« L’informatisation non maîtrisée fait courir le risque de la rupture sociale et de la solitude dans la foule. Mais à l’inverse, outil d’une communication accrue, elle peut être un instrument de solidarité et de fraternité, en multipliant les occasions de rencontres et d’échanges », a déclaré le Président de la République lors du colloque Informatique et société. Le balancement circonspect entre la thèse et l’antithèse n’est pas une réponse, et les formules humanistes ne font pas une politique. Faute de projet cohérent, la France est en train de perdre une nouvelle bataille industrielle, qui la placera sous la dépendance des Etats-Unis. C’est ce que nous démontrons dans la première partie de ce dossier. Mais l’informatique risque aussi d’être un piège pour le travail et la liberté des hommes : ce sera l’objet d’une seconde partie, que nous publierons dans un prochain numéro.

LA REVOLUTION TELEMATIQUE

Un an après la publication du rapport Nora (1), l’informatique est en train d’entrer dans nos vies. Autrefois, l’ordinateur était une machine bizarre, réservée aux grandes entreprises et aux administrations. Rien de bien inquiétant. Rien de très exaltant. Puis tout va très vite. Les grosses machines des années cinquante deviennent plus petites, moins chères, plus faciles à utiliser.

C’est que de nouvelles découvertes ont été faites : les circuits intégrés (composants électroniques   miniatures) se substituant aux transistors, puis on fabrique des microprocesseurs (ordinateur de la taille d’un ongle). On assiste alors a une diffusion rapide de l’informatique dans de très nombreux domaines. Plusieurs utilisateurs peuvent se servir de la machine simultanément et sans user de codes compliqués (comme pour la réservation des places de train). On voit apparaître des terminaux, des machines à laver programmées, des calculatrices de poche. Cela massivement à un prix décroissant.

Mais surtout, il devient possible d’imbriquer des techniques autrefois séparées : on peut interroger l’ordinateur par téléphone, les télécommunications passent par satellites, l’ordinateur envoie sa réponse sur un écran de télévision. Toutes ces innovations sont donc rassemblées dans un système : c’est la télématique, qui ouvre d’immenses perspectives. Dans un livre remarquable, tant pour l’information technique que sur le plan de la réflexion économique, Jean-Hervé Lorenzi et Eric Le Boucher montrent quels bouleversements vont affecter la vie des entreprises et des individus. (2) Nous connaissons déjà les magnétoscopes, les jeux vidéo, les télécopieurs. Certains habitants de Rennes se servent d’un annuaire électronique et, à partir de 1980, des particuliers pourront interroger par téléphone les banques de données. Dans les usines, chez Renault par exemple, on utilise des robots pour la soudure, la peinture, certaines manipulations délicates ou dangereuses. Ce n’est qu’un début : « On prépare aussi, écrivent Lorenzi et Le Boucher, des robots percepto-moteurs où la coordination œil-bras est couplée par une commande sensorielle » et bien d’autres merveilles.

Révolution dans l’industrie, dans le travail de bureau, mais aussi dans l’enseignement, dans la médecine. La mutation technologique est certaine, mais imprévisible dans son développement : il est possible d’envisager ce qui se passera dans les dix prochaines années, mais pas au-delà. Et rien ne dit que de nouvelles découvertes ne viendront pas, avant 1990, bouleverser les données … La question n’est plus de savoir s’il faut être pour ou contre la télématique. Il s’agit de la maîtriser, afin de parer une double menace : celle de la dépendance technologique et économique de la nation, celle de l’aliénation individuelle. Malgré l’optimisme officiel et les professions de foi humaniste, la bataille est très mal engagée.

L’EMPIRE AMERICAIN

L’électronique est un ensemble complexe qui comprend les composants -élément essentiel- les télécommunications, l’informatique proprement dite (gros et petits ordinateurs, terminaux), les machines automatiques (robots, bureautique), les biens de consommation. Le maître du jeu est celui qui innove dans les secteurs-clés, détient la capacité industrielle, conquiert les marchés. Mais surtout celui qui sait s’adapter rapidement. Car, en électronique, les monopoles ne durent pas longtemps. L’innovation se banalise (il est facile de copier la dernière invention), la concurrence devient dure, les profits faiblissent : il faut toujours trouver autre chose, toujours être à la pointe du progrès.

