Autre, mais du Même.

La création d’un Autre fantasmé est indispensable à la fabrication d’une identité panique comme l’explique Joseph Macé-Scaron : « Si nous vivons sous le règne de l’indifférenciation, comment vais-je faire pour m’opposer, me construire, m’identifier ? La réponse est simple : je vais créer un Autre de toutes pièces, golem de mes angoisses, surface de projection de mes phobies et de mes ressentiments que je vais pouvoir haïr en toute quiétude ». On voit ainsi reparaître un Juif imaginaire sous l’étiquette « sioniste » tandis que prospère l’Arabe imaginaire (3) dans les récits des « Français de souche ».

Quel qu’il soit, l’Ennemi est indispensable car il permet de s’affirmer face à lui et de trouver des camarades pour le combat commun. Le piège, fort bien décrit par Joseph Macé-Scaron, est que l’affirmation identitaire n’est qu’un système de destruction et d’autodestruction.

Il y a effacement de la culture qu’on prétend défendre : l’islamisme radical se construit sur une ignorance non moins radicale, selon la logique de tous les fanatismes religieux. Les Chevaliers teutoniques, qui ont accompli maints génocides dans le nord-est européen, étaient tout aussi incultes que les djihadistes.

Il y a élimination des impurs par les purs car le jeu de la bonne identité et de la mauvaise différence se poursuit à l’intérieur de groupes et sert à régler les conflits de pouvoir car c’est le Chef qui évalue la pureté de ses affidés hors de toute intervention d’une autorité religieuse légitime : « Le Dalaï-lama […] est impuissant face au massacre par les bouddhistes birmans, des membres de la communauté musulmane des Rohingayas, les parias de Birmanie ».

Il y a exclusion sociale dans le cas des ghettos de riches qui se construisent un peu partout dans le monde sur des terrains privés, protégés des délinquants mais aussi complètement retranchés de la société. « A Baton Rouge, capitale de la Louisiane, les habitants des quartiers huppés veulent créer une nouvelle ville, Saint-Georges, débarrassée des pauvres et de la population noire ».

Il y a nettoyage ethnique effectué par les groupes nationalistes qui nient le territoire national, constitué par l’histoire et le droit, pour inventer une territorialité identitaire qui implique l’élimination physique ou l’expulsion des groupes déclarés étrangers après avoir été essentialisés.

Cette essentialisation peut sembler très abstraite. Elle l’est en effet, en un sens : on crée une abstraction qui a des effets concrets et souvent meurtriers. Au lieu de considérer que l’origine ou la religion sont des caractéristiques parmi d’autres – le statut professionnel, les préférences culturelles, les engagements politiques –, la couleur de la peau ou la foi religieuse sont proclamées essentielles pour définir celui qui appartient à la communauté ou celui qui doit en être exclu.

Il est possible d’éviter le piège identitaire si l’on ne cesse de rappeler avec Joseph Macé-Scaron que la personne nous apparait sous différents masques (persona en latin) et qu’elle a toujours des identités multiples qui varient selon les lieux, les jours et les années. On n’est pas exactement le même quand on se promène en forêt le dimanche et quand on retourne au bureau le lundi matin. On peut être bourgeois et noir de peau, voter socialiste et lire Céline ou encore, Joseph s’en souvient, être royaliste et organiser une réunion avec les gaullistes et les maoïstes… D’où cette réflexion, à graver dans le marbre : « L’homme n’est pas sans qualités, mais il est sans définition : si on le dé-limite, on l’enferme et on finit par le faire disparaître ».

J’ajoute un point, en référence au Philèbe : ceux qui courent de l’un au multiple et du multiple à l’un, dit Socrate, ignorent les « intermédiaires ».  Quant à la société, cela signifie à mes yeux qu’il faut assurer par des médiations instituées les relations infiniment complexes entre l’identité et la différence. Il faut aussi les inscrire à nouveau dans la dialectique de l’unité politique et de la diversité sociale, que nous avons défendue contre le totalitarisme et qu’il nous faut préciser contre les apologies mortifères de l’Identité et de la Différence.

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(1)    Joseph Macé-Scaron, La panique identitaire, Grasset, 2014. Sauf indications contraires, les citations sont tirées de cet ouvrage.

(2)    Platon, Philèbe, Les Belles lettres, 1978. 16 c, 17 a.

(3)    Mohamed Bechrouri, L’Arabe imaginaire, Plon, 2012. Cf. mon article dans le numéro 1015 de « Royaliste » repris sur mon blog.