Bertrand Renouvin vient d’effectuer, à l’invitation du Parti Populaire Monarchique une semaine d’études au Portugal. Il nous parle dans cet entretien, du renouveau royaliste dans ce pays et de la voie démocratique et même gouvernementale choisie par les monarchistes portugais.

Royaliste : Bertrand Renouvin, vous revenez du Portugal, que vous avez sillonné du Nord au Sud. Vous avez pu ainsi vous rendre compte de l’implantation royaliste au Portugal. Mais tout d’abord, d’où vient le PPM, dans quelle situation est-il né ?

Bertrand Renouvin Nous avons au Portugal un mouvement qui est très proche de nous, avec à la fois une identité de vue sur le plan politique, avec bien évidemment des nuances tenant aux spécificités de nos deux nations, et aussi avec un étonnant parallélisme de l’histoire du royalisme, avec un décalage d’une dizaine d’années. Il faut se souvenir que le Portugal a été très influencé par la pensée maurrassienne depuis les années vingt et que les Portugais ont d’ailleurs eu, avec Sardinha, « leur Maurras », à savoir un intellectuel qui développait des idées très proches de celles du maître de l’Action française, exception faite du positivisme. Le mouvement monarchique portugais a vécu ainsi jusqu’en 1960 dans le maurrassisme – sans avoir en outre beaucoup d’expression politique, car la dictature de Salazar mettait « dans le même panier » la République et la Monarchie.

La Monarchie, renversée au début de ce siècle, avait été en effet constitutionnelle. Le dernier Roi avait été assassiné, puis après une courte régence, la République proclamée, une république bourgeoise et antisyndicale, que connaissait d’ailleurs la France à la même époque. Cette république ne fut, durant sa dizaine d’années d’existence, qu’une longue période d’instabilité gouvernementale, avec 49 ministères. Le salazarisme s’est alors fait, à la fois contre « l’anarchie républicaine » et contre une monarchie constitutionnelle dont il affirmait l’échec contre toute évidence. Et la propagande fut donc également antirépublicaine et antimonarchiste. Les royalistes sont restés dans l’ombre, certains espérant que comme Franco, Salazar permettrait à sa mort le rétablissement de la monarchie, une espérance vaine. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’à partir de 1960, un certain nombre de militants royalistes, sont entrés dans l’opposition à Salazar, comme onze ans plus tard, en France, nous avons rompu avec le royalisme conservateur.

Les royalistes portugais ont pu ainsi faire la Révolution de 1974 – du moins ceux qui n’étaient pas en prison. Car il y avait des royalistes dans les geôles de Salazar, puis de Caetano, avec les communistes, on pourrait dire dans la même « ambiance » qu’à la Santé en 1909, pour ceux qui connaissent l’histoire de l’Action française ou ont lu Bernanos, et les rapports entre ces opposants divers à la dictature étaient excellents. Les royalistes ayant fait la Révolution des œillets, le futur PPM a participé au premier gouvernement provisoire, tout en rejetant – ce qui fut une erreur – par un sentiment puriste, les postes ministériels importants qu’on lui proposait, et se contentant d’un secrétariat d’Etat. Mais ils étaient déjà dans le gouvernement, reconnus par la classe politique qui rentrait d’exil comme par le peuple portugais comme une des forces ayant renversé la dictature. Ils ont alors également pu lutter contre les tentatives de prise de pouvoir du Parti communiste au début de la révolution, un P.C. très stalinien, vite débordé d’ailleurs par les groupes maoïstes, sans oublier le jeu ambigu d’une armée dont nombre d’officiers, revenant d’Angola ou du Mozambique, étaient devenus marxistes sectaires. Les royalistes portugais ont agi ainsi dans le sens de la modération afin que l’évolution au Portugal soit démocratique, empêchant même des effusions de sang qui eussent pu être tragiques ; en même temps ils posaient comme condition unique pour lutter contre le risque stalinien que ne participe à cette lutte aucun des officiers, ou flics, ou personnages divers de l’ancienne dictature. Ce qui fait que les royalistes étaient dans une situation aussi originale que nette : ils avaient fait la révolution renversant le salazarisme, et ensuite permis à la démocratie de s’installer, et cela avec un dynamisme et un sang-froid rares. Les royalistes portugais sont apparus immédiatement comme ce qu’ils étaient : des démocrates.