C’est le cas des Etats-Unis. En 1977, plus de 60 % du chiffre d’affaires mondial de l’électronique était réalisé par des sociétés américaines, I.B.M. en particulier. Ces sociétés ont la maîtrise de la grande informatique, des miniordinateurs (68 % du parc mondial) et des circuits intégrés ou la domination est encore plus forte.

« Aujourd’hui, écrivent Lorenzi et Le Boucher, le marché américain est 2, 3 fois plus élevé que le marché européen. Et le décalage s’accroît, tout spécialement pour les circuits les plus stratégiques comme les microprocesseurs. Une telle évolution signifie non seulement une avance technologique renforcée, mais une domination des industries en aval utilisatrices de ces circuits. En outre, le décalage Europe-USA change de nature. Une domination sur toutes les industries électroniques s’installe à partir des maîtrises des composants les plus évolués ». Enfin les Etats-Unis détiennent la suprématie pour les banques de données. Cela signifie qu’ils contrôlent la source de l’information (qui n’est pas nécessairement neutre), et qu’ils seront bientôt en mesure d’aider les entreprises étrangères à prendre leurs décisions et par là même de connaître, grâce aux questions posées, la nature de leurs projets. Domination douce, mais totale.

UNE POLITIQUE… FRANÇAISE ?

Faut-il s’y résigner ? Le Japon, puissance moyenne, a su faire face à l’impérialisme américain. Il a d’abord protégé ses industries pendant la phase de démarrage tout en accomplissant un double effort de recherche et de restructuration industrielle. Puis après avoir maîtrisé son marché intérieur, il s’est lancé dans l’exportation avec la vigueur et les succès que l’on sait. La France aurait pu s’inspirer d’une telle politique. Par ses hésitations, ses erreurs et ses incohérences, elle est en train de devenir un pays dépendant.

Malgré une vision très administrative des choses, le rapport Nora avait clairement dégagé les axes d’une stratégie industrielle : l’informatique, les télécommunications, les biens de consommation. Simon Nora proposait de développer le « pôle des télécommunications » (en espérant des effets d’entrainement sur toute l’industrie informatique), de développer la recherche, de lancer l’industrie des composants, d’aider les entreprises de mini et péri-informatique et d’intégrer la CII-HB dans une stratégie d’ensemble.

Malgré le cri d’alarme lancé par le rapport Nora, il faut bien convenir que la partie, déjà bien mal engagée, a toutes les chances d’être perdue.

1) Le bilan de la fusion Cil et Honeywell-Bull est catastrophique. Comme l’a montré Jean-Michel Quatrepoint dans French Ordinateurs (3), le gouvernement giscardien a délibérément choisi d’en finir avec la politique d’indépendance nationale. Comme toujours, cette politique d’abandon a été saluée comme une grande victoire française : la nouvelle société (possédée à 53 % par des intérêts français) allait devenir plus rentable, pénétrerait le marché américain et accéderait plus facilement au marché international. En outre, l’Etat qui s’était engagé à verser 1 200 millions de francs en quatre ans à la CII-HB, promettait d’aider la petite informatique. Or que constate-t-on aujourd’hui ? — comme par le passé, l’administration française ne favorise pas l’industrie nationale. Au contraire, son équipement en matériel français diminue : 40 % en janvier 1978 contre 47 % deux ans plus tôt. – en 1976, la CII-HB ne contrôlait que 17,8 % du parc national en valeur. Quant à l’accès au marché américain, il était illusoire dès la signature des accords parce que, nous expliquait J.M. Quatrepoint (4), « Honeywell ne commercialisera aux Etats-Unis qu’une partie infime de ce que produira la CII-HB, et seulement en fonction de ses intérêts et des intérêts de ses utilisateurs américains ».

