La Russie est victime d’un anéantissement médiatique. De cette grande nation, on ne montre que le méchant Poutine, ses victimes réelles ou supposées, ses erreurs et ses fautes. Ancien ministre des Affaires étrangères, Evgueni Primakov redonne vie et destin à notre vieille alliée.

L’honnête homme du 21ème siècle dispose de très rares documents sur la Russie contemporaine. Depuis une dizaine d’années, les grands médias ne l’évoquent que pour accabler ses dirigeants et glorifier leurs adversaires – aussi douteux soient-ils. Cette vindicte s’explique par la mauvaise conscience d’un quarteron d’intellectuels français, qui furent fanatiquement communistes dans leur jeunesse. Elle fait surtout écho à la stratégie américaine qui visait à éliminer la Russie, afin qu’il ne subsiste plus qu’une seule grande puissance – une « hyperpuissance » selon le mot d’Hubert Védrine. Les Russes ne pouvaient accepter cette relégation qui n’était pas non plus dans l’intérêt de la France, qui mène plus facilement son jeu lorsqu’il y a rivalité entre deux ou trois empires. De fait, après les années de folie ultralibérale qui aboutirent au krach de 1998, la nouvelle Russie s’engagea sur la voie du redressement et a retrouvé aujourd’hui sa place parmi les grandes puissances.

Dans un livre récemment traduit (1) Evgueni Primakov évoque cette renaissance, face à ceux qui se croyaient les maîtres du monde et qui voulaient le plier à leur idéologie (le marché, le choc des civilisations) par divers types de violence. L’itinéraire de l’auteur mérite attention : successivement président du Soviet suprême de l’Union soviétique, ministre des Affaires étrangères, Premier ministre du Gouvernement de la Fédération de Russie, Evgueni Primakov préside aujourd’hui la Chambre de Commerce et d’Industrie russe. Il fait donc le lien entre trois mondes – celui de la confrontation russo-soviétique, celui de l’hégémonie américaine et de la transition russe vers l’hypothétique marché, ce monde multipolaire qui est en voie de formation – en fonction de plusieurs niveaux d’expérience. Il en résulte un livre très dense, passionnant, que celles et ceux qui écrivent sur la Russie ne devraient pas pouvoir ignorer.

On peut lire « Le monde sans la Russie ? » comme un livre d’histoire. Histoire de l’échec de l’« hyperpuissance » : incapable de maîtriser par ses moyens militaires la situation qu’elle a créée en Irak et en Afghanistan elle est touchée au cœur de son (anti) modèle économique et social par la crise qui a éclaté en 2007. Histoire de l’échec du bricolage idéologique néoconservateur et de la thèse du « choc des civilisations ». Histoire du redressement russe, qui commence après 1998 et qui se poursuit jusqu’à l’automne 2008 au grand dam des Etats-Unis.

Il faut surtout étudier de près les pages qu’Evgueni Primakov consacre à la stratégie économique de la Russie pour la décennie à venir – en prenant soin de mettre de côté les schémas des chroniqueurs pressés du Monde et de Libération. Sous l’égide d’un pouvoir politique qui a trouvé sa stabilité avec Vladimir Poutine et qui demeure équilibré depuis l’élection de Dimitri Medvedev à la présidence de la Fédération, la Russie doit trouver son développement hors du carcan collectiviste soviétique – qu’une infime minorité souhaite restaurer – et du capitalisme oligarchique qui avait réussi à gérer pour son seul profit l’appareil d’Etat. Désormais, il faut que l’Etat, qui a retrouvé son autonomie vis-à-vis des potentats capitalistes, participe activement au développement de l’économie. Encore faut-il que l’économie russe, qui souffre de nombreuses carences, poursuive sa rationalisation et sa restructuration, qu’il s’agisse des secteurs-clés ou des petites et moyennes entreprises. A juste titre, Evgueni Primakov montre que les décisions étatiques sont peu et mal relayées par les administrations – ce qui explique les résultats très décevants de la politique de lutte contre la crise au premier semestre de cette année.

L’exposé des principes et des modalités de la politique russe de l’énergie devrait dissiper le fantasme des méchants russes qui voudraient nous couper le gaz alors que Moscou s’inscrit dans une logique de coopération. Mais il faudra beaucoup de temps pour que les milieux conservateurs ouest-européens renoncent à l’esprit de guerre froide : alors que la dissolution de l’OTAN aurait dû suivre immédiatement la dissolution du pacte de Varsovie, l’organisation militaire dirigée par les Etats-Unis a été étendue et l’installation d’une défense anti-missile en Europe de l’Est a été annoncée – puis finalement abandonnée par Barack Obama. La stratégie américaine de la tension s’est aussi manifestée au Kosovo puis dans l’agression contre l’Ossétie d’août 2008 – provoquée délibérément par Michel Saakachvili comme le prouve un tout récent rapport de l’Union européenne, sur lequel la presse française s’est bien gardée d’insister.

Les échecs politiques et militaires des Etats-Unis permettent l’avènement d’un monde multipolaire qui verra se constituer des ensembles continentaux. L’Union européenne reste étrangère à cette réorientation du cours de l’histoire mondiale et sera d’autant plus d’être marginalisée que la crise globale va l’affaiblir. La France pourrait être l’agent actif et inventif de la réorientation complète d’une politique associant toutes les nations de la grande Europe. Il lui faudra faire, auparavant, sa propre révolution.

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(1) Evgueni Primakov, Le monde sans la Russie ? A quoi conduit la myopie politique. Préface d’Hubert Védrine. Economica, 2009. 23 €.

Article publié dans le numéro 955 de « Royaliste » – 2009