Lors des débats sur la parité, qui ont abouti à une réforme de la Constitution, « Royaliste » avait manifesté son opposition à cette fausse bonne idée, au nom des principes constitutifs de la République.

 

Trêve de modestie ! Les royalistes sont particulièrement bien placés pour traiter la question de la parité hommes-femmes puisque celle-ci est traditionnellement réalisée au sommet de l’Etat : la royauté, d’ordinaire, c’est un roi et (ou) une reine.

Tel est bien le modèle symbolique que les féministes paritaires n’invoquent jamais alors qu’il existe depuis toujours dans l’histoire humaine et que, de nos jours en Europe, les monarchies royales permettent régulièrement que des femmes (en Angleterre, en Hollande) soient des chefs d’Etat. Certes, on pourra objecter que la tradition dynastique française organise une succession « de mâle en mâle » – disposition circonstancielle qu’une décision constitutionnelle pourrait modifier – mais ce principe de masculinité n’a jamais empêché que les reines jouent un rôle politique décisif, quand le souverain était absent (Blanche de Castille) et pendant les périodes de minorité (Catherine de Médicis).

Dans l’histoire de la formation de l’Etat, la longue tradition monarchique indique très précisément que le pouvoir n’est pas affaire de biologie, mais de droit, que la transmission ne se fait pas selon le sang mais selon la loi, et que l’exercice concret de la fonction politique n’est lié que secondairement au sexe : en cas de nécessité, l’intérêt de l’Etat met en suspens la préférence donnée en France à l’héritier mâle, préférence qui était destinée à éviter que le royaume ne soit apporté en dot à un souverain étranger.

Nous sommes donc favorables à une représentation symbolique des femmes et des hommes qui vivent dans une même nation, sous la forme royale qui garantit la neutralité de la fonction politique – quant aux sexes – sans que soit oubliée la relation « sexuelle » (mieux vaudrait dire charnelle ou amoureuse) puisque les mariages et les naissances sont marqués par des fêtes.

Nous invitons les paritaristes à réfléchir sur ce point, au lieu de se cantonner dans une critique du républicanisme issu de la Révolution française : cela leur permettrait de rejeter le républicanisme de type jacobin (effectivement machiste) sans détruire les principes universalistes de la République. Or ce sont ces principes respublicains qui sont aujourd’hui contestés, et c’est par fidélité à ceux-ci que nous ne pouvons pas souscrire à la revendication paritariste.

Pour bien saisir l’importance de l’enjeu, rappelons la nature et le sens de la réforme : il s’agit de compléter la Constitution, par l’ajout d’un texte disposant que « la loi détermine les conditions dans lesquelles est organisé l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats et aux fonctions ». Ceci afin de pallier la très faible représentation des femmes dans les assemblées (6% avant 1997, 10% actuellement au Palais-Bourbon) par des mesures contraignantes dont le contenu n’est d’ailleurs pas précisé.

Cette volonté d’assurer la promotion des femmes dans la vie politique s’inspire de quatre thèses qui ne sont pas défendues par l’ensemble du camp paritariste (Sylviane Agacinski, Elisabeth Guigou, Blandine Kriegel), ni par toutes les femmes puisque Elisabeth Badinter, philosophe, Evelyne Pisier, professeur de droit, et la psychanalyste Elisabeth Roudinesco combattent vivement les thèses paritaristes que l’on peut résumer ainsi :

-Les femmes constitutent « une moitié de l’humanité » (Gisèle Halimi), il est normal qu’elles soient autant représentées que les hommes.

-Il y a une spécificité féminine qui doit être prise en compte : « il y a deux sexes, deux façons de voir le monde », écrit Elisabeth Guigou.

-Il faut en finir avec le pouvoir masculin, avec les « monopoles masculins » (Sylviane Agacinski) au nom d’une différence concrète des sexes qui révoque le modèle du citoyen abstrait.

-Puisque c’est « une moitié substantielle du peuple, une moitié universelle qui est privée de ses droits à exercer la souveraineté » (Sylviane Agacinski) il faut repenser l’universel et la souveraineté du peuple.

Cette série d’arguments, développés avec plus ou moins de bonheur, mélange des données biologiques (la différence entre les sexes), les réalités sociologiques (les injustices dont souffrent les femmes dans notre société) et les questions relevant du droit politique, qui ne peut être pensé hors de la philosophie. D’où la nécessité de reprendre les définitions et de distinguer selon les domaines :

Question de définition : parité est synonyme d’égalité, puisque le premier mot vient du latin paritarem, de par qui veut dire égal.

Il est donc absurde d’affirmer que la parité créera plus d’égalité : il s’agit de savoir comment faire respecter concrètement le principe d’égalité affirmé à l’article premier de la Déclaration de 1789.

Question de fait : dans notre société, les femmes souffrent d’injustices criantes et croissantes : moins payées que les hommes (l’écart est actuellement de 25% en moyenne) elles sont plus nombreuses que ceux-ci dans les emplois à temps partiel et peu qualifiés, plus nombreuses en situation de chômage de longue durée. Pourtant, depuis 1974, la participation des femmes aux décisions politiques s’est accrue (femmes occupant des fonctions ministérielles, secrétariat d’Etat aux droits de la femme), par la volonté des chefs d’Etat (V. Giscard d’Estaing, F. Mitterrand) et de leurs Premiers ministres. Les diatribes antimachistes de Sylviane Agacinski reçoivent là un net démenti : c’est un pouvoir exécutif masculin, agissant grâce à l’institution de la monarchie élective gaullienne, qui a assuré la promotion politique des femmes – mais sans que la société française suive l’impulsion étatique.

