Pourquoi la panique ? Sur un sujet complexe et peu étudié, une réflexion approfondie (1) que les gouvernants auraient intérêt à connaître.

Poser la question de la panique, c’est s’interroger sur le lien social, et tenter de saisir ce fil invisible au moment où il se défait. Or beaucoup de sociologues estiment que la panique est exceptionnelle, voire inexistante. Mais ce qu’une théorie déficiente ne parvient pas à envisager ne saurait être renvoyé au néant. Comment expliquer ce phénomène contradictoire de dissolution du groupe et de constitution d’une totalité ?

D’abord en cessant de voir dans la panique la conséquence d’une catastrophe, comme le font la plupart des gouvernements : plus le mal est extérieur au groupe social (tremblement de terre) plus la panique est douteuse. Mais aussi en renonçant à la psychologie collective qui décrit la panique sans l’expliquer : moins irrationnelles qu’on le dit, les situations de panique n’existent pas hors d’une certaine logique inter-individuelle comme le montrent des études américaines.

Mais encore ? L’explication n’est pas à rechercher dans le narcissisme freudien, mais dans le principe mimétique qui permet de rendre compte de la distinction entre le chef et la masse et de comprendre les paradoxes de la panique – celui de la rupture du lien social qui n’empêche pas la contagion de la peur, celui des individus livrés à eux-mêmes et qui ont tous des comportements identiques.

Cette compréhension de la panique est d’autant plus importante qu’elle nous permet de savoir ce qui se passe sur le marché financier. Comme la foule, le marché contient la panique aux deux sens du mot : il lui fait barrage et il la porte en lui. Détruisant l’image d’un marché composé d’individus absorbés dans des calculs rigoureux, le vocabulaire courant indique, par son anthropomorphisme, que le marché réagit comme une foule. Cette psychologie du marché, ces paniques et ces orgies spéculatives peuvent en effet être expliquées par la logique mimétique que Keynes avait clairement discernée. Comme l’écrit Jean-Pierre Dupuy, la spéculation est « spéculaire » (en miroir) et la logique d’imitation de l’autre qui préside au comportement de chacun permet le fonctionnement du marché dans ses phases normales comme dans ses phases critiques.

L’étude de la panique permet donc d’ouvrir une nouvelle perspective économique, où le concept d’équilibre se perd dans la dynamique de systèmes d’autant plus complexes que les phénomènes aléatoires y jouent un rôle majeur.

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  • Jean-Pierre Dupuy, La Panique, Les empêcheurs dépenser en rond, 1991.

Article publié dans le numéro 557 de « Royaliste » – 22 avril 1991