— dans le domaine de la mini-informatique, notre industrie détient encore 45 % du marché français, mais la suprématie étrangère est très importante dans les autres domaines : 80 % pour les ordinateurs de bureau, 80 % pour les mémoires magnétiques, 87 % pour le matériel de saisie de données. — enfin, la CII-HB n’a pas d’indépendance technologique : la sortie des ordinateurs français a été retardée et leur capacité sera moindre que prévue, ce qui signifie l’enterrement de la technologie française. « Pour l’heure, disent Lorenzi et Le Boucher, la gamme la plus moderne proposée par CIIHB, les 66, vient directement des USA. La technologie comme le matériel sont américains puisque l’usine d’Angers n’en démarre que très lentement la production. POUR L’INSTANT, en dehors des vieux «IRIS», LA FRANCE IMPORTE SES ORDINATEURS».

2)  La stratégie française en matière de composants a été définie avec un retard considérable. C’est pourtant dès 1966 que le gouvernement comprend la nécessité de fabriquer des composants. En 1968, un « plan-composants » est défini entre l’Etat et Thomson. Il donne naissance à la société SESCOSEM filiale de Thomson chargée de cette fabrication. Mais c’est l’échec parce que l’on choisit de prendre deux ans de retard sur les productions américaines, afin de ne fabriquer que ce qui se vend bien. Résultat : en 1978, les sociétés françaises ne contrôlent plus que 16 % du marché. Comme la SESCOSEM bat de l’aile, de nouvelles négociations sont engagées à partir de 1975. Commencent alors trois années de bavardages administratifs, de conflits entre fonctionnaires ignorant le dossier technique, de manœuvres compliquées de la Thomson, de voyages inutiles au Japon et aux Etats-Unis. La stratégie ne sera arrêtée qu’en 1978 : l’Etat aidera la SESCOSEM, la société EFCIS et la RTC (Philips), puis on confie à Saint-Gobain et à Matra le reste du plan-composants. Solution qui n’est pas excellente mais qui ne compromet pas définitivement l’avenir. Il reste que, dans cette affaire essentielle, notre « indépendance s’est trouvée entre les mains d’une administration sclérosée, inconsciente de l’importance des orientations qu’elle avait à prendre, dans un processus de décision où la compétence et la lucidité n’ont pas eu souvent leur mot à dire » concluent Lorenzi et Le Boucher.

3) Seul le plan à long terme pour les télécommunications est une réussite. Le choix d’une technologie de pointe nous donnant deux ans d’avance. Mais il ne suffit pas de se doter d’un bon réseau. Si la recherche ne progresse pas, si l’industrie passe sous la domination américaine, la France n’aura plus d’indépendance technologique et économique.

UNE STRATEGIE DE LA DEPENDANCE ?

Déjà, la pénétration étrangère du marché français dépasse 60 % et l’avenir est encore plus inquiétant : la recherche est faible et dispersée, il n’y a pas de structure industrielle de base pour les applications avancées de l’informatique, le « plan composants » n’évitera peut-être pas que le marché intérieur passe sous contrôle américain et nous ne produisons pas de machines à fabriquer les composants.

Abandons délibérés, retards, erreurs, manque de volonté, absence de stratégie cohérente : telle est le bilan de l’industrie française de l’informatique. Et M. Giscard d’Estaing parle de « maîtriser l’informatisation » ! Il reste à savoir si les pouvoirs publics ont commis des fautes, ou s’ils ont délibérément choisi une « stratégie de la dépendance ». Quelle que soit la réponse, nous ne sommes plus, nous serons de moins en moins maîtres de notre destin industriel. Pris au piège de l’impérialisme américain, chacun de nous sera-t-il demain esclave de l’outil forgé outre-Atlantique ?

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(1)    Simon Nora, Alain Minc, L’informatisation de la société.

(2)    J.H. Lorenzi, E. Le Boucher, Mémoires volées. Ed Ramsey

(3)    J.M. Quatrepoint, J. Jublin, French Ordinateurs. Ed. A. Moreau

(4)    4) Entretien accordé à Royaliste numéro 235, (novembre 1976)

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Etude publiée par la cellule Economie de la NAR dans le numéro 301 de « Royaliste » – 18 octobre 1979