Alors que dans la course à l’investiture démocrate, le candidat Gary Hart crée la surprise en devançant plusieurs fois Walter Mondale, du côté républicain, personne ne conteste sa place au président Reagan. Nous avons demandé à André Fontaine de nous parler de l’action de ce président dont les observateurs s’accordent à penser qu’il sera réélu.

André FONTAINE

Rédacteur en chef du quotidien « Le Monde » depuis 1969, il est administrateur de l’Institut Français des Relations Internationales, du Centre des Hautes Etudes de l’Afrique et de l’Asie modernes et de la Banque Indosuez. Président du groupe « Long terme-Stratégie internationale » pour le IXe Plan. Prix de la Communauté en 1960. Nommé « Rédacteur en chef international » en 1976 par Atlas World Press Review (New-York). Il a notamment publié « L’alliance atlantique à l’heure du dégel », Calmann-Lévy – 1959-, « La France au Bois dormant » – Fayard 1978 -, « Un seul lit pour deux rêves », Fayard 1981 -, et la classique « Histoire de la guerre froide », – 2. vol., collection Points-Seuil, rééd. 1983 -.

Royaliste : Comment se présente la nouvelle campagne du président Reagan ?

André Fontaine : Le Président Reagan pense qu’il sera réélu : il n’a pas de rival au sein du Parti républicain alors que les candidats démocrates sont nombreux. Il est probable que, parmi ces derniers, c’est Mondale qui sera désigné : c’est un homme sympathique, plus au fait des problèmes que Reagan, mais il lui manque le minimum de charisme qui, à l’époque de la télévision, est indispensable pour une campagne présidentielle. De plus, les sondages montrent que Reagan a une cote supérieure à celle obtenue par ses prédécesseurs à la même époque de leur mandat.

Tout cela forme un contraste frappant avec l’atmosphère qui régnait il y a quatre ans lorsque, à la surprise générale, Reagan fut désigné comme candidat républicain, et élu. Un candidat indépendant, M. Anderson, disait alors de Reagan qu’il était une superstar de la 18th Century Fox (par opposition à la 20th Century Fox). D’autres disaient que les Etats-Unis réécrivaient les pièces de Shakespeare : Nixon était Richard III, Carter était Hamlet, et Reagan le Roi Lear… Tout le monde soulignait que Reagan était le président le plus âgé de l’histoire des Etats-Unis et beaucoup pensaient qu’il ne terminerait pas son mandat (vous vous souvenez pourtant que Reagan s’est fort bien remis de l’attentat dont il a été victime). Enfin, on notait qu’il y avait eu beaucoup d’abstentions et que le nouveau président avait été élu par un quart seulement de l’électorat.

Royaliste : Dans ces conditions, pourquoi Reagan avait-il été choisi ?

André Fontaine : La principale raison est que les Américains en avaient assez de Carter, qui lui même avait été élu parce que ses compatriotes, pour citer Raymond Barre, en avaient assez des « turpitudes » de l’époque Nixon. Carter était un indécis et sa politique étrangère, par exemple, a toujours été déchirée entre la tendance dure représentée par Brzezinski, et celle, très tiers-mondiste, d’André Young. D’autre part, la présidence de Carter avait été marquée par de nombreuses humiliations : la prise d’otages de Téhéran, l’Afghanistan, l’affaire funambulesque des commandos héliportés sur l’Iran. Les Américains voulaient donc quelqu’un qui hisse le drapeau. N’oublions pas non plus la crise économique américaine et le caractère abusif des interventions de l’Etat : aux Etats-Unis, une trop grande protection sociale n’est pas très populaire et beaucoup d’Américains, surtout les chefs d’entreprise, dénonçaient l’importance des sommes affectées à ce domaine.

Reagan est arrivé avec un programme réactionnaire, au sens étymologique du terme : il entendait réagir contre l’essentiel de ce qui s’était passé aux Etats-Unis depuis l’avènement de Roosevelt en 1933. Dans le programme reaganien, il y avait un aspect moral qui visait à ramener l’Amérique au temps de ses vertus fondamentales (interdiction de l’avortement, prière à l’école notamment). Il y avait aussi un aspect économique, qui consistait à désétatiser l’Amérique. Par-là, Reagan pensait pouvoir réduire les impôts et rétablir l’équilibre budgétaire. En même temps (c’est l’aspect diplomatique) il voulait augmenter considérablement le budget militaire, ce qui paraissait contradictoire avec la nouvelle politique budgétaire. On a donc taillé dans les dépenses sociales (retraites, santé, assistance familiale). D’où une aggravation des conséquences sociales de la crise économique. Il y a actuellement aux Etats-Unis plus de deux millions de personnes qui n’ont pas de domicile, qui vivent dans des caravanes en attendant un emploi. Il y a aussi un secteur qui vit en dessous du seuil de pauvreté et qui représente près du quart de la population américaine. Vous savez qu’au cours des dernières années il s’est ouvert quantité de soupes populaires. Et le chômage a atteint de telles proportions que la moitié des jeunes noirs et le quart des jeunes blancs sont au chômage.

