Le nouveau livre de Pierre Manent, Situation de la France (1), est à lire deux fois. La première lecture peut surprendre, voire agacer car on risque de rester comme accroché à certaines propositions qui provoquent de sempiternelles polémiques – par exemple sur les interdits alimentaires de l’islam et les cantines scolaires – mais ces aspects du débat ne s’éclairent qu’après la lecture des pages de conclusion. Le livre refermé, il faut le rouvrir sans attendre car on a désormais bien compris que le sujet principal n’est pas la situation de la France par rapport à l’islam ou face à l’islam mais la France elle-même. Situer la France dans le temps présent, c’est évoquer la marque chrétienne dans l’histoire de France,  l’Europe telle qu’on l’a rêvée et telle qu’elle se révèle, mais aussi l’idéologie dominante : la conception actuelle des « droits de l’homme » et de la « laïcité » et les dangereuses impasses auxquelles conduit cette idéologie.

La lancinante question de l’islam est aujourd’hui enfermée dans l’une de ces impasses et les réponses politiques possibles supposent une prise de conscience de la situation inédite et dramatique dans laquelle se trouve notre pays. Pour que le drame ne conduise pas à une tragédie, Pierre Manent publie ses critiques comme on porte le fer dans une plaie. Maintes certitudes et pensées paresseuses s’en trouvent vivement touchées.

Depuis la fin des « Trente glorieuses », nos élites politiques presque unanimes nous ont expliqué que la France avait fait le choix de l’Europe et que tel était désormais notre destin. Nous avons entendu maints discours sur les « racines chrétiennes » de l’Europe et il a été cent fois dit que la France serait grandie par la construction européenne… Ces belles paroles masquent selon Pierre Manent une tout autre réalité : celle de l’Europe, conçue sous la forme dégradée de l’Union européenne, est strictement idéologique et bureaucratique. D’où un constat rarement établi : « les Français ont perdu confiance dans leurs gouvernants en même temps que ces derniers se sentaient de moins en moins responsables devant le peuple français, un peuple qu’ils entendaient conduire le plus vite possible vers sa disparition glorieuse dans l’extase européenne ».

Ce projet de dépassement des nations et de fusion des peuples, quoi qu’on en pense sur le fond, a échoué. La nation française n’a pas cessé d’exister, le peuple français est toujours là et l’Union européenne est le lieu de la confrontation entre les nations qui la constituent. Pas plus que les peuples et les nations, les Etats n’ont été abolis et dépassés. Mais la fonction de l’Etat a été transformée par l’Union européenne : Bruxelles ne veut plus connaître de gouvernements nationaux mais une gouvernance qui n’est plus qu’une forme abstraite de l’Etat, étrangère au pouvoir politique. Pleinement inscrit dans la tradition du libéralisme politique français, Pierre Manent insiste sur le bouleversement qui a eu lieu sans que les citoyens en soient avertis et encore moins consultés : indifférente au régime politique, la gouvernance étatique n’a plus rien de commun avec le gouvernement représentatif puisque celui-ci suppose un peuple à représenter. Et d’ajouter : « la gouvernance est aussi bien sûr entièrement détachée du souci du divin, ou en général de la question de la vérité sur l’ordre humain. Pouvoir sans origine ni finalité, il flotte entre les deux mondes qu’il croit avoir laissés derrière lui alors qu’il est à leur merci. »

Ce flottement n’empêche pas la diffusion d’une idéologie qui imprègne la société française. La thématique générale est celle des droits de l’homme qui sont conçus dans une perspective strictement individualiste : il s’agit d’étendre les droits de chacun dès lors qu’une quelconque revendication se fait jour et sans qu’aucune limite ne soit posée à l’obtention de ces droits. Cela paraît sympathique mais cette idéologie individualiste ne retient qu’un aspect de la Déclaration de 1789 qui portait sur les droits de l’homme et sur ceux du citoyen. Bien entendu, le discours reste impeccable dans sa référence aux « valeurs » et dans ses injonctions. On invoque comme par le passé la République et la Laïcité, avec un regard nostalgique pour la Troisième République, mais les mêmes mots ne recouvrent plus les mêmes actes. La Troisième cultivait le patriotisme et malgré tous ses défauts, le régime politique était représentatif ; l’histoire nationale et la littérature française étaient enseignées avec ferveur, la loi de 1905 portait sur une réorganisation des rapports entre le pouvoir politique et l’Eglise catholique mais les gouvernements de l’époque n’envisageaient pas la neutralisation religieuse de la société…

