Spécialiste de l’islam, Olivier Roy a une connaissance approfondie de l’Afghanistan – il participa à la guerre contre les Soviétiques – de l’Asie centrale, de la Turquie, de l’Iran… Sur l’intégration des immigrés, sur les mouvements islamistes, ses mises au point sont indispensables.

C’est un tout petit livre, qui contient de grandes leçons. Olivier Roy, qui fut aussi un enseignant, a le sens de la pédagogie comme s’en souviennent les auditeurs de nos Mercredis parisiens. Au discours ambiant sur l’intégration-qui-ne-marche-pas, il répond par une invitation aux enquêtes de terrain.

Sait-on que l’armée française compte environ 15% de musulmans de la seconde génération ? Il n’est pas inutile de remarquer les femmes voilées dans une rame de métro mais il faut aussi lire la presse locale qui suit les funérailles, dans les carrés musulmans, de soldats français tombés au combat contre les islamistes. Il faut aussi se souvenir que des soldats et des policiers musulmans ont été tués dans les attentats commis en France, à Toulouse en 2012, à Paris en janvier 2015…

Une autre enquête, très simple, consiste à regarder les listes des membres des professions libérales : le grand nombre de noms et de prénoms arabo-musulmans prouve que les enfants d’immigrés ne se sont pas seulement intégrés à la société française : ils sont en train de rejoindre les classes moyennes et tous les partis politiques ont des électeurs musulmans, y compris le Front national comme on le voit aux récentes élections dans les quartiers sensibles. La page des mariages dans la presse locale – à Dreux par exemple – montre que «les filles [d’origine arabo-musulmane] n’épousent pas des intellectuels multiculturalistes mais des gars du coin. ». Celui qui s’apprêterait à dénoncer Olivier Roy comme agent de l’islamisation rampante gagnera du temps en se rapportant à la page 39 où l’auteur regrette que le Front national n’ait pas gagné plus de mairies car c’est là une épreuve réellement probatoire…

Mais le communautarisme ? Il n’y a pas de parti musulman et le Conseil français du culte musulman est une création du gouvernement français. Somme toute, «il n’y a pas de communauté musulmane, mais une population musulmane » qui est soumise par certains intellectuels à une double contrainte : on lui reproche de former une communauté mais on lui demande de manifester et de réagir contre les attentats en tant que communauté visible, avec babouches, djellabas et imans. Dernier point, non le moindre et qui mériterait d’amples développements : le discours idéologique sur l’islam est en décalage avec la sociabilité. Autrement dit : on déclare haut et fort que le Coran est incompatible avec la République puis on s’en va boire un verre avec ses copains musulmans.

Mais le lien entre l’islam et l’islamisme radical ? Olivier Roy se tient là encore au plus près du terrain terroriste, qu’il connaît fort bien. Les jeunes extrémistes n’expriment pas l’islam des origines et ne sont pas l’avant-garde des musulmans. Pour un quart, ce sont des convertis – français, belges et non pas égyptiens ou marocains. Les jeunes qui partent au Proche-Orient ne se radicalisent pas dans les mosquées mais sur internet. Al-Qaida est un mouvement « occidental » qui s’est inspiré des Brigades rouges et des séries télévisées pour la mise en scène des exécutions. C’est aussi un mouvement instrumentalisé par des tribus – en Afghanistan, en Afrique – qui invoquent la charia pour couvrir leurs intérêts locaux d’une référence universaliste. L’expansion de Daech au Proche-Orient, quant à elle, n’a rien d’irrésistible. Elle se heurte à des répliques militaires mais aussi au fait que toutes les minorités religieuses et ethniques que menace « l’Etat islamique » forment une majorité.

Quelles que soient ses formes, terroristes, insurrectionnelles, légales, l’islamisme se heurte à un obstacle en forme de paradoxe : la réislamisation des sociétés arabes a dépolitisé l’islam car elle a ouvert la voie à un marché des produits religieux – vêtements, alimentation, chaînes de télévision – qui fonctionne en dehors des réseaux militants et qui répond aux désirs changeants de consommateurs individualistes. Somme toute, l’occidentalisation entraîne dans sa dynamique, négative et positive, les purs héros de l’islam mythifié et les tenants d’une piété traditionnelle.

Il ne faut certes pas sous-estimer Al-Qaida et Daech qui savent proposer aux jeunes paumés de la mondialisation une utopie héroïque et parfois la gloire médiatique sous la bannière islamique. Or ce n’est pas l’islam qui est la matrice du terrorisme mais le « nihilisme générationnel » qui conduit aux tueries sur les campus étatsuniens et aux attentats en Europe. Olivier Roy a raison de dire qu’il faut lutter contre la tentation djihadiste par un travail de démythification des récits héroïques mais les jeunes gens privés de leurs mythes sont ou seront laissés sans projet : ce n’est pas le renforcement des pouvoirs du Parlement européen et de la « démocratie européenne », brièvement évoqué, qui peut donner un espoir politique et une possibilité d’engagement personnel aux jeunes Français.

Il faut enfin remercier Olivier Roy de révoquer en une phrase le débat trentenaire dans lequel maints intellectuels sont englués : « L’identité, c’est quand on a perdu la culture ». L’extrême-droite est ridicule lorsqu’elle réduit au folklore « saucisson- vin rouge » la tradition nationale et leurs censeurs de droite et de gauche ne le sont pas moins lorsqu’ils célèbrent les Valeurs en dévaluant l’ensemble de nos biens communs.

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(1)    Olivier Roy, La peur de l’islam, Dialogues avec Nicolas Truong, Le Monde / Editions de l’Aube, 2015.

Article publié dans le numéro 1086 de « Royaliste » – 2015