Les Etats-Unis pratiquent la torture de masse et la justifient. D’autres démocraties ont accepté, acceptent ou accepteront un usage qui serait salutaire en certaines circonstances. Michel Terestchenko démontre que le mal n’est jamais un bien.

La philosophie, ça ne sert à rien ! Telle est la conviction de nombreux lycéens, de divers politiciens réalistes et d’un supposé président qui se targue d’efficacité pragmatique. Il est facile de leur répondre, le dernier livre de Michel Terestchenko en main (1), que la philosophie, ça sert au moins à ne pas faire souffrir son prochain, à ne pas le détruire psychiquement, à ne pas le tuer physiquement. Il faut donc faire de la philosophie dans la vie de tous les jours, lorsqu’on est magistrat, policier, militaire, homme d’Etat – ou simple citoyen soucieux de savoir en quel sens il lui faut s’engager et de quoi son silence le rendrait complice.

C’est dire que Michel Terestchenko rend un immense service en nous offrant une réflexion philosophique sur la torture qui ruine notre bonne conscience : il est rassurant de croire que la torture est le sinistre produit des totalitarismes, des dictatures (le Chili…) ou plus récemment de l’impérialisme américain. Mais ce dernier exemple pose problème : avant que George Bush et son gouvernement ne créent Guantanamo et les prisons clandestines de la CIA, la prétendue démocratie-modèle autorisait la torture de masse au Vietnam.

Plus grave encore : naguère pratiquée dans la honte et le secret, la torture a été légalisée aux Etats-Unis sous prétexte de « guerre globale contre le terrorisme » et ses méthodes ont été popularisées dans « 24 heures » – célèbre série télévisée américaine qui est maintenant invoquée par ceux qui préconisent le recours à la question. La « Torture law » de septembre 2006 accepte les témoignages par ouï-dire et les aveux forcés en violation de la Constitution américaine, selon un argumentaire développé par divers juristes américains après les attentats du 11 septembre.

Ce débat nous paraît lointain et il est facile de condamner la théorie et la pratique de la torture, physique et psychologique, en attendant que Barack Obama fasse fermer les centres américains sur lesquels l’Union européenne, pourtant directement concernée, a fermé les yeux. Pourtant, la question des méthodes d’aveu est régulièrement posée dans le débat public et dans les conversations privées sous forme de parabole. Imaginez, nous dit-on, qu’on arrête un homme soupçonné non sans motifs d’avoir posé une bombe dans l’école où se trouvent vos propres enfants. S’il refuse de parler, la torture n’est-elle pas justifiée ?

Dans une circonstance aussi exceptionnelle, il faut bien faire exception à la règle ! Voilà ce qu’on tente de nous faire dire selon l’argumentation autrefois utilisée en faveur de la peine de mort : si on tue votre enfant, vous voudrez nécessairement la mort de l’assassin. Dans les deux cas, on sous-entend que les parents qui refuseraient de protéger ou de venger leur enfant seraient des monstres. Dans les deux cas, beaucoup se disent qu’ils réagiront dans l’instant et qu’ils s’arrangeront ensuite avec les grands principes.

Michel Terestchenko refuse les petits arrangements de la casuistique et détruit avec minutie la parabole de la bombe à retardement. La métaphysique, la philosophie politique, la philosophie morale, le droit international et l’expérience sont mobilisés dans une démonstration implacable qu’il faut suivre ligne à ligne pour ne jamais rien céder aux fausses évidences. Au terme de cette réflexion littéralement salutaire – elle nous sauve d’un crime que nous pourrions commettre ; elle inspirera des législations salvatrices -nous sommes convaincus que :

– l’usage de la torture repose sur une construction intellectuelle de type utilitariste qui fait prévaloir le calcul des coûts et des bénéfices : on torture un seul homme pour sauver des dizaines ou des milliers de vies humaines ; le « mal nécessaire » devient un « bien » si la torture est appliquée dans le cadre de l’institution judiciaire ; la torture légale est alors présentée comme un acte moral selon une sophistique réduite à néant par Michel Terestchenko ;

– la fameuse parabole de la bombe est une fable qui ne correspond à aucune expérience concrète dans la lutte contre le terrorisme. Il n’y a pas lieu de répondre à une question qui ne se pose pas – ou seulement dans les séries télévisées. De fait, la torture en vue d’un résultat immédiat est inutile : le terroriste peut mentir pour gagner du temps ou avouer n’importe quoi pour cesser de souffrir… et sa bombe explosera. Empiriquement, la torture de masse (aujourd’hui en Irak) peut produire à la longue des résultats exploitables mais on ne peut plus invoquer l’exception à la règle : c’est la torture qui est érigée en principe et c’est le respect du droit qui devient exceptionnel ;

– la torture n’est généralement pas faite pour obtenir des aveux mais pour soumettre toute une population au règne de la terreur. Le pouvoir politique qui devient une machine terroriste perd sa légitimité et tombe au niveau des terroristes qu’il combat : en Irak, en Afghanistan, les Etats-Unis ont perdu la bataille des valeurs et les autres défaites s’ensuivent ;

– à l’encontre de la tradition libérale anglo-saxonne qui relativise les droits de l’homme et privilégie des règles contractuelles, il faut défendre le principe métaphysique de l’absolu respect de la personne humaine dans son corps et dans son esprit et refuser d’autoriser ou de légaliser toute torture. Le mal n’est jamais un bien.

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(1) Michel Terestchenko, Du bon usage de la torture – ou comment les démocraties justifient l’injustifiable, La Découverte, 2008.

 

Article publié dans le numéro 941 de « Royaliste » – 2009.