Est-il possible, en France, d’évoquer normalement la Russie ? Non. Mis à part d’emblématiques opposants, la Russie est identifiée à Vladimir Poutine et le président de la Fédération de Russie constitue à lui seul un marqueur idéologique de première catégorie. Il faut dénoncer Poutine et par conséquent glorifier tous ceux qui s’opposent au maître du Kremlin, en Russie et ailleurs. Les principaux éditorialistes, la plupart des spécialistes de la grande presse et les intellocrates de service diffusent à chaque événement un discours normalisé qui cherche moins à informer qu’à convaincre de la malfaisance de Moscou. Les observations non-conformes étant marquées au fer rouge du poutinisme, le débat n’a pas la moindre chance de déborder la Toile ni de remonter à l’Elysée où l’on a décidé de ne pas se rendre aux jeux de Sotchi pour protester contre l’attitude russe à l’égard de l’Ukraine (1). Nous devons cependant nous interroger sur la pertinence du discours qui, à travers Vladimir Poutine, vise la Fédération de Russie.

La défense des droits de l’homme est régulièrement invoquée dans le procès intenté aux autorités russes. Très bien ! Mais avec la morale c’est toujours, si je puis dire, la même histoire : les actes brutaux et les décisions arbitraires doivent être dénoncés en tous lieux, selon l’exigence universelle de respect de la personne humaine. Si l’on est décidé à s’en tenir à cet impératif catégorique, il faut s’engager dans une organisation humanitaire et aller secourir son prochain en payant de sa personne. Et si l’on veut être absolument rigoureux, il faut de surcroît préconiser la rupture des relations diplomatiques avec la Chine, où la dictature communiste maintient ouverts de nombreux camps d’internement, avec les Etats-Unis, qui n’ont pas fermé Guantanamo et même avec la Grèce où les droits élémentaires  – manger à sa faim, être soigné – sont résolument méprisés.

Bien entendu, la dictature chinoise n’excuse en rien les excès qui sont commis en Russie mais je m’interroge sur certains silences. En 2010, les manifestations pour la défense de la forêt de Khimki, près de Moscou, n’ont pas eu d’écho en France alors qu’elles prouvaient la vitalité de l’opposition extraparlementaire. J’avais par ailleurs été choqué d’apprendre que la journaliste Anne Nivat avait été expulsée de Russie le 12 février 2012 alors qu’elle préparait un nouveau livre. J’étais prêt à signer une pétition dénonçant cette décision imbécile – le responsable de l’expulsion a d’ailleurs été limogé – mais il n’y pas eu le moindre mouvement d’indignation dans la presse et dans l’intelligentsia parisiennes. Les attentats commis par des islamistes à Volgograd les 29 et 30 décembre 2013 ont provoqué la mort de 34 personnes mais ils ont eu moins de retentissement que l’hospitalisation de Michael Schumacher à la suite d’un accident de ski. Et l’on se contrefiche, à Paris, des citoyens du Caucase et de l’Asie centrale qui sont blessés ou tués par les ultranationalistes russes. Pourquoi ?

Comme pour tant d’autres pays dont on fait semblant de s’occuper ici, il faut mettre en cause la paresse de certains journalistes, l’amateurisme des intellectuels médiatiques, l’esprit de caste qui règne à Paris. L’aristocratie droits-de-l’hommiste ne se mobilise que pour les causes qui ont une forte rentabilité symbolique. On soutient les Pussy Riot, pour lesquelles l’opposition russe extraparlementaire ne s’est pas mobilisée, mais on se contrefiche de l’ouvrière tadjike enlevée par des néo-nazis à Ekaterinbourg et dont on a retrouvé le corps coupé en morceaux… On me dira qu’il faut aller à l’essentiel et soutenir les démocrates russes, par lesquels la xénophobie régressera. Soit. Alors, parlons-en !

L’opposition russe est toujours présentée avec une vive sympathie. Mais laquelle ? La Russie n’est pas une autocratie néostalinienne mais un pays où l’on vote régulièrement aux élections municipales, législatives et présidentielles. Les médias français semblent ignorer que le premier parti d’opposition est le Parti communiste de la Fédération de Russie, qui a recueilli 13 243 550 voix (17,96 %) à l’élection présidentielle de 2008, puis 12 599 507 voix (19,19%) aux élections législatives de 2011 et 12 318 853 voix (17,18%) à l’élection présidentielle de 2012. Dans la grande presse, nul n’a daigné résumer et commenter son programme, ni signaler que ce parti avait été la principale victime des fraudes électorales en 2011.

