Sur la place de l’Indépendance, à Kiev, des manifestants brandissaient des drapeaux bleus étoilés et exigeaient l’entrée de l’Ukraine dans l’Europe – en fait dans l’Union européenne – par la signature de l’accord d’association négocié depuis le sommet de Paris du 9 septembre 2008. La Déclaration commune publiée à cette occasion précisait que « la mise en place d’une zone de libre-échange complète et approfondie, accompagnée d’une large convergence réglementaire de l’Ukraine vers les normes européennes, contribuera à une intégration graduelle de l’Ukraine au marché intérieur de l’Union européenne ». Je ne commente pas - cette langue de bois est facile à décrypter – mais regardons de plus près le jeu diplomatique.

On a quelque peu oublié que le président Ianoukovitch, considéré comme prorusse,  s’était rendu à Bruxelles le 1er mars 2010, quatre jours après son investiture. Lors d’une conférence de presse tenue en compagnie du président de la Commission européenne, José-Manuel Barroso, le nouveau chef d’Etat avait déclaré que « pour l’Ukraine, l’intégration est la priorité clé de sa politique extérieure ». Il avait été encouragé à poursuivre dans cette voie lors du sommet UE-Ukraine du 22 novembre 2011 par le Président de la Commission qui déclarait alors sa volonté d’établir avec l’Ukraine « à la fois une intégration économique poussée et une association politique », ajoutant que « l’Ukraine est un partenaire crucial pour notre avenir européen ». Le président Ianoukovitch avait pour sa part confirmé que « l’objectif stratégique » à long terme était l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne.

Les négociations se sont donc déroulées sur fond de malentendu. Le gouvernement ukrainien négociait en vue d’une adhésion à l’Union européenne alors que la Commission s’en tenait à un simple accord d’association que je ne peux commenter car il me faudrait analyser un texte de 1 200 pages ! Le président Ianoukovitch a longtemps nourri l’illusion d’une « intégration » qu’il estimait compatible avec une politique d’entente avec la Russie : le Parlement ukrainien s’est prononcé contre l’entrée dans l’OTAN et le bail de la flotte russe à Sébastopol a été prolongé jusqu’en 2042. Puis les autorités ukrainiennes ont renoncé à signer l’accord d’association, ce qui a provoqué la colère des partis pro-européens paradoxalement alliés aux ultranationalistes et les pressions conjointes de Bruxelles, de Berlin, de Varsovie et de Washington.

Il s’est alors engagé une partie très appréciée par les médias mainstream en raison de son parfum de Guerre froide. On vit les « occidentaux » dénoncer le « chantage » de Moscou sur l’Ukraine, alors que les pressions de certaines capitales n’étaient pas moins vives : Victoria Nuland, vice-secrétaire d’Etat américain aux Affaires européennes, s’est rendue le 11 décembre sur la place de l’Indépendance en compagnie de l’ambassadeur des Etats-Unis pour exprimer son soutien aux manifestants qui ont également reçu la visite du ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, et du ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird. Ces ingérences ont été vaines. Le gouvernement ukrainien a choisi de répondre aux offres du gouvernement russe, qui correspondaient concrètement aux intérêts du pays (1).

Victoire de Moscou, défaite de Bruxelles ? Sans aucun doute, mais il faut apporter les précisions qui invalident le schéma d’un conflit entre la Russie et l’Europe. Les Etats-membres de l’Union européenne n’ont pas mené une action commune et cohérente. L’Allemagne et la Pologne ont vigoureusement soutenu les manifestants ukrainiens, selon le projet historique de ces deux nations qui consiste à renforcer leur propre influence politique et commerciale en Ukraine. La France s’est placée discrètement sur la ligne Washington, Berlin, Bruxelles, Varsovie et maints Etats ne sont pas intervenus dans l’affaire. Seul point commun entre toutes les capitales ouest-européennes : l’absence de vision géopolitique à long terme sur l’ensemble du continent européen (2). C’est ainsi que Bruxelles a bercé d’illusions le peuple ukrainien et, plus particulièrement, les démocrates partisans de l’intégration. De fait, le plan stratégique inspiré par Washington a été réactivé : il s’agit de repousser la Russie toujours plus à l’Est afin que les Etats-Unis demeurent la puissance dominante en Europe de l’Ouest. Engagée dans les négociations sur le marché transatlantique, l’Union européenne reste résolument atlantiste et ne conçoit les pays de son « voisinage » – l’Ukraine, la Géorgie – que comme des marches face à l’adversaire « eurasiatique ». Sur cette toile de fond, l’Allemagne et la Pologne ont cherché à promouvoir leurs intérêts nationaux en utilisant les partis ukrainiens séduits par le rêve européiste.