Royaliste : Pourquoi Reagan, élu sous le signe de la relance, a-t-il aggravé la situation économique ?

André Fontaine : C’est que le gouvernement américain s’était donné comme objectif prioritaire la lutte contre l’inflation, d’où des conséquences analogues à celles que l’on peut observer en France. Mais il est vrai qu’il y a actuellement une très nette reprise avec un taux de progression de la production de 4,2% et un taux de chômage qui, après avoir dépassé 9%, est retombé à 7,7%. En revanche, sur le plan budgétaire l’échec est total puisque le budget de 1984 se présente avec un déficit de près de 200 milliards de dollars. C’est un record absolu dans l’histoire des Etats-Unis, qui fait craindre une reprise de l’inflation. Une des conséquences du déficit budgétaire est que le gouvernement emprunte beaucoup et que les capitaux affluent aux Etats-Unis grâce au niveau élevé des taux d’intérêt ; d’où la hausse du dollar.

Royaliste : La reprise économique est-elle due à un certain abandon des thèses monétaristes ?

André Fontaine : Il est certain qu’une partie de la philosophie libérale reaganienne a été abandonnée. L’Etat américain est par exemple très engagé dans la Silicon Valley et dans la conquête spatiale. Sur ce plan, comme avec l’Union soviétique, Reagan a dû composer. Mais il est demeuré fidèle à ses principes en matière de protection sociale, tout en réduisant moins qu’il ne l’avait dit les aides afin de ne pas perdre certaines fractions de son électorat, notamment les personnes âgées. Le gouvernement s’est également écarté de son monétarisme initial.

Royaliste : Qu’en est-il de la « révolution conservatrice américaine » dont on fait grand cas en France ?

André Fontaine : Il faut bien voir que les Etats-Unis sont fondamentalement une patrie idéologique. C’est un pays auquel les citoyens ont adhéré : ils ont voulu créer une sorte de paradis gouverné par les lois de la Providence, alors que l’Europe était considérée comme la terre du drame et du péché. C’est pourquoi, à la base de la philosophie américaine, il y a l’idée qu’il ne faut pas se mêler des affaires européennes. Bien sûr, ce petit paradis attirait les immigrants, qui ont adhéré au code américain, à cette identification des valeurs de liberté et des valeurs nationales. Les Américains en sont très fiers. Leur idéologie est donc conservatrice, très marquée par l’anticommunisme, et fondée sur une liberté d’entreprendre conforme, dans leur optique, aux desseins de la Providence. Il s’agit d’investir, de créer l’abondance, de s’enrichir – alors qu’en Europe la richesse est toujours suspecte. Au contraire, les Américains pensent que celui qui échoue l’a mérité de quelque manière. Cette conviction influe beaucoup sur leur attitude à l’égard du tiers monde.

Royaliste : Comment analysez-vous la politique étrangère de Ronald Reagan ?

André Fontaine : Reagan avait promis de contrer l’Union soviétique, selon une vision très manichéenne de l’univers : pour lui, les Russes sont responsables de tout ce qui va mal dans le monde, ce qui est manifestement excessif. Il n’a pas hésité à recourir à la contre-guérilla et c’est un fait qu’il y aujourd’hui dans le monde plus de guérilleros anti-communistes que procommunistes – ce qui était inimaginable il y a dix ans. Il entendait tenir le discours de la vérité : il suffisait selon lui de dire la vérité sur l’Union soviétique pour que s’écroule « l’Empire du Mal ». Mais la pièce maîtresse de ce dispositif était le réarmement, dont l’objectif était non seulement de rétablir l’équilibre stratégique avec l’Union soviétique mais aussi de pousser celle-ci « dans les cordes ». Compte-tenu des difficultés économiques et politiques de l’U.R.S.S., Reagan estimait que les Russes ne pourraient rattraper les Américains s’ils consentaient un important effort militaire et qu’ils seraient obligés de demander la paix. Nous savons que cet objectif est loin d’être atteint…

Il n’en demeure pas moins que Reagan l’a poursuivi avec obstination. Mais il a buté sur des obstacles importants, et tout particulièrement sur le Congrès car la Chambre des Représentants est hostile dans sa majorité aux interventions militaires extérieures. D’où les difficultés pour agir en Amérique centrale et au Liban. Vous savez que Reagan a exigé la signature de l’accord israélo-libanais, qui a mis le feu aux poudres : les Syriens n’ont pas voulu le reconnaître, les Israéliens ont joué avec le feu en fournissant des armes aux Druzes. Le Liban s’est retrouvé à feu et à sang, et la force multinationale se retrouve dans une situation très délicate puisqu’elle ne peut ni s’interposer ni partir. Actuellement les Américains en ont assez et tout le monde est persuadé que Reagan trouvera un moyen de retirer ses soldats du Proche-Orient avant sa réélection.