Le public français est donc privé d’informations importantes sur la vie politique en Russie et n’entend parler que de l’opposition extraparlementaire (2). Mais, encore une fois, laquelle ? Nos médias ont d’abord soutenu Gary Kasparov, un ultralibéral à la sauce américaine. L’ancien joueur d’échec avait obtenu son auréole de martyr grâce aux autorités russes, qui le faisaient systématiquement embarquer lorsqu’il manifestait sur la place Rouge en compagnie de rares partisans. On accorda ensuite du crédit à Edouard Limonov, en évoquant avec mansuétude sa biographie d’ancien truand, fondateur du Parti national-bolchevique russe. On prit parti pour Alexeï Navalny, qui se fit connaître lors des manifestations de 2011 : là encore, les procureurs qui dénoncent en France le moindre signe de lepénisation des esprits ont jugé bon de ne pas s’interroger sur les engagements nationalistes de la nouvelle figure de proue de l’opposition extraparlementaire. On salua enfin la libération de Mikhaïl Khodorkovski avec enthousiasme, après l’avoir présenté comme une victime de Poutine croupissant au Goulag. Cela signifiait que l’ancien oligarque devait être considéré à l’égal des dissidents de l’époque soviétique, alors que la Cour européenne des droits de l’homme, qui a condamné les conditions de son arrestation et de sa détention, ne le considérait pas comme un détenu politique. Comment oublier, en effet, que Mikhaïl Khodorkovski avait acquis le groupe pétrolier Ioukos grâce à la protection crapuleuse de l’équipe Elstine, avant d’engager des négociations pour la revente de son groupe aux pétroliers américains? Un milliardaire russe, voleur et fraudeur, a été condamné puis gracié (3) : le véritable scandale, c’est qu’on en fasse un martyr.

L’écho donné au mouvement de décembre 2011, provoqué par les fraudes massives aux élections législatives, était beaucoup plus justifié. Comparées aux précédentes actions de ce type, ces manifestations furent de grande ampleur à Saint-Pétersbourg et surtout à Moscou. On décrivit comme une révolution ce qui était en fait un mouvement protestataire réunissant les ultranationalistes, les libéraux, le Front de gauche, des militants associatifs et des communistes. Mais on ne prit pas le temps de rencontrer des militants tout à fait remarquables de la jeune opposition et l’on n’alla pas demander aux citoyens de Tomsk, d’Irkoutsk et de Vladivostok ce qu’ils pensaient de la situation. On se contenta de glorifier l’Opposition sans voir ses failles : pas la moindre possibilité d’un programme politique commun ; pas de personnalité extérieure capable de fédérer les fractions démocratiques de l’opposition extraparlementaire… Puis le calme revint dans les rues et Russie unie  remporta une large victoire aux élections municipales du 8 septembre 2013 sans que la presse française daigne en informer ses lecteurs.

Faut-il dès lors se satisfaire de la situation politique en Russie, ou s’y résigner ?

(à suivre)

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(1)    François Hollande n’ira pas à Sotchi à cause des pressions russes sur l’Ukraine mais, les 29 et 30 décembre 2013, il s’est rendu sans le moindre scrupule en Arabie saoudite, pays connu pour le caractère hautement démocratique de ses institutions et pour son respect des droits de l’homme.

(2)    Le gouvernement américain a rendu un bien mauvais service aux ONG russes lorsque Philip Gordon, secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires européennes et eurasiatiques a déclaré que les Etats-Unis avaient dépensé depuis l’élection d’Obama en 2009 la coquette somme de 200 millions de dollars pour « soutenir la démocratie et l’exercice des droits de l’homme en Russie », avant d’annoncer que le gouvernement allait créer avec le concours du Congrès un fonds de 50 millions de dollars pour financer les ONG russes.

(3)    Cf. l’article d’Yves La Marck : « Nouvel an russe » dans le numéro 1047 de « Royaliste ».