C’est dans cette perspective occidentaliste que la Commission européenne a présenté son offre : aide financière minime, promesse d’intégration progressive dans la zone de libre-échange, normalisation juridique et réformes structurelles qui sont alléchantes à première vue mais qui annoncent l’entrée dans un système ultra-concurrentiel qui est toujours favorables aux Etats les plus puissants. A ce propos, il est intéressant de lire le reportage réalisé en Lettonie par la revue ukrainienne « Reporter » : on y apprend que l’Union européenne finance la construction de routes, l’entretien de musées et la restauration de bâtiments historiques mais qu’elle refuse de financer le développement de l’industrie et la protection sociale, livrés à la main invisible du marché.

Présenter comme modèle enviable l’ultralibéralisme sauvage et le capitalisme prédateur dont la Commission assure la promotion est une imposture qui s’accompagnait d’un choix imposé en des termes inacceptables. Entre l’Union européenne et la Fédération de Russie, l’Ukraine ne doit pas être mise en demeure de choisir. Lorsque la zone euro aura éclaté, entrainant l’effondrement des structures bureaucratiques ouest-européennes, il faudra que la France soit en mesure de présenter un plan pour la refondation de l’Union européenne conçue comme une confédération des Etats du continent (3). Les restes de la Guerre froide seront alors balayés et il sera possible de construire un ensemble cohérent de nations décidées à résister aux volontés de puissance américaine et chinoise par la mise en œuvre d’une politique globale de développement.

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(1)    Cf. l’analyse de Jacques Sapir sur son blog : http://russeurope.hypotheses.org/1822

(2)    Cf. l’article d’Yves La Marck : « Cauchemar oriental » dans le numéro 1046 de « Royaliste ».

(3)    Cf. la motion adoptée par la Nouvelle Action royaliste lors de son 23ème congrès, le 28 mars 2004 :

Pour l’Europe confédéraleDans sa forme actuelle, l’Union européenne se présente comme une fédération sans fédérateur, une puissance mondiale sans poids politique, une union monétaire sans souveraineté, l’esquisse d’un État supranational sans autorité légitime ; elle prétend se doter d’une Constitution sans État ni séparation des pouvoirs et demeure un espace économique, livré à une ultra-concurrence à tous égards destructrice. Elle n’est, somme toute, qu’une addition d’organismes sous la « gouvernance » plus ou moins conjointe des oligarques et des puissances financières.L’Europe est un ensemble à repenser avec toutes les nations qui participent depuis des siècles à son histoire – y compris celles qui jouent un rôle décisif sur le continent comme la Fédération de Russie et la Turquie.

Cet ensemble est en mesure de s’organiser sous la forme souple d’une confédération d’États vouée à la mise en œuvre de plans et de programmes d’intérêt commun :

sa politique monétaire au sein du Fonds Monétaire International et de la Banque mondiale doit pousser ces institutions à se consacrer à la mise en œuvre de politiques de développement ;

sa stratégie monétaire commune doit viser à la définition d’un système fixe de changes entre les principales monnaies mondiales ;

son plan de développement économique et social doit s’appuyer sur une Banque européenne soumise à un étroit contrôle politique ;

sa politique de recherche commune et d’équipement doit mobiliser la coopération des organismes publics ;

sa politique de services publics doit assurer leur reconstruction et leur extension ;

son organisation commune des échanges agricoles et sa politique commerciale commune doit reprendre les principes de la préférence communautaire et du tarif extérieur commun.

La politique confédérale de défense serait conduite dans le cadre de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), sous l’égide de l’autorité politique confédérale, les nations disposant de la dissuasion nucléaire conservant l’entière maîtrise de leurs moyens, tout en développant la coopération dans le domaine des industries militaires et spatiales.

Des accords de coopération avec les États du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, des Caraïbes et des États de l’ancienne Union soviétique permettraient de trouver ou de retrouver les voies du progrès en se protégeant des firmes et des groupes prédateurs. Se préciserait ainsi la dynamique d’une Europe sans rivages dans un monde déjà profondément marqué, dans son esprit et dans ses techniques, par le processus d’européanisation.

Dans l’ordre institutionnel, il suffirait que l’actuel Conseil européen, élargi aux chefs d’État et de gouvernement de toutes les nations du continent, se définisse comme le centre politique de décision et d’impulsion de la Confédération. Ses décisions seraient mises en œuvre par un Conseil des ministres responsable des divers aspects des politiques communes, une Commission strictement administrative veillant à la bonne exécution des projets, des plans et des programmes. A l’Assemblée européenne, élue, serait attribué un rôle de proposition et de consultation.

Des structures institutionnelles simplifiées, des fonctions précisées, des projets peu nombreux mais ambitieux, résultant d’accords entre les chefs d’État et de gouvernement, donneraient à la Confédération européenne sa pleine efficacité tout en affirmant le rôle majeur de l’Europe dans l’organisation du monde, en vue d’assurer au plus grand nombre possible d’êtres humains les conditions de la paix et du bien vivre.