• Royaliste : Et l’intervention à Grenade ?

André Fontaine : Il faut rattacher cette affaire à la question du Proche-Orient. Reagan avait besoin de faire quelque chose pour venger les morts américains de Beyrouth. La Grenade lui offrait une revanche à peu de frais. Cette intervention a provoqué quelques cris, notamment à Londres, mais les soldats américains ont été bien accueillis par la population de l’île. Ce qui était possible à la Grenade ne l’est pas nécessairement en Amérique centrale, alors que le régime du Salvador risque de s’effondrer. C’est pourquoi de nombreux Américains sont convaincus que leur pays interviendra tôt tard au Nicaragua pour casser la base arrière de la guérilla, mais probablement après la réélection de Reagan.

D’une manière générale, Reagan appuie les régimes anticommunistes. Il a tout fait pour que la France intervienne au Tchad parce qu’il considère Kadhafi comme un agent soviétique, et maintenant il soutient totalement Israël. En revanche il a beaucoup vacillé dans sa politique à l’égard du conflit irako-iranien. Mais il semble maintenant soutenir l’Irak, après avoir considéré un moment que Khomeiny représentait un bon rempart contre le communisme.

C’est le type même du vasouillage américain, dont nous avons eu de nombreux exemples dans diverses parties du monde. Il y a bien sûr d’excellents experts, mais ils sont à des échelons relativement modestes et, dans une administration très simplificatrice, la subtilité de leurs analyses ne parvient pas à remonter en haut lieu. Il en a d’ailleurs toujours été ainsi : au temps de la guerre d’Algérie, il y avait des experts partisans du F.L.N. et d’autres qui soutenaient le gouvernement français. En tous cas, on constate trop souvent, aujourd’hui, l’absence d’une politique reposant sur des analyses sérieuses : c’est vrai pour le Proche-Orient comme pour l’Amérique latine.

Ce manque de sérieux tient aussi à la personnalité du Président. On dit qu’il est le premier qui ait réussi à prendre sa retraite à la Maison-Blanche. C’est un homme qui travaille très peu : ceux qui le rencontrent disent qu’il parle pendant trois minutes du sujet en question puis qu’il se met à raconter des histoires de cinéma. Un des participants du sommet de Versailles m’a raconté que Reagan ne répondait jamais aux questions : il attendait une pause pour consulter ses experts et récitait ensuite ce qu’ils lui avaient dit. Reagan n’approfondit donc pas les dossiers. Mais il ne faut pas croire que c’est un président potiche. Il est très convaincu de l’importance de sa fonction et il est d’ailleurs convaincu qu’il s’est bien débrouillé. C’est aussi un homme qui se fie beaucoup à ses émotions : c’est parce que le massacre de Sabra et Chatila l’a bouleversé qu’il a décidé le retour de la force multinationale alors que deux jours avant il n’en était pas question. Mais il est intervenu avec tant de conviction qu’il a retourné l’opinion publique. Il y a donc des interventions décisives du Président, souvent sur des coups de cœur, et dans des affaires qu’il connaît mal : telle est une des données de la politique américaine.

Royaliste : Et les relations avec l’Europe ?

André Fontaine : Sur ce plan, il y a une nette détérioration. Depuis que l’équilibre stratégique est réalisé entre l’U.R.S.S. et les Etats-Unis, l’Europe sait très bien qu’elle ne peut plus compter sur une réplique automatique de son allié américain. C’est pourquoi les gouvernements européens se donnent tant de mal pour obtenir des euromissiles sur leur sol. Il y a aussi le fait que, sur de nombreux problèmes, la vision des Européens est très différente de celle des Américains. Prenons par exemple le tiers monde. Pour nous c’est un problème fondamental alors que les Etats-Unis restent très hostiles à l’aide, même s’ils ont été obligés de réviser leur position à l’égard du Brésil et du Mexique, pour les empêcher de s’effondrer.

Ce qui me paraît très caractéristique, c’est que les Etats-Unis se moquent totalement de ce que peuvent raconter les Européens, et de ce qu’ils ont pu dire eux-mêmes à Williamsburg. C’est pourquoi, si les pays européens ne trouvent pas le moyen de s’affirmer, aussi bien sur le plan technologique que sur le plan politique, je crois que nous nous trouverons dans la situation décrite par Melchior de Grimm, ministre de Saxe-Gotha à Paris en 1790, qui disait que « l’Amérique et la Russie se partageront le monde et nous autres peuples du noyau seront trop dégradés, trop avilis pour savoir autrement que par une vague et stupide tradition ce que nous avons été ».

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 400 de « Royaliste » – 14 mars 1984