Familier de l’Asie centrale, René Cagnat nous raconte (1) de grands malheurs passés, présents et à venir. Il ne demande pas la compassion distraite des gouvernements de l’Ouest européen mais une aide judicieuse qui permettrait de conjurer les périls.

Le chasseur ne voit pas la même forêt que le bucheron. Les touristes, les diplomates, les militaires ne voient pas les mêmes pays et n’en rapportent pas les mêmes récits. L’Asie centrale, comme tout autre région du monde, présente des réalités diverses, complexes, confuses ; elles échappent à plusieurs catégories de visiteurs et plus particulièrement aux experts internationaux qui pontifient dans des colloques coûteux au sortir d’hôtels hors de prix, sourds et aveugles, aussi étrangers que des Martiens et moqués comme tels : inoplaniétyanié ! A l’opposé, des voyageurs s’écartant des quelques circuits touristiques balisés découvriront l’accueil chaleureux des familles tadjikes, kirghizes, kazakhes et ouzbèques, les montagnes sublimes du Pamir, la noblesse de l’aksakal, le sage à la barbe blanche, la grâce des femmes devisant sur le tapchan (2) et passant sans effort du russe à l’ouzbek puis au tadjik. C’est là une part de la réalité, une petite part que René Cagnat décrit avec respect et tendresse dans une langue joliment évocatrice de toutes ces beautés et des traces, précieuses, d’un passé d’autant plus fascinant qu’il est ici méconnu (3).

On voudrait que tout le livre soit celui d’un homme émerveillé. Placées en exergue, les paroles d’un chant kazakh annoncent une autre réalité : « Ecoute le vent dans la steppe : il raconte de grands malheurs ». L’histoire de l’Asie centrale n’est qu’une suite de tragédies et ses peuples n’ont cessé d’être martyrisés ou de se martyriser les uns les autres. On se souvient toujours de Gengis Khan détruisant au 13ème siècle la civilisation persane qui rayonnait par ses philosophes (Avicenne), ses poètes (Roudaki) et ses historiens jusqu’en Europe de l’Ouest : villes détruites, citadins et paysans massacrés. Puis ce fut, un siècle plus tard, Tamerlan, un turk qui massacra à la mongole sans parvenir à unifier les territoires qu’il avait conquis. Les petits Etats qui gouvernaient des populations asservies ne purent résister longtemps à la colonisation russe, elle aussi très violente dans la conquête comme dans l’administration des peuples désormais soumis au Tsar. Puis les Bolcheviks s’emparèrent, non sans mal, des terres de l’empire et ce fut une nouvelle période de terreur.

Nous savons ce que fut la collectivisation stalinienne en Ukraine. René Cagnat raconte le calvaire du peuple kazakh : déjà cruellement éprouvé par la révolte de 1916, la guerre civile et les premières famines, il compte 3 626 000 individus au recensement de 1926. En 1939, ils ne sont plus que 1 314 000 : près de la moitié de la population a été tuée ou est morte de faim. Tel fut le grand djout, la calamité qui s’abattit sur cette terre qui fut aussi une des grandes zones de déportation. Pourtant, les Kazakhs, comme les autres peuples d’Asie centrale, sont fiers d’avoir participé vaillamment, au sein de l’Armée soviétique, à la victoire sur l’Allemagne ,nazie…

L’effondrement de l’Union soviétique n’a pas inauguré une ère de liberté, de paix et de prospérité. D’abord parce que les immenses erreurs des planificateurs ont provoqué des désastres qui n’ont pas été surmontés. Le pire, c’est l’épuisement progressif de la mer d’Aral et les changements climatiques qui en résultent mais partout les populations souffrent des eaux et des sols pollués et l’on découvre avec consternation des paysages dévastés. Aux désastres provoqués pendant les soixante-dix années soviétiques, s’ajoutent les dégâts commis en vingt ans d’ultralibéralisme. L’ancien système de santé, presque gratuit, n’existe plus et beaucoup ne peuvent pas se soigner. L’enseignement, naguère de grande qualité, est lui aussi à la dérive et la culture classique recule partout ; l’achat des notes et des diplômes par les plus fortunés vient aggraver les injustices – et les risques quand il s’agit des examens de médecine ou de pharmacie. Les gouvernements sont rarement à la hauteur des enjeux : le despotisme oriental a succédé à la dictature du Parti et continue de s’appuyer sur des bureaucraties qui conservent soigneusement les us et coutumes soviétiques.

Pire : l’Asie centrale est menacée de déstabilisation. Aux violences des groupes islamistes, s’ajoutent les opérations des seigneurs de la drogue et les conflits interethniques : en 2005, la répression sanglante d’une révolte à Andijan pour le gouvernement ouzbek et les progroms qui ont eu lieu dans le sud du Kirghizstan (Och, Djallalabad) en 1990 et en 2011 constituent de sinistres avertissements.

Le livre serait accablant s’il n’était éclairé par l’amitié profonde que René Cagnat porte à tous les peuples et toutes les nations d’Asie centrale. A Paris, on affiche volontiers son hostilité aux Russes et on se déclare pro-ouzbek sur un coup de tête. Le voyageur inlassable qui écoute la rumeur des steppes critique, dénonce et s’indigne mais relève et souligne tout ce que suscite l’espoir afin qu’en Europe de l’Ouest on se décide enfin à déployer en Asie centrale une aide qui permette aux peuples de rompre la trop longue chaîne des malheurs.

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(1)René Cagnat, La rumeur des steppes, De la Russie et l’Afghanistan, De la Caspienne au Xinjiang, nouvelle édition mise à jour et augmentée. Payot, 2012.

(2)Plateforme surélevée ornée de coussins.

(3)Cf. le magnifique ouvrage de René Cagnat et du photographe Alexandre Orloff, Voyage au cœur des empires, Crimée, Caucase, Asie centrale, Imprimerie nationale, 2009.

Article publié dans le numéro 1016 de « Royaliste » – 2012