Royaliste : Mais après la période révolutionnaire proprement dite, quelle fut l’action des royalistes portugais ?

B. Renouvin : Par la suite, lorsque la coalition de l’Alliance démocratique s’est constituée, le PPM (où se sont retrouvés plusieurs mouvements royalistes et d’anciens membres de la « Cause Monarchiste » qui avaient compris le renouveau du royalisme au Portugal) est entré dans cette coalition, devenant l’allié électoral du C.D.S. et du S.P.D., et a participé aux premières élections libres au Portugal. L’A.D. a été un phénomène considérable et le PPM y a joué et continue d’y jouer pleinement son rôle. Durant la campagne elle-même ses orateurs ont pu parler devant des foules de plus d’un million de personnes, la règle de l’égalité entre les différentes composantes de la coalition étant strictement observée. Le PPM a ainsi acquis dans le pays une forte « image », et a su se situer intelligemment sur le plan parlementaire. Loyauté, mais intransigeance. Le PPM est en effet dans une alliance de droite, même parfois très libérale où il est « l’aile gauche » de cette alliance, et il arrive à dialoguer avec l’opposition, un P.C qui stagne, et un P.S. qui est actuellement en difficulté.

Royaliste : Existe-t-il d’autres mouvements monarchistes que le P.P.M. au Portugal ?

B. Renouvin : Oui bien sûr, là encore on a une situation analogue à celle de notre pays. La « Cause Monarchiste » existe toujours, mais, de même qu’en France, les royalistes conservateurs n’ont aucune influence tant sur le plan de la pensée qu’au niveau du jeu politique.

Royaliste : Vous parliez en commençant cet entretien, d’une remarquable identité de vue entre le P.P.M. et la N.A.R.: Qu’est-ce que cela signifie ?

B. Renouvin : Leur vision politique coïncide avec la nôtre. Sur la décentralisation, sur le refus du libéralisme économique, même si chez eux la politique de nationalisation, d’ailleurs beaucoup plus poussée qu’en France, a trop souvent abouti à l’étatisation. Ils recherchent une troisième voie sur le plan socio-économique, comme nous à la N.A.R. D’ailleurs, s’ils sont en avance sur nous sur le plan pratique, cela ne les empêche nullement de s’intéresser de très près aux travaux de nos cellules, à tout notre travail théorique, à toute notre production intellectuelle. Quant au plan pratique, précisément, ils ont un ministre de la Qualité de la vie, M. Ribeiro Telles, un sous-secrétaire d’Etat à l’agriculture, une secrétaire d’Etat au Sports, une secrétaire d’Etat à l’Environnement. Ils ont également six députés, un groupe parlementaire. Cela leur permet d’approfondir et de déposer des projets de lois originaux et cohérents ainsi que d’agir. Ils se battent par exemple très fortement pour l’environnement. L’écologie, au Portugal, « c’est » le royalisme. Mais ainsi, ils ont préparé des plans de réformes agraires très intelligents et révolutionnaires, après avoir accepté les occupations de sols très sévères dans le Sud, en 1975, 1976. Il s’agit pour le Portugal de rompre avec une propriété agricole latifundiaire inefficace et non rentable. De permettre le développement du pays, de protéger les sols de la sécheresse et de l’appauvrissement par une politique de plantations, par exemple dans l’Alentejo.

Ayant vu d’un œil calme l’occupation des sols, le PPM veut déboucher sur une nouvelle organisation coopérative. Donc, politiquement, un accord entre le PPM et la NAR vraiment étonnant : nous parlons le même langage, celui d’un royalisme neuf, exprimant les problèmes actuels de la société, luttant contre le désordre économique actuel.

Royaliste : Là-bas aussi, la révolution tranquille, pas celle de Mauroy, celle des royalistes …

B. Renouvin : En effet, si vous voulez : un projet politique précis et original, qui en plus au Portugal, commence à s’appliquer. Du moins le P.P.M. s’y emploie de toutes ses forces dans sa participation au gouvernement. Ainsi l’écologie. C’est au Portugal, je l’ai dit, pour les royalistes, leur terrain privilégié de combat. Non pas démagogiquement, mais tout simplement parce que le Portugal étant en retard sur le plan industriel, les royalistes voudraient que le développement s’y fasse de façon intelligente, et que l’on évite cinquante années de pollution et de concentration industrielles telles que nous les avons connues et connaissons toujours en France par exemple. « Développer sans polluer », c’est un de leurs slogans. De même ils se battent à fond pour les énergies nouvelles et refusent totalement le nucléaire. Il ne faut pas oublier que l’énergie solaire est une possibilité évidente pour les besoins énergétiques du Portugal.