Question de logique : puisque le principe d’égalité est inscrit dans la Déclaration de 1789, le Préambule de 1946 et la Constitution de 1958, il est inutile de surcharger notre Constitution d’une nouvelle référence à l’égalité. Les femmes sont de droit électrices et éligibles, elles peuvent en droit occuper toutes les fonctions et tous les emplois publics. Le problème posé ne concerne pas l’égalité des droits politiques, mais la sociologie de la représentation (le faible nombre de femmes élues) et les partis (l’infériorité des femmes dans les luttes pour les candidatures).

Question de principe : les paritaristes demandent que les hommes et les femmes puissent, en proportions égales, « accéder aux mandats et fonctions électives » (S. Agancinski). Ceci parce que « l’espèce humaine est distribuée en deux sexes : fifty-fifty, c’est ainsi » (Blandine Kriegel). L’argument impressionne par sa simplicité, mais manque de pertinence. Dire que les femmes sont la moitié de l’humanité (G. Halimi) revient à réduire une définition ontologique (tout être humain porte en lui toute l’humanité) à une donnée statistique.

Question d’identité : Mieux avisée, parce que vraie philosophe, Blandine Kriegel préserve l’universalisme mais le fonde sur une anthropologie qui établirait primordialement la différence entre homme et femme. Pour elle, il y a bien une seule nature humaine, mais le sexe en est le premier attribut ; il y a bien unité de substance, mais la virilité et la féminité en sont les premiers accidents : on nait homme ou femme avant d’être blanc ou noir, chrétien ou musulman. Cette thèse se heurte à deux objections. La tradition judéo-chrétienne, qui demeure du point de vue anthropologique notre référence majeure, dit que dieu créa un seul et même être humain, « homme et femme il les créa » (Genèse, 1,27) avant de tirer du Même (Adam) un autre même (Eve) que le premier humain reconnait comme « la chair de ma chair » avant de la nommer « femme ».

La différence première se fait sur le nom, pas sur le sexe, au sein d’une même unité et dans la perspective de devenir « une seule chair » en la personne de l’enfant. La différence sexuelle n’est pas première, ni dans la Bible, ni d’ailleurs chez Platon qui évoque le mythe de l’androgyne. Quant aux catégories, il est arbitraire de décider que le sexe est un attribut plus important que la couleur de la peau ou la religion. Ce faisant, on établit une hiérarchie injustifiée entre l’ordre de la chair (la biologie), les apparences physiques (« naturelles » au sens premier), et l’ordre de la croyance.

On naît homme ou femme, mais aussi blanc ou non-blanc. Il est historiquement plus pertinent de dénoncer un rapport de domination fondé sur la couleur de peau que fondé sur le sexe , et il est qu’on s’entre-tue entre groupes masculins et féminins, alors qu’entre chrétiens et musulmans… Dans le domaine politique, la pigmentation (hélas !) et la singularité religieuse ont beaucoup plus d’importance que la différence sexuelle, alors que dans le domaine privé, le jeu des identités et des différences entre hommes et femmes ou entre chacun des deux genres est primordial. Or la question de la représentation est d’ordre public : c’est une collectivité politique, la nation, qui est représentée au Parlement ; ce sont des différences et des oppositions idéologiques qui prévalent et qui sont exprimées par des personnes (des individus doués de raison) choisies selon leurs appartenances et leurs projets. Point de détermination selon le sexe.

Blandine Kriegel ne parvient pas à nous convaincre, mais sa thèse solide et prudente mérite une attentive discussion alors que les autres textes paritaristes sont médiocres et dangereux. En écrivant que le sexe implique une vision du monde, Elisabeth Guigou institue deux logiques, deux systèmes rationnels, qui impliquent, dans l’ordre politique, une représentation séparée des hommes et des femmes. Ainsi, le Garde des Sceaux rejoint inconsidérément la doctrine subversive de Sylviane Agacinski. Cette médiocre philosophe, qui n’aurait pas pris la direction de la campagne paritariste – lancée par Gisèle Halimi – si elle n’était pas la femme du Premier ministre, affirme qu’il est nécessaire de repenser la souveraineté du peuple sous l’angle de la différence sexuelle – ce qui renvoie quoi qu’elle en dise à radicaliser cette différence – et déclare que la parité « doit être comprise « comme la déconstruction politique du concept classique d’égalité » (Le Débat, n°100). La parité ne conduit pas à « plus d’égalité » mais à la destruction du principe d’égalité, donc de l’identité personnelle (les personnes égales devant Dieu ou selon la Raison) et collective (les citoyens égaux devant la loi), sans que la question de l’injustice sociale subie par les femmes trouve dans le paritarisme politique le moindre commencement de solution.

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N.B. Sauf indications contraires, les citations de Sylviane Agacinski sont tirées de son article du « Monde » (6 février 1999) ; celles de Blandine Kriegel se trouvent dans son livre La Cité républicaine, Galilée, 1998.

 

Article publié dans le numéro 723 de « Royaliste » – 1999.

 

 

 

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