Point n’est besoin de présenter le général Gallois aux lecteurs de la NAF. Qui ne se souvient de son précédent livre (1) et de l’entretien qu’il avait bien voulu accorder à notre journal, l’hiver dernier (2) ?

Et qui n’avait été frappé par la clarté de ses analyses et par le réalisme des solutions présentées ? Ici même, au sein du conseil de rédaction, les explications du général Gallois ont permis de balayer les vestiges de raisonnements anciens et de lever nombre d’interrogations, en particulier sur le service national.

Nos hésitations — voire nos contradictions — en la matière n’étaient pas sans excuses. A suivre les raisonnements des stratèges militaires, à écouter les doctrinaires politiques de la Défense nationale, à tenter de saisir les conceptions du Président de la République, de son Premier ministre et du général Bigeard, on finit par se perdre dans l’entrelacs des idéologies, de la démagogie et des improvisations plus ou moins heureuses. Et ce n’est pas un des moindres mérites de « l’Adieu aux Armées » (3) que de démêler l’écheveau des théories et des pratiques militaires contemporaines.

Tout paraissait pourtant clair au temps de la République gaullienne : le schéma d’une défense articulée autour du nucléaire (avions, fusées, sous-marins), du mécanique (blindés) et des hommes (Défense opérationnelle du territoire) semblait apporter aux problèmes de la sécurité et de l’indépendance militaire une réponse contre laquelle Ies milieux européo-atlantistes s’évertuèrent en vain. Cependant, comme le montre le général Gallois, le schéma gaullien était déjà un compromis — sans doute nécessaire — entre les exigences réelles de la défense (le nucléaire) et les susceptibilités d’une armée durement éprouvée par le drame algérien. Aussi réalisa-t-on ce qui manquait à la France… en 1939 : des forces blindées et une défense en profondeur du territoire. Après avoir accompli une révolution dans la défense par l’introduction du nucléaire, il fallait donc, de toute façon, en accomplir une seconde au niveau de l’armée traditionnelle, mal à l’aise depuis… 1925. Les vagues successives d’antimilitarisme (de la contestation de la loi Debré aux manifestations d’appelés) la rendent aujourd’hui indispensable.

Et c’est justement le moment où le débat atteint sa complexité maximum. Entre les jacobins nostalgiques de l’An II et les apôtres du désarmement, pas de compromis possible. Mais avec les amiraux, les généraux et les théoriciens de’tous grades, quelles combinaisons infinies ! Sans oublier la permanence de la propagande atlantiste et les rêveries européistes… Comment s’y retrouver ?

— par une juste appréciation de ce que nous sommes et de ce que nous voulons : il s’agit de prendre la mesure de la France, d’inventorier les moyens de son indépendance, de démontrer qu’elle est nécessaire et possible ;

— par un regard sur l’histoire militaire (et, par conséquent, sur la révolution nucléaire) qui permettra de balayer les vieux mythes (la vertu du nombre, la force des alliances, la nation en armes) ;

— par une analyse lucide de la situation de la France dans un monde dominé par les impérialismes, et dans une Europe où l’U.R.S.S. risque, ces prochaines années, de peser d’un poids plus lourd.

Méthode qui permet au général Gallois d’en finir avec les nostalgies politiciennes et les rêveries militaires (qui sont l’alibi de la routine et du corporatisme) en faisant apparaître la nécessité d’une force de dissuasion servie par une simple « force de métier ».

Proposition révolutionnaire, parce qu’elle tire enfin toutes les conséquences du phénomène nucléaire et parce qu’elle s’attaque directement à l’institution militaire.

D’où la nécessité d’une révolution politique : à propos de l’U.R.S.S., le général Gallois montre que la permanence du pouvoir soviétique a permis à ce pays d’avoir aujourd’hui la première marine du monde. La défense de la France a également besoin de cette continuité. Mais il lui faut aussi l’indépendance du pouvoir politique, sans laquelle il ne sera jamais possible de dire adieu aux armées de papa.

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(1) La Grande Berne (Pion).

(2) Naf N° 218.

(3) Albin Michel.

Article publié dans le numéro 224 de la NAF bimensuel royaliste – 21 avril 1976