La situation est aujourd’hui totalement différente. Le sentiment d’appartenance à la nation est censé se transformer en adhésion à la construction européenne. Les pédagogues ministériels passent à la moulinette l’histoire et la littérature. La laïcité, qui implique la neutralité de l’Etat et de ses agents quant aux religions, est aujourd’hui une matière à enseigner aux élèves dans une perspective de neutralisation « qui consisterait à faire disparaître la religion comme chose sociale et spirituelle en transformant la règle objective des mœurs en droits subjectifs de l’individu». Il n’y a pas de retour aux « vraies valeurs de la République » mais une intention inédite. La laïcité impliquait un Etat disposant d’une force suffisante pour assurer la justice, c’est-à-dire la reconnaissance et la protection des droits collectifs et individuels. Or l’Etat abstrait de la « gouvernance », qui est un organe indifférent aux conditions historiques de la conception et de la mise en œuvre du droit, est un Etat faible, en voie de dépérissement. Pour reprendre les catégories classiques, cet Etat dispose du pouvoir mais il n’a pas d’autorité. Comme le dit Pierre Manent, l’Etat obéit aujourd’hui à un principe d’indétermination et de dissipation. Il ne donne plus sens à l’existence collective, il ne veut plus affirmer la culture nationale et donner à lire le « roman » national par peur d’ennuyer les enfants et d’empêcher la libre expression des diversités. Cette faiblesse est également dramatique dans le domaine religieux car l’Etat qui souhaite une société neutralisée est incapable de prendre en considération la permanence du fait religieux au sein de la société française – entre autres sociétés – et d’assurer par la loi l’œuvre proprement politique de reconnaissance des religions, de coexistence entre ces religions et de rapports paisibles entre les religions et l’Etat.

Il ne s’agit pas d’idéaliser le passé. En Europe, les Etats nationaux et les empires ont eu des rapports souvent complexes et parfois conflictuels avec les religions car le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ne s’accordent pas sans frictions. Or le milieu dirigeant ignore ou méconnait cette histoire et se berce d’illusions. Par exemple, il est illusoire de penser que la gouvernance traitera l’islam comme elle a traité le catholicisme. D’abord parce que les pouvoirs publics auraient avantage à prendre au sérieux – ne serait-ce que pour la discuter – la thèse de Pierre Manent selon laquelle l’Europe n’aurait pas cherché à séparer le religieux du politique mais à réaliser une union plus intime entre les deux domaines « dans l’indépendance pour ainsi dire infinie du religieux par rapport à tout ordre humain.» Ensuite, une gouvernance redevenue gouvernement et qui confirmerait le principe de séparation aurait à se demander comment tenir compte de la promesse chrétienne qui garde son sens, pour de nombreux citoyens des Etats européens.

Le drame, c’est que les pouvoirs publics ne sont plus capables de prendre au sérieux la promesse chrétienne et plus généralement l’existence de religions dans la nation. Si l’on donne un droit illimité à la requête individuelle, il n’y a plus de liens sociaux – plus de collectivité nationale, plus de communautés religieuses. Cela permet d’effacer, sur le papier, une grande liste de « problèmes » : le catholicisme est réputé appartenir au passé, l’islam n’est pas regardé comme une réalité sociale ou simplement humaine car on attend une « réforme » de l’islam qui lui permettra d’accepter le principe de séparation du politique et du religieux ainsi que la dissolution de mœurs particulières dans la masse des comportements individuels régulés par le mot d’ordre de destruction des tabous.

Du côté des pouvoirs publics, on protestera : nous croyons à la République ! Nous voulons enseigner la laïcité ! Pierre Manent devance l’objection en rappelant que la République est le souci de la res publica ordonnée au bien commun : or nous sommes dans une gouvernance qui a évacué le commun au profit de la particularité. Et de préciser que « l’Etat républicain n’a plus la force ni de réduire les groupes constituants de la France en ces éléments primordiaux de la politique moderne que sont les individus-citoyens, ni d’offrir à ces derniers un élément commun assez nourricier et porteur pour qu’ils puissent être vraiment citoyens, c’est-à-dire membres du commun.» Quant à l’enseignement de la laïcité, il consiste à délivrer un enseignement sans contenu préparant les élèves à vivre dans une société étrangère à tout message religieux. Somme toute, quand on nous demande d’adhérer aux valeurs de la République, on ne nous demande rien – rien d’autre que de ne pas dire du mal d’autrui.

