Partout dans le monde, l’antisémitisme ressurgit et se réinstalle dans les paysages mentaux comme dans les représentations politiques. Il est religieux mais pas seulement circonscrit à l’islamisme ; il prend depuis longtemps la forme de l’antisionisme mais surtout il reprend les accusations portées depuis le commencement de notre civilisation contre le peuple qui est à son origine.

Ces accusations sont contradictoires, ce qui place toujours le Juif en tant que tel au centre de la cible. Les juifs sont partout et ils sont de nulle part… Ils sont revenus en terre d’Israël pour commettre des crimes et les juifs qui sont citoyens français ou états-uniens sont regardés comme sionistes… S’ils sont riches comme Rothschild, c’est qu’ils pompent la richesse du monde et s’ils sont pauvres comme Job on les dénonce comme des parasites vivant aux dépens de la société… Le répertoire antisémite est archiconnu mais la haine plurimillénaire qui l’inspire demeure énigmatique. Delphine Horvilleur s’emploie avec science et talent à percer le mystère dans un livre (1) qui vient nourrir la réflexion que nous avions entreprise avec Léon Poliakov et poursuivie avec Daniel Sibony.

L’intensité et la permanence de la haine antisémite interdisent de la réduire à des pulsions vulgaires aggravées au siècle dernier par le fanatisme idéologique. S’il y a une « question juive » en un sens que Delphine Horvilleur déploie subtilement, il y a aussi une question antisémite qui est d’ordre philosophique. Le lien entre les deux questions, c’est un mot qui renvoie à un questionnement infini : l’identité. Or entre juifs et antisémites, l’identité est encore plus problématique que pour d’autres  personnes et d’autres groupes. Dans « Rio ne répond plus », OSS 117 incarné par Jean Dujardin explique à des agents du Mossad que les Juifs se reconnaissent immédiatement : « le nez, déjà, les oreilles, les doigts, les yeux… » et, de fait, l’antisémite croit savoir exactement ce qu’il en est de l’autre, du Juif. Alors qu’un Juif vit toujours dans l’incertitude de ce qu’il est.

Rabbin, Delphine Horvilleur rappelle qu’Abraham n’est pas né juif ni hébreu mais qu’il est devenu l’Hébreu (ivri, celui qui traverse, le passant) en quittant à l’appel de Dieu sa ville natale. Le départ sans retour d’Abraham annonce la sortie d’Egypte, elle aussi définitive pour les Hébreux. Et Jacob reçoit son nom d’Israël près d’une rivière qu’il doit traverser, après son combat avec l’ange. Les Hébreux ne sont pas encore Juifs. Ils le deviendront plus tard, comme il est dit dans le livre d’Esther. Quand paraissent les Amalécites massacreurs de Juifs sortis d’Egypte, il est certain que le judaïsme, écrit Delphine Horvilleur, est « un produit d’exil, la condition de celui qui est arraché à sa terre d’origine ».

Les rabbins des premiers temps se sont interrogés sur la haine dont les Juifs étaient l’objet. Ils se sont demandés si l’antisémitisme ne venait pas d’un rejet dont ils seraient responsables en raison de leur statut de Peuple élu – ou plutôt de ce qu’on en dit. Il est certain que les antisémites disent qu’ils sont des victimes, ou les héritiers de victimes, et qu’ils veulent faire payer les « gens du passage ». L’enquête des rabbins, écrit Delphine Horvilleur, « relève toujours d’un rapport douloureux à l’origine, d’un héritage et d’une rancœur ancestrale », d’une rivalité à mort entre frères ou cousins. Cette haine n’est pas fatale, comme le dit Rabbi à l’empereur Antonin au fil d’un improbable dialogue talmudique mais, sauf exception, Rome craint le Juif comme agent infectieux qui pénètre et affaiblit le corps social. Hitler ne dira pas autre chose.

Cette métaphore de l’infection signifie, dans toutes les sociétés, qu’on a peur d’une faille dans la belle totalité qu’on aime à se représenter. « L’antisémite à travers les siècles est toujours un intégriste de l’intégrité » écrit Delphine Horvilleur. Il croit qu’il s’épanouira dans un cocon national ou dans une expansion impériale uniforme, en tous cas dans la complétude. Il voit comme une menace ces juifs qui vivent dans l’incertain, tout au long de l’errance métaphysique qu’évoque Vladimir Jankélévitch. Le Juif rappelle la part de manque qui marque la condition humaine et qui fait horreur à celui qui tente de combler ce manque. L’antisémite est un bouche-trou frénétique ou plutôt un homme qui vit le fantasme du bouche-trou, comme le dit Daniel Sibony. C’est un homme qui a peur de sa propre faille identitaire et qui tente de combler cette faille par une virilité agressive, qui masque sa peur de l’émancipation des femmes comme sa peur des juifs qui seraient dévitalisés.

Un Juif est un homme qui ne se contente pas d’affronter le manque mais qui construit son identité sur la faille parce qu’il sait qu’il n’y pas d’identité infaillible. Le peuple juif s’interroge sur le sens de son élection alors que l’antisémite croit savoir ce qu’il en est du « Peuple Elu ». Et tandis que les antisémitismes religieux haïssent le peuple de l’origine, le Peuple élu dit qu’il n’a rien demandé et s’interroge sur la Révélation. A-t-il reçu les Dix Paroles, ou une seule, à moins que ce ne soit qu’une seule lettre qui est presque muette ? Le Juif est un homme qui rappelle à tous les hommes leur fragilité essentielle et l’incertitude de leurs héritages. L’antisémite a peur de cette fragilité et devient « tout sauf un homme », comme dit Sartre, à trop vouloir la nier.

La « question juive » n’est ni sociale, ni politique. C’est celle du questionnement infini.

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(1)  Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite, Grasset, 2019.