Royaliste : Vous parliez d’un jeu parlementaire intelligent de la part du P.P.M. Quel est-il exactement.

B. Renouvin : Au parlement, les six députés du P.P.M. forment un groupe charnière. Il est par conséquent normal que les royalistes fassent sentir tout leur poids, comme je le disais, dans la loyauté mais aussi dans l’intransigeance. Les députés royalistes sont très actifs et le sont en toute indépendance, sans aucune compromission politique sur les points essentiels, tels que précisément l’environnement, la réforme agraire, ni bien évidemment financière. L’allocation d’Etat officielle aux partis politiques constitutionnels leur suffit. D’ailleurs, il est à noter que la classe politique au Portugal n’est pas la même que la nôtre : elle est beaucoup moins prétentieuse I Il est vrai que les souvenirs de la révolution, de la prison ou de l’exil jouent leur rôle. Et le P.P.M. peut ainsi dialoguer, comme j’ai pu le constater, avec l’opposition, qui l’estime manifestement. Il s’agit, si vous voulez, de la « marginalité centrale » dont parlait un jour Jean-Luc Marion dans « Royaliste ». En outre il y a beaucoup de députés, à l’A.D., qui ont de forts sentiments monarchistes. Quant à l’action gouvernementale, dont ils s’occupent pleinement, ils démontrent leurs capacités de gestionnaires en même temps que d’innovateurs ; leur crédibilité non seulement dans le jeu politique, mais aussi aux responsabilités. Et ils font tout en particulier pour modérer ou même contrer l’ultra-libéralisme de certains de leurs alliés du S.P.D. ou du C.D.S.

Royaliste : Et leur prétendant, le duc de Bragance ?

B. Renouvin : Là encore un parallélisme étonnant. Cet homme jeune, qui a succédé il y a quelques années à son père, est un prétendant qui prétend, comme en France l’a toujours fait le comte de Paris. Et de même, c’est un prince qui s’intéresse de très près à la vie des Portugais, aux problèmes économiques et sociaux. Ainsi les problèmes agricoles qui sont essentiels pour le Portugal. Le duc de Bragance s’intéresse aux coopératives et également à tous les problèmes d’environnement : c’est un prince très écologiste. C’est en outre un homme connu dans la classe politique, qui n’hésite pas à dialoguer avec elle, qui reçoit très facilement les parlementaires, quelles que soient leurs appartenances politiques, ainsi que, pourrait-on dire « tout ce qui compte » dans la vie portugaise : intellectuels, professeurs, etc.

Royaliste : Et à l’égard du PPM ?

B. Renouvin : Le duc de Bragance, héritier de la couronne, a l’attitude que lui commande sa naissance : être au-dessus de tous les partis politiques afin de pouvoir rester l’arbitre et le recours de tous les Portugais.

Royaliste : Quelle portée a le royalisme chez les Portugais ?

B. Renouvin : Il y a, au Portugal, un sentiment monarchiste populaire très fort, très ancré dans le peuple. Tout d’abord par le fait que la Monarchie est encore récente dans la mémoire historique du peuple portugais et que la République au Portugal fut une courte expérience de désordre politique qui a amené la dictature salazariste, cette République fut aussi la bourgeoisie libérale au pouvoir et la répression antisyndicale. En outre plus récemment, les royalistes ont participé à la mise à bas de la dictature. Ce sentiment monarchiste profond, d’union du peuple au roi, se voit quand on se promène, comme je l’ai fait, du Nord au Sud du Portugal. L’idée royaliste est présente dans toutes les couches de la société, au Nord comme au Sud, et peu à peu elle tend à percer les milieux étudiants. Avec des militants, venant, comme pour la NAR, de tous les horizons politiques.

