Savez-vous où j’ai le mieux goûté la paix ? Certain soir à Vukovar en regardant couler le Danube, mêlé à la foule yougoslave venue boire, bavarder et rire au son de la musique tzigane, et dans ces matins lumineux de Zadar… Mon sentiment était d’autant plus vif que je savais cette paix fragile, déjà menacée par l’effondrement lent du pouvoir fédéral.

Hélas. Devant les images d’un peuple à nouveau meurtri et de villes à nouveau mutilées, je songe à ces mots de Bernanos que je me répétais lors de mes promenades yougoslaves : « On ne massacre jamais que par peur, la haine n’est qu’un alibi ». Entre Serbes et Croates, la violence est née de cette peur de l’autre (du même…) que plus personne n’était en mesure d’apaiser, et que certains dirigeants politiques ont délibérément attisée. Simple répétition des vieilles tragédies balkaniques ? Non pas. Ce que dit Bernanos à propos de la guerre civile espagnole vaut pour toute société, la nôtre comprise. Nous ne sommes pas à l’abri de la violence sociale (les émeutes des banlieues l’ont amplement montré), ni de la violence politique (l’illusion consensuelle est en train de se dissiper), ni de la violence entre ethnies supposées.

MENSONGES

On ne massacre jamais que par peur… Dans sa profonde justesse, l’observation pourrait tenir lieu de commentaire aux déclarations de V. Giscard d’Estaing sur la menace d’une « invasion » de populations étrangères, et d’avertissement à ceux qui seraient tentés de le suivre sur cette pente démagogique, où J.-M. Le Pen aura toujours quelques longueurs d’avance. Mais puisque la répétition de faits avérés est en ce domaine un devoir civique, il me faut relever quelques-uns des mensonges, des outrances et des inconséquences qui font de l’article de l’ancien président de la République une monumentale et dangereuse imposture :

– on ne peut parler d’« invasion » alors que la proportion des résidents étrangers dans notre pays est manifestement stable.

– on ne peut récuser les statistiques, dénombrement relativement simple et exact, et faire fond sur des sondages qui n’ont aucun caractère scientifique.

– on ne peut réclamer le retour à la tradition française du droit du sang, alors que la tradition constante de notre pays, tant monarchique que républicaine, est principalement celle du droit du sol – ce que M. Giscard d’Estaing reconnaît confusément au début de son article.

– a fortiori, on ne peut prétendre s’inscrire dans notre tradition nationale et faire référence à la conception allemande du code de la nationalité qui est son exact opposé puisque le droit allemand est fondé sur un critère ethnique.

Ceci pour le fond. Quant à la tactique giscardienne, qui consiste à récupérer les mots et les thèmes lepénistes (« invasion » immigrée, démocratie d’opinion, conception ethnique de la nation), elle est d’une bêtise confondante et d’une inefficacité répertoriée puisque les électeurs n’ont aucune raison de préférer la copie au modèle, comme le répète M. Le Pen avec un cruel bon sens. S’ajoute à ce mélange de cynisme et de bêtise une pointe de lâcheté puisque M. Giscard d’Estaing, sans doute inquiet de l’indignation qu’il a provoquée dans son propre camp, a affirmé qu’il n’avait rien dit d’extraordinaire. En effet : l’assassin qui vient de poignarder peut assurer qu’il n’a fait qu’un grand mouvement du bras, au bout duquel se trouvait un simple ustensile de cuisine…

RÉACTION

On ne massacre jamais que par peur… Souvenons-nous. Ceux qui, quels que soient leurs titres et leurs fonctions, créeront et entretiendront un climat de méfiance et de peur dans notre pays porteront leur part de responsabilité dans le déclenchement du cycle de la violence. Qu’ils sachent que les Français en seront tout autant victimes que les étrangers, dès lors que le critère de l’appartenance à la nation sera la couleur de la peau ou tel trait du visage.

Ces craintes devaient être soulignées. Mais nous ne saurions sous-estimer les raisons d’espérer le maintien de la paix et de l’unité de notre pays. La France n’est pas, comme la malheureuse Yougoslavie, un assemblage récent de nationalités aux différences prononcées, mais une nation millénaire, rassemblée autour d’un État de droit, qui a su créer un modèle d’intégration sociale dont elle peut être fière. La démagogie giscardienne a provoqué, à droite, une réaction salutaire que F. Léotard a su exprimer avec force et conviction. A gauche comme à droite, cette réaction s’est faite au nom de l’ensemble de la tradition française, le rôle de la monarchie capétienne dans notre conception de la nationalité étant justement souligné. Ne pas abandonner la nation au national-populisme : c’est bien ce que nous demandons depuis des années.

Devant la montée du péril, il faut que la classe politique ait le courage d’aller plus loin : qu’elle dise que notre principal problème est celui de la pauvreté et qu’elle prenne tous les moyens de la résorber ; qu’elle reconnaisse que la démocratie est à défendre, contre la dictature des médias et des sondages ; qu’elle s’attache à une restructuration du débat public, par la qualité de ses propres débats et par la rigueur de ses projets. Le pire n’est pas certain si ces taches politiques sont entreprises sans tarder.

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Editorial du numéro 564 de « Royaliste » – 6 octobre 1991