Il fallait s’y attendre. A la fin de l’été, l’inflation soudaine des références au « réalisme » et au « pragmatisme », dans les discours des hautes autorités gouvernementales, annonçait que l’heure des concessions majeures et des reniements honteux n’allait pas tarder à sonner.

C’est chose faite. Le Premier ministre a décidé l’ouverture du capital de France Télécom, autrement dit l’abandon des principes du service public et du projet industriel de ce secteur de pointe, et annoncé que d’autres privatisations auraient lieu. Le Premier ministre a déclaré que les trente-cinq heures payées trente-neuf étaient « antiéconomiques », alors que le programme socialiste affirmait que la réduction du temps de travail se ferait sans diminution de salaire. Et le Premier ministre se prépare à défendre un budget qui, sous ses allures socialisantes, respecte en tous points la dogmatique néolibérale.

Nous assistons à cette liquidation des principes sans mauvaise joie. Malgré nos réserves, nous voulions croire que le tempérament rigide de Lionel Jospin l’inciterait à un minimum de tenue. Et les timides mesures en faveur du pouvoir d’achat, puis le refus (fort ambigu) de privatiser Air France nous confortaient dans cette impression. Elle était fallacieuse. On concède, on vend, on liquide à tout va.

En vue de quoi ? On nous répète sur tous les tons qu’il faut respecter les conditions d’entrée dans le système de monnaie unique. Mais cette monnaie unique, moyen utile d’une politique, est devenue à elle-même sa propre fin. Ce qui est d’autant plus absurde que cette monnaie, si tant est qu’elle puisse exister, nous enfermerait dans d’insupportables contraintes puisque nous avons accepté les conditions allemandes. Nous sommes dans l’impasse et le gouvernement nous y enfonce.

Au profit de qui ? Des individus médiocres ou douteux qui parlent au nom du patronat ; des gros industriels qui se moquent de leur pays comme de leur premier plan de licenciement ; des spéculateurs en tous genres ; des petits affairistes qui exploitent et humilient une main-d’œuvre qui vit sous la menace du licenciement.

Ce faisant, on détruit la cohérence de l’économie nationale, on se refuse à tout projet industriel, on accepte que la loi du profit immédiat détruise progressivement l’esprit d’entreprise.

Cette veulerie des dirigeants politiques paraît incompréhensible. Tour à tour, les diverses équipes de droite et de gauche ont disposé de toute l’autorité nécessaire et détenu tous les instruments de la puissance effective. Et pourtant, elles se sont inclinées devant les délinquants en col blanc, les voyous de médias et de dérisoires réseaux d’influence. Alors ?

La raison de cette conduite aberrante, c’est tout simplement la prudence comme l’a vu Georges Bernanos : « La prudence des imbéciles est de tout ménager, parce que, à l’exemple de certains organismes marins élémentaires, ils ne peuvent subsister que dans des eaux calmes : le moindre remous les détruit » (1). C’est la prudence qui empêche ces carriéristes de nourrir une véritable ambition politique et qui suscite en eux l’horreur de la volonté et la peur panique de la décision. Il n’est pas étonnant que la classe dirigeante ait pris comme modèles messieurs Barre et Balladur, côté droit, et messieurs Delors et Jospin, côté gauche : ces hauts fonctionnaires n’ont jamais pris un risque, pas même celui d’une pensée audacieuse.

La prudence des imbéciles est redoutable. C’est elle qui nous expose à la violence, et qui nous y livrera. Cela s’est produit en 1940, comme Bernanos l’avait dit de toute sa force prophétique. D’une autre manière, cela se reproduira : la classe dirigeante, qui a déjà renoncé à ses propres principes, finira par nous abandonner complètement au jeu des puissances intérieures et des influences extérieures.

Pas d’autre solution que de résister aux imbéciles en affirmant qu’ « il (n’est) d’autre mesure pour l’homme que de se donner sans mesure à des valeurs qui dépassent infiniment le champ de sa propre vie » (2). C’est ainsi que nous les vaincrons. Cela aussi s’est vu, et se reverra.

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(1)et (2) Lettre aux Anglais, Points/Gallimard, 1984.

Editorial du numéro 691 de « Royaliste » – 1997.