Le PPM a d’ailleurs une forte présence locale. Ainsi dans des élections municipales menées seules et contre l’A.D., dans l’Alentejo, à Elvas : ils ont eu deux élus au conseil exécutif de la ville. Et de même ils sont très représentés dans d’autres conseils exécutifs ou dans les assemblées populaires des municipalités. Sociologiquement, donc, le PPM reflète la société portugaise : à Porto, avec une couleur assez bourgeoise ; à Elvas, une implantation rurale, à Setubal, port industriel, une implantation ouvrière.

Royaliste : Pour conclure : peut-on parler, pour la France, pour nous royalistes français, d’un modèle portugais ?

B. Renouvin : Non, bien évidemment. Toute situation politique est particulière, et il y a eu un demi-siècle de dictature au Portugal. En outre le royalisme au Portugal a fait sa propre révolution onze ans plus tôt que nous. Et vingt ans est le minimum pour qu’une force politique s’installe pleinement sur l’échiquier politique d’un pays. Mais il reste que le royalisme portugais est riche d’enseignements. Il montre qu’un mouvement minoritaire, et même très minoritaire comme l’était encore le royalisme portugais à la veille de la Révolution des œillets, peut très bien tout en gardant son indépendance, participer à un jeu gouvernemental. S’allier sans se renier et en continuant d’affirmer son royalisme et l’objectif poursuivi : l’instauration de la monarchie.

Propos recueillis par Axel Tisserand

 

Un voyage bien rempli…

LUNDI 9 NOVEMBRE

Arrivée à Porto à 10 heures. Accueil par une délégation du PPM et le député PPM Luis Coïmbra. Réception par le Gouverneur civil de Porto. Déjeuner avec la Commission Régionale du PPM. Visite des caves de Porto. Dîner avec la Commission de coordination régionale PPM de Porto. Conférence devant la section de Porto.

MARDI 10

Accueil à la gare de Porto par le syndicat PPM du Rail. Porto-Lisbonne en train. Assemblée de la République -Débats parlementaires. Visite au Président de l’Assemblée, le Dr Francisco Oliveira Dias. Dîner avec M. Ribeiro Telles Ministre d’Etat – Ministre (PPM) de la Qualité de la Vie et M. le Sous-Secrétaire d’Etat (PPM) à la Production Agricole, M. Amadeu Sa Menezes. Soirée Fado en compagnie de M. Ribeiro Telles et de nombreux députés du CDS et du PPM.

MERCREDI 11

Visite au Secrétaire d’Etat (PPM) à l’Environnement, Madame Margarida Borges de Carvalho. Réception par le Secrétaire d’Etat (PPM) aux Sports, M. Joao Vaz Serra de Moura. Déjeuner avec le Secrétaire d’Etat aux Sports, le Sous-Secrétaire d’Etat à la Production Agricole, le directeur de cabinet du S.E. aux Sports et Luis Coïmbra. Conférence à la Section PPM de Setubal. Retour à Lisbonne dans la nuit.

JEUDI 12

Tournage d’une émission de télévision dans le parc naturel de Arrabida. Déjeuner à Arrabida. Retour à Lisbonne. Dîner avec la Commission de coordination régionale de Lisbonne. Conférence au siège du PPM.

VENDREDI 13

Déjeuner avec les députés du PPM. Départ pour Elvas (région de l’Alentejo), Dîner avec les autorités municipales.

SAMEDI 14

Retour à Lisbonne. Déjeuner au club de football «Real Amigos» qui réunit des travailleurs de l’Imprimerie Nationale et de la Radio-Diffusion portugaise.

Dîner présidé par Mgr le duc de Bragance, avec D. Miguel de Bragança, des députés (PSD, CDS et PPM), un secrétaire national de l’UGT, et des universitaires. Visite de Lisbonne la nuit en compagnie de Mgr le Duc de Bragance et de son frère.

DIMANCHE 15

Visite de Lisbonne avec Luis Coïmbra. Dîner avec Mgr le Duc de Bragance et Luis Coïmbra.

LUNDI 16

Déjeuner d’adieu offert par Bertrand Renouvin en l’honneur des membres du gouvernement et du groupe parlementaire du PPM. Retour à Paris dans la soirée.

 

Entretien publié dans le numéro 348 de « Royaliste » -  3 décembre 1981