Le 15 mars 1944, les représentants des organisations de la Résistance, des syndicats et des partis politiques, groupés au sein du Conseil national de la Résistance et délibérant en assemblée plénière, décidaient d’adopter un programme comportant un « plan d’action immédiate contre l’oppresseur » et « les mesures destinées à instaurer, dès la Libération du territoire, un ordre social plus juste ».

Les adhérents et les sympathisants de la Nouvelle Action royaliste ont participé à la commémoration du 60ème anniversaire du programme du C.N.R. dont j’avais rappelé la genèse et indiqué la portée.

 

La France a vécu pendant plus d’un demi-siècle selon les principes économiques et sociaux affirmés pendant la seconde guerre mondiale par le général de Gaulle puis par les organisations de la Résistance.

Cette guerre était une révolution, et les principes révolutionnaires proclamés par le Conseil national de la Résistance en 1944 ont été inscrits dans le Préambule de la Constitution de 1946.

Cette révolution par la loi a effectivement transformé les structures économiques et sociales de la France libérée, avant que l’Etat restauré en 1968 ne pose les conditions premières d’une nouvelle dynamique.

Cette œuvre de destruction de l’ancien système et de création d’une nouvelle organisation économique et sociale a associé dans un premier temps les principales familles politiques qui avaient participé à la Libération : les gaullistes, parmi lesquels de nombreux royalistes, les communistes, les démocrates-chrétiens et de nombreux socialistes. Toutefois, la vérité historique commande de rappeler que le programme du CNR, le Préambule de 1946 et l’œuvre de la Libération trouvent leur genèse dans la pensée exprimée par le général de Gaulle dès 1942 dans un souci de redressement dont on néglige aujourd’hui le caractère national.

Nul n’ignore que, dès le 18 juin 1940, le général de Gaulle s’affirme à la fois comme chef militaire et comme chef politique, avec une radicalité moins voulue qu’imposée par la nature de ce qu’il appelle une « guerre-révolution ». C’est parce que cette guerre est une révolution que la victoire ne peut être obtenue que par le caractère révolutionnaire du mouvement de libération nationale : « De cette victoire certaine, […] nous entendons, nous, les Français libres, qu’une France nouvelle doit sortir. Une telle guerre est une révolution, la plus grande de toutes celles que le monde a connues. Ce que nous apportons, nous les Français libres, d’actif, de grand, de pur, nous voulons en faire un ferment » affirme le Général dès le 29 novembre 1940.

Ces paroles sont surprenantes car elles sont prononcés par un militaire de carrière, auquel on prête des opinions de droite, monarchisantes ou peu républicaines. On s’apercevra qu’elles inaugurent une longue réflexion, personnelle mais point solitaire, qui conduit le Général à s’affirmer républicain au sens premier du terme (la politique de salut public) et démocrate selon l’initiale perspective de la « guerre-révolution ».

Jean-Louis Crémieux-Brilhac a justement souligné le caractère fondateur de la Déclaration aux mouvements de résistance du 24 avril 1942, qui est publié dans la presse française clandestine le 23 juin.

La révolution consiste à abattre d’un même coup le régime de la 3ème République et celui de Vichy – ce qui correspond à un souhait très largement répandu chez les Résistants alors que d’éminents politiciens voulaient rétablir les institutions de 1875 après la victoire.

La condamnation portée par le Général est symétrique et sans appel : « Un régime, moral, social, politique, économique, a abdiqué dans la défaite, après s’être lui-même paralysé dans la licence. Un autre, sorti d’une criminelle capitulation, s’exalte en pouvoir personnel. Le peuple français les condamne tous les deux. Tandis qu’il s’unit pour la victoire, il s’assemble pour une révolution ».

Cette révolution est d’une autre nature que celles d’août 1792 et d’octobre 1917 : elle est définie par la Déclaration comme « un courageux et profond renouvellement intérieur » dont le Général souligne le caractère démocratique et populaire dans sa conférence de presse du 27 mai 1942 : « La démocratie se confond exactement, pour moi, avec la souveraineté nationale. La démocratie, c’est le gouvernement du peuple par le peuple, et la souveraineté nationale, c’est le peuple exerçant sa souveraineté sans entrave ».

Le Général précise que l’objectif est la souveraineté de la nation, par « restauration de la complète intégrité du territoire » et restauration « de la souveraineté complète de la nation sur elle-même » par l’exercice de la souveraineté nationale : « Une fois l’ennemi chassé du territoire, tous les hommes et toutes les femmes de chez nous éliront l’Assemblée Nationale qui décidera souverainement des destinées du pays ».

On remarquera l’annonce dès 1942 l’annonce du droit de vote pour les femmes, qui sera effectivement reconnu par l’ordonnance du 21 avril 1944.