C’est dans une ambiance de nihilisme politique – il n’y a plus rien de commun – que se pose la question de l’islam. Elle est d’ordinaire traitée selon les critères de la fausse bienveillance islamophile tissée d’indifférence – faites ce que vous voudrez mais tenez-vous tranquilles – et de la vigilance contre l’islamophobie réelle ou supposée. A l’aide de citations isolées de sa réflexion générale, on peut faire de Pierre Manent un islamophile et un islamophobe parce qu’il dit que l’islam affirme la force de ses mœurs dans un Etat faible et propose de passer des compromis sur les plats servis dans les cantines scolaires et sur les horaires de baignades non-mixtes dans les piscines municipales – tout en se prononçant pour l’interdiction du voile intégral et de la polygamie. Au passage, il dénonce l’obsession de l’islamophobie qui installe les musulmans dans le statut de minorité persécutée, ce qui les dissuade de participer à égalité au débat public entre Français.

Ces points sont importants mais ils doivent être inscrits dans une vision générale de l’Europe et du pouvoir politique. L’Europe doit être repensée : L’islam, écrit Pierre Manent, « sera ou ne sera pas reçu, il sera bien ou mal reçu dans les diverses nations européennes selon qu’elles retrouveront ou non leurs capacités d’action. Contrairement à ce que croient presque tous les partis, la seule chance d’une participation tolérablement heureuse de l’islam à la vie européenne réside dans le regain des nations et non pas dans leur effacement. »  Le politique dans toutes ses modalités doit retrouver ses principes et ses capacités d’action : « Les musulmans ne pourront sortir de l’immanence des mœurs traditionnelles que si la société dans son ensemble, que si le corps politique dans son tout se déprend de l’immanence des droits et de leur autorité devenue exclusive, que si nous parvenons à ranimer la représentation, la conscience et la volonté d’une vie commune, le sentiment qu’il est désirable de participer à une forme de vie. »

Quelle vie ? Pierre Manent ose préciser que c’est la vie d’une nation singulière qui s’appelle la France. Notre collectivité historico-juridique est « un pays de marque chrétienne » dans lequel les catholiques ont vécu de nombreuses épreuves qui ne les empêchent pas de penser et d’agir comme la partie d’un tout. Les musulmans doivent trouver leur place dans ce pays chrétien mais ce n’est pas une place subordonnée car ce ne sont pas les chrétiens ou précisément les catholiques qui dirigent la France : « le commandement politique a été rigoureusement séparé des commandements et des préceptes religieux enjoints par l’Eglise : c’est la laïcité au sens propre, la laïcité effectivement nécessaire et salutaire. » La France, précise Pierre Manent, n’est pas en situation de guerre entre les religions car le Vatican et les catholiques ont ouvert la voie au dialogue entre chrétiens et musulmans avec facilité car il y a dans la pensée catholique « une tradition de proximité mystique avec l’islam, ou de proximité avec l’islam mystique, que résume le nom de Louis Massignon. »

Rien ne se fera cependant si la gouvernance étatique reste dans son indétermination, grevée de liens suspects avec des pays arabes qui financent trop largement l’islam français, préoccupée par des considérations électorales qui l’entraînent à flatter diverses clientèles religieuses et hostile à la conception, pour la nation française, d’un projet qui redonnerait sens à la vie publique et au dialogue entre ce qu’on appelait autrefois les familles spirituelles.

Aucun dirigeant politique ne devrait esquiver le livre de Pierre Manent mais nous sommes encore très éloignés de l’esquisse d’une prise de conscience de ceux qui ont ou qui veulent avoir la responsabilité du pays. Cette indifférence dangereuse ne saurait décourager le débat. Je regrette pour ma part que l’auteur ait expédié en une phrase la thèse de Marcel Gauchet sur la « sortie de la religion » alors que la discussion rebondit trente ans après la publication du « Désenchantement du monde ». Les adresses de l’auteur à la « communauté musulmane » paraissent fort ambigües même si Pierre Manent se sépare nettement des visons communautaristes. Trop souvent dans le livre, on prend l’islam, du moins l’islam arabo-musulman, comme un bloc alors que le sunnisme est très violemment fracturé par les guerres interétatiques et par les guerres civiles à l’extérieur de notre pays et, en France, politiquement divisé par les rivalités nationales (entre l’Algérie, le Maroc, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar…) qui sont pour partie responsables de l’échec du Conseil français du Culte musulman comme le montre le petit livre brutal et nécessaire que vient de publier un haut fonctionnaire très informé (2). Enfin, l’occidentalisation de l’islam, visible dans la marchandisation de ses prescriptions religieuses, est une tendance à prendre en considération pour le meilleur ou pour le pire car l’évolution des mœurs musulmanes peut faciliter le dialogue ou entraîner un rejet violent.

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(1) Pierre Manent, Situation de la France, Desclée de Brouwer, 2005.

(2)Camille Desmoulins, L’islam au feu rouge, Le Point sur la table, Cerf, 2015.

Article publié sous pseudonyme – 2015