La Déclaration de 1942 énonce précisément la dialectique de la révolution gaullienne, qui s’affirme dans l’ordre politique par un double mouvement de destruction (de l’ancien pouvoir légal et du pouvoir de fait vichyssois) et de restauration de la souveraineté sous un double aspect.

Le même mouvement de destruction et de reconstruction est annoncé dans le domaine économique et social, dans une perspective non-marxiste et fortement influencée par le travaillisme britannique.

Il s’agit de détruire « (…) le système totalitaire qui a soulevé, armé, poussé nos ennemis contre nous, aussi bien que le système de coalition des intérêts particuliers qui a, chez nous, joué contre l’intérêt national, devront être simultanément et à tout jamais renversés ». Ceci pour instaurer la liberté dans la sûreté : «A l’intérieur, il faudra que soient réalisées, contre la tyrannie du perpétuel abus, les garanties pratiques qui assureront à chacun la liberté et la dignité dans son travail et dans son existence. La sécurité nationale et la sécurité sociale sont, pour nous, des buts impératifs et conjugués ». Dès 1942, l’organisation de la sécurité sociale est prévue dans une nation indépendante et garante de la liberté, ce qui ne va pas sans intervention directe dans l’économie afin de répondre à l’exigence de justice sociale récusée par le national-socialisme et bafouée par les intérêts particuliers sous la 3ème République :

« Nous voulons que l’organisation mécanique des masses humaines, que l’ennemi a réalisée au mépris de toute religion, de toute morale, de toute charité, sous prétexte d’être assez fort pour pouvoir opprimer les autres, soit définitivement abolie. Et nous voulons en même temps que, dans un puissant renouveau des ressources de la nation et de l’Empire par une technique dirigée, l’idéal séculaire français de liberté, d’égalité, de fraternité soit désormais mis en pratique chez nous, de telle sorte que chacun soit libre de sa pensée, de ses croyances, de ses actions, que chacun ait, au départ de son activité sociale, des chances égales à celles de tous les autres, que chacun soit respecté par tous et aidé s’il en a besoin ».

La révolution de 1944 procède de la Déclaration de 1942 et précise le programme esquissé à Londres.

A l’intention de ceux qui chercheraient à gommer la dimension patriotique de cet appel et la référence gaullienne, on remarquera que les « mesures à appliquer dès la libération du territoire » sont présentées par le CNR comme autant de moyens au service d’une politique. La Résistance entend maintenir son unité « afin d’établir le gouvernement provisoire de la République formé par le Général de Gaulle pour défendre l’indépendance politique et économique de la nation, rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle » (… ).

Il s’agit ensuite d’assurer « l’établissement de la démocratie la plus large » par le rétablissement du suffrage universel et de l’ensemble des libertés publiques. La liste des « réformes indispensables » est trop longue pour être reprise dans sa totalité. Retenons la nécessité d’une planification destinée à intensifier la production, la nationalisation des grands moyens de production, le développement des coopératives de production agricoles et artisanales, le droit au travail, la garantie du pouvoir d’achat, le « plan complet de sécurité sociale », la sécurité de l’emploi, le droit à l’instruction et à la culture.

Il y a lieu de souligner que le CNR prévoit « le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie ».

Le Préambule de 1946 reprend le programme économique et social de la Résistance et donne la force de principes qui furent gravés dans le « bloc de constitutionnalité » avec la Déclaration des droits de 1789 et le Préambule de 1958. Figurent désormais parmi les droits imprescriptibles les garanties reconnues à l’ensemble des citoyens ( droit à l’emploi, à la santé, à l’instruction et à la culture, à une retraite digne…) et aux travailleurs (droit syndical, droit de grève, participation à la gestion des entreprises…). Les ordonnances sur la Sécurité sociale, les nationalisations, la mise en place de la planification furent rapidement décidées et mises en œuvre mais la participation des travailleurs à la direction de l’économie et à la gestion des entreprises demeura à l’état de projet, sous la 4ème comme sous la 5ème République malgré la tentative du Général et des gaullistes de gauche. Mais le programme du CNR et le Préambule de 1946 posèrent les conditions premières du développement économique et du progrès social pendant près d’un demi-siècle.

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Références : 

Général de Gaulle, Mémoires de guerre, Le Salut.

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, De l’appel du 18 Juin à la Libération, Gallimard, 1996.

Institut Charles de Gaulle : De Gaulle en son siècle. Actes des Journées internationales tenues à l’UNESCO, 19-24 novembre 1990. Tome 3 : Moderniser la France. Plon/La Documentation française, 1992.

Michel Borgetto, Robert Lafore, La République sociale, Contribution à l’étude de la question démocratique en France, PUF, 2000 (sur le Préambule de 1946).

Henry Galant, Histoire politique de la Sécurité sociale, préface de Pierre Laroque, Armand Colin, 1955.

 

 

Article publié dans le numéro 834 de « Royaliste »- 2004